Le dan­ger de la ré­cu­pé­ra­tion de la mé­moire de Mam­me­ri est mul­ti­forme

El Watan week-end - - Idées - Pa­ris. Sa­mir Ghez­laoui rbe­nya­koub@el­wa­tan.com

Dans le cadre de la cé­lé­bra­tion du cen­te­naire de Mou­loud Mam­me­ri, l’an­née der­nière, les hommages se sont mul­ti­pliés par­tout en Al­gé­rie et ailleurs. Or, cette «fré­né­sie mé­mo­rielle» n’était pas tou­jours saine. C’est l’un des su­jets abor­dés par le livre Avec Mou­loud Mam­me­ri, sor­ti ré­cem­ment en France. L’ou­vrage est un re­cueil de textes de l’an­thro­po­logue Tas­sa­dit Ya­cine sur Mam­me­ri, ras­sem­blés et pré­sen­tés par Ha­fid Adnani. Ce­lui-ci re­vient dans cet entretien sur les ten­ta­tives de ré­cu­pé­ra­tion de la mé­moire de Mam­me­ri, qu’il dé­nonce et sou­ligne la né­ces­si­té de don­ner la pa­role aux vrais spé­cia­listes de l’oeuvre mam­me­rienne, à l’ins­tar de Ya­cine, afin d’en sai­sir la com­plexi­té et le vrai sens.

#Com­ment avez-vous eu l’idée de re­ques­tion­ner l’oeuvre de Mou­loud Mam­me­ri à tra­vers des textes de Tas­sa­dit Ya­cine ? C’est grâce à un échange avec Tas­sa­dit Ya­cine à l’oc­ca­sion du col­loque «Mou­loud Mam­me­ri ou la tra­ver­sée du siècle», qui a eu lieu le 30 oc­tobre 2017 à la Sor­bonne, à l’oc­ca­sion du cen­te­naire de l’écri­vain. Ayant pris part à l’or­ga­ni­sa­tion de cet évé­ne­ment, j’ai pen­sé qu’il était né­ces­saire de ras­sem­bler les écrits de Ya­cine sur Mam­me­ri afin de rendre compte de la pro­fon­deur du mes­sage de l’oeuvre mam­me­rienne et de sa com­plexi­té. Elle me sem­blait être la plus lé­gi­time pour ce­la, ayant tra­vaillé avec Mam­me­ri pen­dant de longues an­nées. Ce qui lui a per­mis de mieux sai­sir son oeuvre, com­plexe, pro­téi­forme, mais d’une grande co­hé­rence. #Il s’agit donc d’un hom­mage si­mul­ta­né aux deux mo­nu­ments de l’an­thro­po­lo­gie ber­bère. C’est bien ça ? Par la force des choses ! Il y a un entretien in­édit dans cet ou­vrage que j’ai réa­li­sé avec Tas­sa­dit Ya­cine en juillet 2017. C’était un entretien sur Mam­me­ri qui a bas­cu­lé spon­ta­né­ment dans l’oeuvre de Ya­cine elle-même ! Les deux oeuvres sont en ef­fet im­bri­quées l’une dans l’autre et, puis, elles sont for­cé­ment com­plé­men­taires, en ce sens où elle a conti­nué quelque chose avec sa propre sin­gu­la­ri­té de femme de la gé­né­ra­tion qui sui­vait celle de Mam­me­ri. Elle fut aus­si celle qui a conti­nué à di­ri­ger la re­vue Awal, créée par Mam­me­ri. C’est donc en ef­fet un hom­mage à ces deux «mo­nu­ments», mais pas seu­le­ment des hommages ! C’est une évo­ca­tion né­ces­saire de leurs tra­vaux de re­cherche. J’es­père que ce livre per­met­tra aux lecteurs de faire connaître da­van­tage leurs écrits. #Quels sont jus­te­ment les traits de si­mi­li­tude entre leurs tra­vaux de re­cherche sur la culture et la langue ama­zi­ghes ? Il y a des in­ter­sec­tions in­dé­niables, ne se­raitce que parce que Tas­sa­dit Ya­cine est ve­nue au monde ber­bère grâce à Mou­loud Mam­me­ri. Il y a évi­dem­ment, sans que ce­la soit tou­jours for­mu­lé ain­si, leur in­té­rêt com­mun pour la ques­tion des cultures et langues do­mi­nées. Ce n’est pas par ha­sard qu’ils sont de­ve­nus spé­cia­listes de l’an­thro­po­lo­gie du monde ber­bère. Il y a cette lutte in­ces­sante en eux pour ex­hu­mer ce qui a été en­foui au sein de ce monde, du­quel ils sont tous les deux is­sus, qui au­rait pu être ou­blié. Il y a aus­si la re­vue Awal dont Ya­cine fut la che­ville ouvrière de­puis sa créa­tion. Par ailleurs, elle s’est in­té­res­sée dans ses tra­vaux aux in­tel­lec­tuels do­mi­nés en Al­gé­rie, la ma­jo­ri­té étant des hommes dont fai­sait par­tie Mam­me­ri.

