LE DIF­FI­CILE QUO­TI­DIEN DES RÉ­FU­GIÉS AFRI­CAINS

Mal­gré des condi­tions de vie ex­trê­me­ment pré­caires, les ré­fu­giés ne se plaignent ja­mais et gardent le sou­rire. Nous sommes le 21 dé­cembre et l’hi­ver ne fait que com­men­cer...

El Watan (Algeria) - - La Une - Dja­mel Ali­lat

AAk­bou, à 60 ki­lo­mètres au sud du chef-lieu de wi­laya, Bé­jaïa, dans des camps de ré­fu­giés afri­cains qui ont été éri­gés sur des ter­rains vagues, des chan­tiers désaf­fec­tés, ou en­core dans d’im­pro­bables re­fuges in­sa­lubres, des femmes, des hommes et des bé­bés, que la guerre ou la sé­che­resse ont je­tés sur les routes de l’exil, s’en­tassent dans de mi­nus­cules tentes ou des ca­banes de for­tune faites de bouts de tôle, de vieilles planches ou de mor­ceaux de cou­ver­tures usées.

Une fu­mée âcre vous prend à la gorge dès l’en­trée de la grande voûte mé­tal­lique plon­gée dans une épaisse obs­cu­ri­té que les deux lampes sus­pen­dues au pla­fond n’ar­rivent nul­le­ment à dis­si­per. A l’in­té­rieur, au mi­lieu d’une ving­taine de pe­tites tentes ser­rées les unes contre les autres, des groupes de femmes et d’en­fants sont as­sis en cercle au­tour d’un feu de bois ali­men­té par des planches de cof­frage gla­nées dans des chan­tiers. La fu­mée pique les yeux, ir­rite la gorge et rend la res­pi­ra­tion pra­ti­que­ment im­pos­sible. L’air em­peste. La vi­si­bi­li­té est telle qu’on de­vine plus qu’on ne voit les sil­houettes des gens qui se meuvent dans cet es­pace confi­né et mal­odo­rant. Im­pos­sible d’éva­luer le nombre de per­sonnes qui ont trou­vé re­fuge sous cette voûte aban­don­née dont la vo­ca­tion pre­mière n’a ja­mais été d’abri­ter des êtres hu­mains. Sur­tout en aus­si grand nombre. De­hors, des adultes pa­taugent dans la boue alors que des en­fants jouent dans les flaques d’eau que la pluie, qui tombe sans dis­con­ti­nuer de­puis deux jours, forme sur le sol. Nous sommes à Ak­bou, à 60 ki­lo­mètres au sud du chef-lieu de wi­laya, Bé­jaïa, dans un camp de ré­fu­giés afri­cains. Sur des ter­rains vagues, des chan­tiers désaf­fec­tés ou bien en­core dans d’im­pro­bables re­fuges in­sa­lubres, des femmes, des hommes et des bé­bés que la guerre ou la sé­che­resse ont je­tés sur les routes de l’exil s’en­tassent dans de mi­nus­cules tentes ou des ca­banes de for­tune as­sem­blées avec des bouts de tôle, de vieilles planches ou des mor­ceaux de cou­ver­tures usées. Re­mon­tant du Sud et ar­ri­vés par vagues suc­ces­sives de leur loin­tain pays, les ré­fu­giés sub­sa­ha­riens ont im­pro­vi­sé des camps de re­fuge pré­caires avec les moyens du bord. Sans aide et sans as­sis­tance autres que celles que des ci­toyens al­truistes leur pro­diguent. Ces camps sont sou­vent des uni­vers concen­tra­tion­naires in­dignes d’abri­ter des êtres hu­mains, des cloaques in­sa­lubres, man­quant des plus élé­men­taires condi­tions de vie, comme l’eau cou­rante ou des toi­lettes. A Ak­bou, c’est l’an­cienne crèche com­mu­nale qui est de­ve­nue un camp de ré­fu­giés sur­peu­plé et nau­séa­bond. Ils sont quelques cen­taines à s’en­tas­ser là dans une pro­mis­cui­té écoeu­rante et étouf­fante, dans des condi­tions d’hy­giène et de vie ré­vol­tantes.

