Poste et guerre di­plo­ma­tique : la ma­chine à af­fran­chir l’his­toire

Quand le bu­reau de la re­pré­sen­ta­tion du FLN à New York s’in­gé­niait à dif­fu­ser des dra­peaux dans les ré­seaux pos­taux du monde…

El Watan week-end - - Monde - Ame­ziane Fe­rha­ni

Il y a l’His­toire, la grande, avec sa ma­jus­cule. Et dans celle-ci, les pe­tites his­toires. Bien sûr, on ne peut com­prendre l’His­toire en se ba­sant sur des anec­dotes. Pour­tant, elles sont sou­vent édi­fiantes et même ré­vé­la­trices. Elles peuvent être aus­si amu­santes. On cé­lèbre en ce mo­ment le soixan­tième an­ni­ver­saire de la créa­tion du Gou­ver­ne­ment pro­vi­soire de la Ré­pu­blique al­gé­rienne, le 19 sep­tembre 1958. Cet évé­ne­ment s’ins­crit dans la longue his­toire de la di­plo­ma­tie com­bat­tante de l’Al­gé­rie, riche de pé­ri­pé­ties et d’in­ven­ti­vi­té. La dé­lé­ga­tion ex­té­rieure du Con­seil na­tio­nal de la Ré­vo­lu­tion al­gé­rienne (CNRA) avait réus­si à im­plan­ter plu­sieurs bu­reaux de re­pré­sen­ta­tion du FLN dans le monde. A la fin 1956, on en comp­tait huit ins­tal­lés au Caire, à Da­mas, à Tu­nis, à Bey­routh, à Bagh­dad, à Ka­ra­chi, à Dja­kar­ta et à New-York. Ce der­nier était sans doute le plus im­por­tant du fait qu’il se trou­vait à proxi­mi­té du siège de l’ONU et sur le ter­ri­toire d’une puis­sance mon­diale. Créé par Ho­cine Aït-Ah­med en avril 1956, il joua un rôle im­por­tant lors de l’ins­crip­tion, cinq mois plus tard, de la ques­tion al­gé­rienne à l’ordre du jour de l’As­sem­blée gé­né­rale de l’ONU, ce qui pro­vo­qua, lors de son ou­ver­ture, le re­trait de la dé­lé­ga­tion fran­çaise conduite par le Pre­mier mi­nistre, An­toine Pi­nay. Ce­ci pour l’His­toire.

Pour la pe­tite his­toire, nous re­tien­drons que ce bu­reau dé­ve­lop­pait un tra­vail de lob­bying si im­por­tant qu’il dut louer à la poste amé­ri­caine une ma­chine à af­fran­chir le cour­rier. Ex­pé­ri­men­tée à par­tir de 1897 dans des bu­reaux de poste de New York, cette in­ven­tion fut com­mer­cia­li­sée vers 1920 pour ré­pondre aux be­soins des grandes ins­ti­tu­tions et en­tre­prises amé­ri­caines, les­quelles com­men­çaient à pra­ti­quer le mar­ke­ting pos­tal. Ce­la per­met­tait aux loueurs de ma­chines d’af­fran­chir eux­mêmes leur cour­rier sans en­com­brer les postes et en ga­gnant du temps. Com­pre­nant tout l’in­té­rêt d’une telle mer­veille, le bu­reau du FLN de New York en ac­quit une, ce qui aug­men­ta consi­dé­ra­ble­ment sa puis­sance de feu postale. Mais un autre avan­tage se pré­sen­ta à ses membres. Comme ces ma­chines étaient sou­vent des­ti­nées à des cor­res­pon­dances pu­bli­ci­taires, l’US Mail au­to­ri­sait l’ap­po­si­tion de lo­gos et de slo­gans à cô­té de la par­tie obli­té­rée. L’oc­ca­sion était trop belle. Ain­si, on vit ap­pa­raître en 1959 sur le ré­seau pos­tal amé­ri­cain et, ailleurs dans le monde, des en­ve­loppes avec la men­tion «Al­ge­ria» ac­com­pa­gnée de l’em­blème na­tio­nal. Les membres du bu­reau au­raient pous­sé, dit-on, le bou­chon jus­qu’à en en­voyer en France ! Ce crime de lè­se­phi­la­té­lie ne pou­vait pas pas­ser in­aper­çu d’au­tant que le bu­reau était sur­veillé de près. La di­plo­ma­tie fran­çaise dé­po­sa une plainte of­fi­cielle au­près du dé­par­te­ment d’Etat, le­quel s’adres­sa à la Poste amé­ri­caine, la­quelle ré­tor­qua qu’il n’y avait au­cune dis­po­si­tion lé­gale ou ré­gle­men­taire à même d’em­pê­cher un conces­sion­naire de ma­chine à af­fran­chir d’ap­po­ser les sym­boles de son choix, sauf à en­freindre des dis­po­si­tions comme celles re­la­tives à la por­no­gra­phie. Ain­si, pour ne pas heur­ter son vis-à-vis fran­çais, la lé­gis­la­tion amé­ri­caine fut chan­gée sur ce point. Mais la pro­cé­dure était si longue que de nom­breux pe­tits dra­peaux al­gé­riens eurent le temps de par­cou­rir le monde. Et la ma­chine de l’His­toire af­fran­chis­sait dé­jà l’ar­ri­vée de l’in­dé­pen­dance.

PS : y au­rait-il un col­lec­tion­neur pos­sé­dant une en­ve­loppe obli­té­rée par le bu­reau FLN de New York ?

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