# Dans votre in­tro­duc­tion, vous dé­non­cez une «fré­né­sie mé­mo­rielle» qui au­rait ac­com­pa­gné la com­mé­mo­ra­tion of­fi­cielle du cen­te­naire de Da L’Mou­loud en 2017. Où vou­lez-vous en ve­nir ? Il ne s’agit pas de s’ap­pro­prier un nom très con­nu comme Mam­me­ri, de­ve­nu un énorme sym­bole, une icône, et ce, mal­gré un pou­voir po­li­tique qui l’a op­pri­mé et au­quel il a ré­sis­té toute sa vie. Au­jourd’hui, le même ré­gime fait en sorte de mon­ter sou­dain le nom de Mam­me­ri au pi­nacle pour faire plai­sir aux gens ou, peut-être, pour les ga­gner po­li­ti­que­ment sans au­cun tra­vail sin­cère et en pro­fon­deur sur son oeuvre et sur ce qu’il sym­bo­lise pour le peuple al­gé­rien. A mon sens, si le ré­gime veut vrai­ment rendre hom­mage à Mam­me­ri, il doit avant tout re­con­naître qu’il s’est trom­pé de­puis 1962 en ban­nis­sant pour des rai­sons idéo­lo­giques des in­tel­lec­tuels comme Mou­loud Mam­me­ri, Ka­teb Ya­cine, Ra­chid Mi­mou­ni et bien d’autres, les­quels ont été obli­gés de quit­ter le pays ou contraints à un exil in­té­rieur. Ce­la passe for­cé­ment par une vraie ex­plo­ra­tion et ex­ploi­ta­tion des mes­sages de ces in­tel­lec­tuels, avant de les in­té­grer dans les pro­grammes sco­laires sans ins­tru­men­ta­li­sa­tion po­li­tique. Or, dans sa fré­né­sie mé­mo­rielle, le pou­voir a prou­vé en­core une fois qu’il n’a pas re­non­cé à ses pos­tures, no­tam­ment en ex­cluant des com­mé­mo­ra­tions plu­sieurs uni­ver­si­taires confir­més qui au­raient pu être mis à contri­bu­tion au su­jet de l’oeuvre de Mam­me­ri et du sens so­cial et po­li­tique qu’elle ren­voie. #Mais conve­nons-nous que le pou­voir n’est pas le seul à faire dans la ré­cu­pé­ra­tion po­li­tique mal­saine de la mé­moire de Mam­me­ri. N’est-ce pas ? Le dan­ger de la ré­cu­pé­ra­tion de la mé­moire de Mam­me­ri est mul­ti­forme. Per­sonne ne doit par­ler de Mam­me­ri sans se ré­fé­rer réel­le­ment à son mes­sage, ce­lui qui se trouve dans ses écrits aux­quels il faut don­ner de l’im­por­tance. Mam­me­ri était tout sauf un homme en­fer­mé sur lui-même et sa culture. Il a pré­ve­nu clai­re­ment contre les risques du re­pli sur soi et de la folk­lo­ri­sa­tion de la culture ber­bère. Il était un homme ou­vert sur toutes les langues et toutes les cultures, à condi­tion que les siennes ne soient pas do­mi­nées. Sur ces su­jets, il est l’exact contraire de ce que pensent mal­heu­reu­se­ment aus­si cer­tains mi­li­tants ra­di­caux de la culture ber­bère. Et il faut dire, pour pa­ra­phra­ser JeanRos­tand, «le fa­na­tisme sert tou­jours le faux. Même lors­qu’il dé­fend le vrai, il est dé­tes­table». #Le livre af­firme en sub­stance que Mam­me­ri a oeu­vré pour l’ac­cès de notre pays à une «in­dé­pen­dance cultu­relle» et pour faire sor­tir la culture ber­bère du folk­lore. Pen­sez-vous qu’il a réus­si dans ces deux ob­jec­tifs ? Je pré­fère dire qu’il a tra­cé un che­min. Il nous l’a mon­tré avec insistance avant de par­tir. Il sa­vait que le temps ne lui per­met­trait pas de faire tout ce qu’il au­rait vou­lu faire. Il a consa­cré une bonne par­tie de sa vie à une cause : celle de l’illus­tra­tion et de la pré­ser­va­tion du fait ber­bère. Sau­ver ce qui pou­vait en­core être sau­vé. Il était le «maillon d’une chaîne» qui au­rait pu se bri­ser à ja­mais et il en était conscient. Il suf­fit de nous de­man­der ce que nous se­rions au­jourd’hui sans Mam­me­ri pour com­prendre. Il est une bé­quille sur la­quelle on peut s’ap­puyer, un es­poir qui nous sort de la fa­ta­li­té de la do­mi­na­tion. Il est de­ve­nu un grand sym­bole pour tout le peuple ber­bère. Al­lez en Ka­by­lie, dans son vil­lage na­tal, ou chez les Ber­bères du Ma­roc, vous com­pren­drez ce qu’il re­pré­sente pour des mil­lions de gens.