Dès l’en­trée de ce qui a été un jour un jo­li camp de base fleu­ri, une odeur pes­ti­len­tielle et un im­mense tas d’or­dures ac­cueillent le vi­si­teur qui s’aven­ture dans ce ter­ri­toire pour des lais­sés-pour-compte, en marge de la vie.

Des vê­te­ments dé­gou­li­nant de pluie sont sus­pen­dus un peu par­tout sur les clô­tures et les arbres. Même la pe­tite loge du gar­dien, à gauche de l’en­trée, est squat­tée par toute une fa­mille tout heu­reuse de s’en­tas­ser là.

En cette de fin de jour­née froide et plu­vieuse, des groupes de femmes et d’hommes rentrent y pas­ser la nuit après une jour­née pas­sée sur les routes à de­man­der l’au­mône au­près des pas­sants et des au­to­mo­bi­listes. Sous un eu­ca­lyp­tus qui a connu des jours meilleurs, un pe­tit groupe d’hommes est réuni au­tour d’un mau­vais feu qui dé­gage plus de fu­mée que de cha­leur. Non loin, un autre se res­taure dans une grande bas­sine en plas­tique de la chor­ba of­ferte par un bien­fai­teur de pas­sage. Quelques chiens fa­mé­liques qué­mandent des yeux un bout du fes­tin rou­geâtre qui fi­nit de se so­li­di­fier sous le cra­chin gla­cial. Ah­med Brahimi, un homme qui se pré­sente comme un simple ci­toyen de Ka­by­lie, s’en­tre­tient avec un groupe de ré­fu­giés dans de grands éclats de rire. Il semble les connaître de­puis long­temps. Tou­ché par le sort de ces ré­fu­giés, il a dé­ci­dé de leur ve­nir en aide en créant une as­so­cia­tion de bé­né­voles et de bien­fai­teurs char­gés de col­lec­ter des aides et des dons à même d’amé­lio­rer la vie quo­ti­dienne dans les camps où ils ont élu do­mi­cile. Ah­med cherche à connaître le nombre des hommes, des femmes et des en­fants et à s’en­qué­rir de leurs réels be­soins. Pour le mo­ment, ils ont sur­tout be­soin de cou­ver­tures, de chaus­sures, de vê­te­ments et d’us­ten­siles pour faire la cui­sine, mais ils manquent tel­le­ment de tout que le moindre don est le bien­ve­nu. «Ce sont nos frères et nous de­vons ar­ri­ver à or­ga­ni­ser un peu plus de so­li­da­ri­té au­tour d’eux», dit-il. A Taz­malt, les ré­fu­giés ont pris pos­ses­sion d’une par­tie d’un ter­rain vague qui sert de mar­ché pour les mar­chands de fruits et lé­gumes, en plein centre-ville, en face du siège de la mai­rie. Ils ont confec­tion­né des ca­banes de for­tune faites de bric et de broc. Ils sont là de­puis un peu plus d’une an­née, mais les ar­ri­vées et les dé­parts sont in­ces­sants. Des fa­milles ou des in­di­vi­dus viennent, res­tent quelques jours et re­partent au gré des re­la­tions fa­mi­liales, des op­por­tu­ni­tés qui s’offrent à eux ou des condi­tions de vie.

A l’in­té­rieur de ces mi­nus­cules tau­dis, on se serre comme on peut. A peine quatre mètres car­rés pour un groupe, dont le nombre peut va­rier d’une di­zaine à une ving­taine de per­sonnes. On y fait la cui­sine sur un feu de bois, on y mange et on y dort ser­rés comme des sar­dines. Un vé­ri­table ex­ploit. De­hors, dans la vaste cour, les en­fants jouent pieds nus dans la boue au mi­lieu des im­mon­dices et des flaques d’eau. Sli­mane, qui parle plus ou moins fran­çais, af­firme que les ci­toyens leur ra­mènent tous les jours de la nour­ri­ture et des vê­te­ments. A notre ar­ri­vée sur les lieux, un homme était d’ailleurs en train de dé­char­ger des ca­geots de lé­gumes. Sli­mane pense qu’ils pour­raient bien amé­lio­rer leurs condi­tions de vie pour peu qu’on les au­to­rise à tra­vailler : «On veut bien tra­vailler mais c’est in­ter­dit par la loi», dit-il.

