Souad As­la… rai­sons pour écou­ter l’al­bum «Lem­ma»

El Watan week-end - - Gosto - Fay­çal Mé­taoui fme­taoui@el­wa­tan.com

La chan­teuse al­gé­rienne Souad As­la a en­fin réa­li­sé son rêve. Lem­ma, son nou­vel al­bum, sor­ti­ra, de­main en Al­gé­rie, aux édi­tions Os­to­wa­na. Un con­cert au­ra lieu di­manche 4 fé­vrier à la salle Ibn Zey­doun, à l’of­fice Riadh El Feth, à Al­ger, à 19h. Voi­ci les six rai­sons pour ache­ter, écou­ter, ré­écou­ter, par­ta­ger et ap­pré­cier cet al­bum qui semble être l’ex­pres­sion d’un dé­fi pour faire en­tendre les voix des femmes du Sa­ha­ra al­gé­rien.

1 L’al­bum est le fruit de beau­coup de tra­vail et de dé­ter­mi­na­tion de Souad As­la et de 11 chan­teuses de la ré­gion de Bé­char, dont la blues­wo­man ou la ro­ckeuse, ça dé­pend, Has­na El Ba­cha­ria et la doyenne Had­ja Za­za ((Zah­ra Khe­ra­bi). Il a fal­lu que Souad As­la, l’une des plus belle voix du Sud al­gé­rien, ras­semble les femmes, ha­bi­tuées aux cé­ré­mo­nies fa­mi­liales in­times, as­siste à des tours de chants à Ta­ghit, à 90 km au sud-est de Bé­char, et dis­cute avec les pères, les frères et les époux pour les convaincre de l’uti­li­té du pro­jet cultu­rel. En plus de Has­na et de Had­ja Za­za, il y a aus­si Azi­za Tah­ri, Ra­béa Bou­gha­zi, Fat­ma Ab­bi, Kha­did­ja Ane­bi, Za­houa Bou­la­li, Ma­brou­ka Brik et les soeurs Ched­dad, Sa­bri­na et Is­ma­hane.

2 «Je veux ras­sem­bler tout le monde», a confié Souad As­la, mer­cre­di der­nier à Al­ger, après la confé­rence de presse d’an­nonce de la sor­tie de son al­bum. Elle était ac­com­pa­gnée de Ra­béa Bou­gha­zi, pré­sident de l’As­so­cia­tion de sau­ve­garde du pa­tri­moine de Bé­char, et d’El Mous­tach, l’ar­tiste qui a conçu la po­chette de l’al­bum. «Mes amies ar­tistes se sont ras­sem­blées pour col­lec­ter des chan­sons de notre pa­tri­moine pour qu’il ne se perd pas», a pré­ci­sé Souad As­la. Lem­ma est donc fait dans un es­prit fé­dé­ra­teur. Elle a ras­sem­blé les femmes pen­dant plu­sieurs jours à Ta­ghit dans des ré­si­dences de chant et de re­cherche pour sé­lec­tion­ner les mor­ceaux à in­ter­pré­ter et à mettre dans l’al­bum. Une cin­quan­taine ont été fi­na­le­ment choi­sis. «Mais, nous n’avons en­re­gis­tré en stu­dio que 26 mor­ceaux. Il faut sou­li­gner que ces chan­sons po­pu­laires n’ont ja­mais été en­re­gis­trées. Le choix s’est fait après dis­cus­sion avec tout le groupe. C’est un tra­vail col­lec­tif», a sou­li­gné Souad As­la. Il s’agit d’un pré­cieux tra­vail de do­cu­men­ta­tion aus­si. Le pro­jet est d’ailleurs sou­te­nu par le Centre na­tio­nal des re­cherches pré­his­to­riques, an­thro­po­lo­giques et his­to­riques (CNRPAH) que di­rige Sli­mane Ha­chi