A pré­sent le tra­vail doit être pour­sui­vi et c’est là que c’est très dif­fi­cile et le monde s’est en­core com­plexi­fié, les forces de l’ar­gent se sont en­core plus af­fir­mées et les in­éga­li­tés n’ont ces­sé de se creu­ser, y com­pris dans le do­maine de la culture. Il faut néan­moins lut­ter contre les fa­na­tismes, la ra­di­ca­li­sa­tion, les ten­ta­tives de do­mi­na­tion, l’igno­rance, l’anal­pha­bé­tisme, l’illet­trisme, etc. Et en même temps, il faut ré­sis­ter face aux pou­voirs po­li­tiques, en Al­gé­rie, au Ma­roc et ailleurs, qui sont en­core loin d’être à la hau­teur de ces en­jeux. #Sur le plan po­li­tique, et contrai­re­ment à ce que cer­tains peuvent pen­ser sur le po­si­tion­ne­ment po­li­tique de Mam­me­ri vis-à-vis de la guerre de Li­bé­ra­tion na­tio­nale, no­tam­ment avec la po­lé­mique née du suc­cès de La Col­line ou­bliée

(1952), sa plume, comme l’ex­plique Tas­sa­dit Ya­cine dans un dos­sier spé­cial pu­blié en 1990 dans la re­vue Awal, a été mise au ser­vice de la cause al­gé­rienne. Quels sont ses prin­ci­paux faits d’armes ? Il fut un an­ti­co­lo­nia­liste de la pre­mière heure et il a dû même fuir au Ma­roc, en 1957, parce qu’il était re­cher­ché par l’ar­mée fran­çaise. Il faut lire sa Lettre à un jeune Fran­çais, pu­bliée dans notre ou­vrage, pour com­prendre sa pen­sée an­ti­co­lo­niale. C’est une lettre qui doit d’ailleurs être étu­diée non seu­le­ment dans les ly­cées al­gé­riens mais aus­si fran­çais. Elle poin­tait l’in­sur­mon­table contra­dic­tion du sys­tème co­lo­nial avec les va­leurs de la Ré­pu­blique, hé­ri­tées de la Ré­vo­lu­tion de 1789. Par­mi les textes pu­bliés dans le livre, nos lecteurs pour­ront, en ef­fet, lire ou re­lire ce dos­sier ex­cep­tion­nel que vous avez évo­qué, une vé­ri­table en­quête au­tour de Mam­me­ri et la guerre d’Al­gé­rie. On y dé­couvre que l’au­teur de ce qui a été qua­li­fié in­jus­te­ment de «Col­line du re­nie­ment» a été ré­vol­té par le sys­tème co­lo­nial contre le­quel il s’est en­ga­gé très jeune. Il contient en outre les té­moi­gnages de Chaw­ki Mos­te­faï et de Ta­har Ous­se­dik, ins­ti­tu­teur et mi­li­tant du FLN qui don­na le nom de Mam­me­ri à la po­lice fran­çaise sous la tor­ture. On y re­trouve aus­si des lettres en­voyées à l’ONU ré­di­gées par Mam­me­ri, sous pseu­do­nyme, ain­si que ses contri­bu­tions au jour­nal L’es­poir, or­gane des li­bé­raux. #Dans