Abou­ba­car est ar­ri­vé du Ni­ger en 2004. A pied, comme tous ses frères, car les gens re­fusent de les prendre en stop. Lui et son ami sont de Zin­der, une lo­ca­li­té du sud du Ni­ger. Le dia­logue avec les ré­fu­giés n’est pas tou­jours ai­sé. Cer­tains ne parlent ni le fran­çais ni l’arabe, en­core moins l’an­glais. C’est à peine s’ils connaissent deux ou trois mots dans l’une ou l’autre langue. Le plus sou­vent, ils ne maî­trisent que la langue de leur tri­bu, Haous­sa, Wo­lof ou autre.

Dans la ville de Bé­jaïa, c’est un autre chan­tier désaf­fec­té dans l’an­cienne zone in­dus­trielle au­jourd’hui gri­gno­tée par les pro­mo­tions im­mo­bi­lières qui sert éga­le­ment de camp pour les ré­fu­giés. Près de 400 per­sonnes ont élu do­mi­cile dans des tentes de for­tune dans cet im­mense no man’s land ou­vert à tous les vents et bat­tu par toutes les pluies. Le cou­rant élec­trique est four­ni par un seul pe­tit groupe élec­tro­gène et l’eau est as­su­rée par une as­so­cia­tion de bé­né­voles à rai­son de deux ci­ternes par jour. Ce sont là les seules com­mo­di­tés of­fertes. Pa­la­lou est le chef dé­si­gné du camp. «Nous vou­lons tra­vailler mais il n’y a pas de tra­vail pour nous», di­til. Quand il y a des ma­lades ou des femmes qui doivent ac­cou­cher, c’est lui qui ap­pelle l’am­bu­lance avec son té­lé­phone pour les éva­cuer vers l’hô­pi­tal. «Nous ache­tons la nour­ri­ture avec notre ar­gent et on cui­sine nous-mêmes sur un feu de bois car il n’y a pas de gaz ici», ex­plique-t-il. «Nous n’avons au­cun pro­blème avec la po­lice. Les gens ne sont pas ra­cistes en­vers nous et ils nous ap­portent tous les jours des aides», pré­cise en­core Pa­la­lou. Ah­med Brahimi col­lecte en­core une fois tous les ren­sei­gne­ments dont il a be­soin pour la dis­tri­bu­tion des aides. Si les pou­voirs pu­blics semblent in­dif­fé­rents et in­sen­sibles au sort de ces Sub­sa­ha­riens et ont man­qué jus­qu’à pré­sent à leur de­voir d’aide et d’as­sis­tance aux ré­fu­giés, ce n’est heu­reu­se­ment pas le cas de la grande ma­jo­ri­té des ci­toyens al­gé­riens. Au cou­cher du so­leil, les hommes et les femmes qui ont fait la manche toute la jour­née sont de re­tour. La nuit, la pluie mais aus­si un froid gla­cial les ac­cueillent. Des tentes dis­po­sées dans la vaste cour montent des vo­lutes de fu­mée des bra­se­ros de for­tune. Mal­gré des condi­tions de vie ex­trê­me­ment pré­caires, les ré­fu­giés ne se plaignent ja­mais et gardent le sou­rire. Nous sommes le 21 dé­cembre et l’hi­ver ne fait que com­men­cer...

A Taz­malt, les ré­fu­giés ont pris pos­ses­sion d’une par­tie d’un ter­rain vague qui sert de mar­ché pour les mar­chands de fruits et lé­gumes, en plein cen­tre­ville, en face du siège de la mai­rie. Ils ont confec­tion­né des ca­banes de for­tune faites de bric et de broc.

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