3 Riche de 16 chan­sons, Lem­ma est une in­vi­ta­tion à la dé­cou­verte du pa­tri­moine mu­si­cal et poé­tique de la ré­gion de la Saoua­ra. Il y a, bien en­ten­du, le di­wane, l’hé­ri­tage gna­wi que l’Al­gé­rie par­tage avec le Ma­roc, la Tu­ni­sie, la Li­bye, l’Egypte, le Sou­dan, le Ma­li et le Ni­ger. Il y a aus­si le Ze­fa­ni, genre mu­si­cal n’exis­tant que dans la ré­gion de Bé­char, El Hay­dous, qui ras­semble le chant et la danse. El Hay­dous est pré­sent éga­le­ment dans le Ma­roc orien­tal, sous une forme si­mi­laire. Le genre Es-Saf, de la ré­gion de Tlem­cen et de Si­di Bel Ab­bès, tire une par­tie de sa sève d’El Hay­dous sur­tout dans la pra­tique du chant. La cou­leur fes­tive d’El Hay­dous est plus in­tense que celle du Mel­houn, pré­sent éga­le­ment dans l’al­bum de Souad As­la. Le Mel­houn, qui s’ap­puie sur des ins­tru­ments tels que l’oud ou le vio­lon, tire sa puis­sance ex­pres­sive des pa­roles. Souad As­la, qui a in­tro­duit quelques ar­ran­ge­ments,

a ajou­té une pe­tite touche de dou­ceur. «Je vou­lais sur­tout gar­der les chants dans leur au­then­ti­ci­té pour per­mettre au pu­blic de mieux les dé­cou­vrir», a confié Souad As­la, qui a conçu tout le pro­jet Lem­ma. Dans l’al­bum, il y aus­si El Ha­dra, la mu­sique de transe, et El Fer­da, ha­bi­tuel­le­ment in­ter­pré­té par les hommes. Le style El Fer­da, avec la cé­lèbre caisse de per­cus­sion, a été in­tro­duit dans l’al­bum par Souad As­la et son en­semble. Au­tant par­ler d’un ta­bou cas­sé puisque El Fer­da fé­mi­nin se joue sans cet ins­tru­ment et entre femmes uni­que­ment. A dé­cou­vrir aus­si, le Ze­fa­ni qui fait «par­ler» le ben­dir !

4 Les en­sembles fé­mi­nins de la Saou­ra mais éga­le­ment de la ré­gion d’El Bayadh, les Djeb­ba­riat, ap­pa­raissent au grand jour dans l’al­bum Lem­ma, pour la pre­mière fois. D’où l’ori­gi­na­li­té et la va­leur de l’al­bum. Les Djeb­ba­riat, qui res­semblent dans la com­po­si­tion et le mode d’in­ter­pré­ta­tion au Me­sam’aa d’Al­ger, de Blida et de Ko­léa ou les Fkei­rat de An­na­ba, n’in­ter­viennent que dans les es­paces fer­més dans les fêtes de ma­riage ou de cir­con­ci­sion. Dans le bé­cha­rois, les Djeb­ba­riat sont les reines des soi­rées fa­mi­liales sous les étoiles du Sud. Au fil du temps, elles ont dé­ve­lop­pé un chant par­ti­cu­lier pui­sant les pa­roles dans la pro­fonde tra­di­tion orale du Sud-Ouest al­gé­rien, trans­mise de mère en fille de­puis des siècles. Un chant, sou­vent cho­ral, construit sur les per­cus­sions.