le texte «De la ta­mus­ni à l’an­thro­po­lo­gie : his­toire d’une sym­biose», Ya­cine a pré­sen­té les no­tions de ta­mus­ni et de l’amus­naw en don­nant l’exemple de Mam­me­ri. Pou­vez­vous nous ré­su­mer l’es­sen­tiel de sa dé­fi­ni­tion ? Mam­me­ri a hé­ri­té de son père et de son oncle, qui étaient des amus­na­wen (connais­seurs) ou des ihad­da­den ba­wal (for­ge­rons de la pa­role), un sa­voir an­ces­tral qui donne une place pri­mor­diale aux mots, à la poé­sie et à la lit­té­ra­ture en par­ti­cu­lier. C’est donc la fa­meuse ta­mus­ni (connais­sance), un socle ber­bère so­lide, qui lui a été trans­mis, alors qu’il était en voie de dis­pa­ri­tion. Mam­me­ri en était bien conscient et la seule ma­nière pour lui de tra­vailler à la pré­ser­va­tion de ce qui al­lait par­tir, c’était ce qu’il a dé­cou­vert d’im­por­tant dans l’an­thro­po­lo­gie. Cette science lui a per­mis de de­ve­nir «un pas­seur», comme l’écrit Tas­sa­dit Ya­cine dans le pre­mier texte du livre. Il est pas­sé de la ta­mus­ni, qu’il a hé­ri­tée des siens, à l’an­thro­po­lo­gie, ou­til qu’il a su uti­li­ser et qui lui a per­mis de tra­vailler à ce rôle fon­da­men­tal de pas­seur à nous autres. #En guise de conclu­sion à votre ou­vrage, vous avez pu­blié un entretien ex­clu­sif avec Tas­sa­dit Ya­cine. Si vous êtes ap­pe­lé à en re­te­nir qu’une seule phrase, la­quelle vous choi­si­riez ? «Je crois que dans la re­cherche, on peut s’ins­pi­rer de quel­qu’un, en être proche, mais on est tout de même seul face à propre quête.» Cette phrase dit à quel point l’oeuvre de Tas­sa­dit Ya­cine est im­por­tante dans le pro­ces­sus de quête de ce qui est per­du, de l’iden­ti­té, de la culture, de la langue et des ri­chesses du pa­tri­moine ber­bère. Cette quête de Ya­cine, tout en res­tant dans la li­gnée de celle de Mam­me­ri, s’en dé­marque clai­re­ment et pos­sède une sin­gu­la­ri­té propre. En somme, une ex­cel­lente nou­velle.

est agré­gé de ma­thé­ma­tiques et cadre su­pé­rieur de l’édu­ca­tion na­tio­nale. Il est en outre doc­to­rant au La­bo­ra­toire d’an­thro­po­lo­gie so­ciale (LAS) du col­lège de France. Le na­tif de Bé­jaïa est, par ailleurs, un homme de mé­dias. Il anime l’émis­sion lit­té­raire «Awal» sur BRTV, de­puis 2000. En­fin, il pré­side l’as­so­cia­tion pour la sau­ve­garde et la pro­mo­tion du fait ber­bère ta­mus­ni.

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