5 La pré­sence de Has­na El Ba­cha­ria, la femme qui a cas­sé tous les codes avec cou­rage et sa­gesse à Bé­char, donne une force mo­rale à cet al­bum, per­çu, dès le dé­part, comme un dé­fi. La maâl­ma, qui a osé tou­cher au gum­bri au mi­lieu de la ré­pro­ba­tion mas­cu­line, joue éga­le­ment du ban­jo sur­tout dans la chan­son Ya Al­lah, a Ba­ba Mi­moun, don­nant à l’opus un dé­li­cieux par­fum. Le ban­jo est sou­te­nu par le kar­ka­bou. C’est nou­veau, mais ça vaut le coup. Avec As­la, on ose ! «Il était pri­mor­dial que Has­na El Ba­cha­ria soit dans le groupe. Has­na connaît toutes les autres chan­teuses. Elle a dé­jà tra­vaillé avec elles de­puis dé­jà des an­nées», a ex­pli­qué Souad As­la. Dans les clips tour­nés par Ba­di Sah­raoui, dans la Saou­ra, Has­na El Ba­cha­ria, 68 ans, est tou­jours as­sise au mi­lieu en te­nue tra­di­tion­nelle blanche avec un ins­tru­ment en main. Has­na n’a pas be­soin de cou­ronne pour être reine !

6 Lem­ma est en fait l’abou­tis­se­ment d’une ac­tion ar­tis­tique me­née avec cou­rage, in­tel­li­gence et pa­tience par Souad As­la de­puis plus de deux ans. Dans un sou­ci de pré­ser­va­tion du pa­tri­moine mu­si­cal por­té par les femmes de la ré­gion de Bé­char, elle a mon­té un spec­tacle vi­vant au nom de Lem­ma. Elle était in­quiète par le dés­in­té­rêt ma­ni­feste des jeunes filles de Ta­ghit pour les séances heb­do­ma­daires de la Ha­dra (qui res­semble beau­coup aux ri­tuels des Ais­saoua). «C’était une alerte pour moi. Je me suis dit qu’il fal­lait faire quelque chose pour évi­ter la perte de ce pa­tri­moine na­tio­nal. J’ai donc dé­ci­dé de mon­ter le groupe Lem­ma, ai­dée par Ra­béa Bou­gha­zi, une amie de longue date, qui di­rige une as­so­cia­tion à Bé­char. J’ai eu beau­coup de dif­fi­cul­tés pour avoir le fi­nan­ce­ment pour pro­duire cet al­bum. J’ai sui­vi mon in­tui­tion, mais je n’ai pas réa­li­sé ce que ce­la re­pré­sen­tait comme ef­fort pour faire sor­tir un al­bum. Il fal­lait de l’ar­gent pour les voyages, les ré­si­dences et autres. Maya (la ma­na­ger) m’a beau­coup ai­dé. Heu­reu­se­ment que ce genre de per­sonnes existent en Al­gé­rie. C’est grâce à elle si on est là au­jourd’hui. L’ONDA (l’Of­fice na­tio­nal des droits d’au­teur) m’a éga­le­ment sou­te­nu. Pour moi, cet al­bum re­pré­sente un rêve qui se réa­lise», a confié Souad As­la. Elle sou­haite faire une tour­née en Al­gé­rie pour «mieux faire dé­cou­vrir l’hé­ri­tage cultu­rel im­ma­té­riel de Bé­char». La ca­pi­tale de la Saou­ra est dé­jà une grande place mu­si­cale dans le Sa­ha­ra al­gé­rien avec l’ir­rem­pla­çable Al­la et son Foun­dou, pui­sé dans la beau­té apai­sée des es­paces du Grand Erg oc­ci­den­tal, avec El Fer­da et les chants spi­ri­tuel de Ke­nad­sa, Es-Sed et, bien en­ten­du, Gâa­da Di­wan Bé­char qui a in­vi­té la voix du Gou­ra­ra, l’unique Aï­cha Leb­gâa, à se joindre au groupe. Gou­ra­ra, Saou­ra, Touat ou Tas­si­li N’aj­jer, des ré­gions in­ten­sé­ment riches sur le plan cultu­rel.

Il y a en­core plein de tré­sors à dé­cou­vrir. Souad As­la a mon­tré le che­min. Un ef­fort qui exige aus­si le sou­tien de l’Etat. Il s’agit d’une ri­chesse na­tio­nale à pré­ser­ver. Pour l’Etat, c’est un de­voir.

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