Le phé­no­mène de la ‘‘har­ga’’ est le signe d’un déses­poir de tout un peuple, et de la rup­ture de ce der­nier avec le pou­voir al­gé­rien dans sa glo­ba­li­té

El Watan week-end - - Contrchamp - Me­ziane Abane

#L’Al­gé­rie connaît, de­puis quelques mois, une nou­velle vague de harraga. Plu­sieurs vi­déos cir­cu­lant sur les ré­seaux so­ciaux montrent des jeunes femmes et des fa­milles en­tières dans des barques de for­tune en di­rec­tion de l’Eu­rope. Cer­tains consi­dèrent ce phé­no­mène comme nou­veau en Al­gé­rie, où la har­ga était ré­ser­vée aux hommes. L’est-il vrai­ment, se­lon vous ?

Au contraire. Le phé­no­mène de la har­ga même pour les femmes et les fa­milles a tou­jours exis­té, et ce, de­puis son avè­ne­ment dans les an­nées 2000. Il n’y a rien de nou­veau. La seule dif­fé­rence qu’il y a au­jourd’hui est qu’on ar­rive à consta­ter l’am­pleur du phé­no­mène et à voir cette pé­nible réa­li­té et en temps réel grâce à la dé­mo­cra­ti­sa­tion des moyens tech­no­lo­giques comme les smart­phones et les ré­seaux so­ciaux, ce qui n’est pas re­pris par les mé­dias conven­tion­nels. Nous avons en­re­gis­tré de­puis l’ex­plo­sion du phé­no­mène de la har­ga en 2005 toutes les ca­té­go­ries so­ciales confon­dues : hommes, femmes, mi­neurs ac­com­pa­gnés et non ac­com­pa­gnés, voire même des nour­ris­sons ayant ef­fec­tué la tra­ver­sée de la Mé­di­ter­ra­née dans les bras de leurs pa­rents. Il y a aus­si des per­sonnes âgées, comme ce­la a été le cas en 2009 pour le «doyen» des harraga, âgé de 70 ans. En 2005, des fa­milles en­tières ont quit­té les côtes al­gé­riennes de­puis Si­di Sa­lem à An­na­ba vers l’Eu­rope. Plu­sieurs em­bar­ca­tions de mi­neurs de moins de 16 ans avaient été en­re­gis­trées du­rant cette pé­riode aus­si. En 2011, des mé­de­cins, des in­fir­miers et des po­li­ciers ont pris le large à par­tir des plages de Skik­da. Donc, le phé­no­mène mi­gra­toire n’a ja­mais ces­sé, même après son in­cri­mi­na­tion avec la loi 01-09 re­la­tive à l’émi­gra­tion qua­li­fiée d’«illé­gale». Il n’y a pas un jour où des harraga ne sont pas dé­fé­rés de­vant les tri­bu­naux. Quand la presse na­tio­nale évoque le cas de cinq ou dix em­bar­ca­tions, ce­la veut dire qu’il faut mul­ti­plier ce chiffre par dix ou à vingt, puisque la réa­li­té dé­passe lar­ge­ment les chiffres re­pris par la presse. Ce­la dit, pour ce qui concerne les mi­grants et ré­fu­giés sub­sa­ha­riens, la loi 08-11 re­la­tive à l’en­trée et le sé­jour et le dé­pla­ce­ment dans le ter­ri­toire na­tio­nal a bel et bien mon­tré ses li­mites.

#Pour­quoi, se­lon vous, la loi 01-09 re­la­tive à l’in­cri­mi­na­tion de l’émi­gra­tion n’a pas été aus­si dis­sua­sive pour convaincre les Al­gé­riens de ne plus re­cou­rir à la har­ga ?

Le phé­no­mène s’am­pli­fie. Ce ne sont pas les lois qui vont l’ab­sor­ber. Au contraire. Il faut ré­pondre à l’ori­gine du pro­blème qui dé­pend de plu­sieurs fac­teurs d’ordre po­li­tique, éco­no­mique et cultu­rel. Quand vous en­ten­dez un har­rag dire : «Bou­te­fli­ka, je vous lègue l’Al­gé­rie. Bouf­fez-là si vous vou­lez», ce­la s’ex­plique po­li­ti­que­ment. Quand vous vi­vez dans un pays où les li­ber­tés in­di­vi­duelles et col­lec­tives ne sont pas consa­crées, c’est un pro­blème. Le peuple veut vivre. Il voit ce qui se passe ailleurs. La moi­tié des harraga sont fonc­tion­naires en Al­gé­rie. Le mode de vie en Al­gé­rie est der­rière le ma­laise na­tio­nal. Eco­no­mi­que­ment, la plu­part des harraga vivent bien ici. Donc, les gens qui partent n’ont pas pour idée de s’en­ri­chir ou de trou­ver du tra­vail, ce n’est pas de la mi­gra­tion éco­no­mique, mais ils le font dans le but de vivre dans un pays libre et où il peuvent jouir de la li­ber­té qu’ils n’ont pas trou­vé chez eux. Une femme veut aus­si vivre seule sans que per­sonne ne la dé­range ou que la so­cié­té ne la condamne. De plus, ce ma­laise na­tio­nal dont je parle s’ins­crit aus­si dans un contexte in­ter­na­tio­nal qui est l’écart entre le Sud et le Nord. Nous avons nos pro­blèmes na­tio­naux, mais éga­le­ment in­ter­na­tio­naux, no­tam­ment l’en­trave au droit in­ter­na­tio­nal de la li­ber­té de cir­cu­la­tion. Dans un rap­port pu­blié par une ONG in­ter­na­tio­nale sur le sys­tème des vi­sas, nous avons consta­té que 3 per­sonnes sur 5 ont dé­jà de­man­dé un vi­sa plus de trois fois et qu’il leur a été re­fu­sé sans rai­son va­lable à leurs yeux. Ce­la veut dire qu’au dé­part elles ont choi­si la voie conven­tion­nelle, mais elles ont fi­ni par op­ter pour des voies ir­ré­gu­lières après avoir vu leur de­mande de vi­sa re­fu­sée par les dif­fé­rents consu­lats des pays du Nord. Même les harraga ont chan­gé de stra­té­gie de­puis le ren­for­ce­ment des dis­po­si­tifs sé­cu­ri­taires en mer. Au­jourd’hui, ils partent en groupe avec 20 em­bar­ca­tions par exemple. Ain­si, si la ma­rine ar­rive à en re­te­nir une par­tie, l’autre va réus­sir à conti­nuer son voyage.

#Existe-t-il des chiffres pour me­su­rer réel­le­ment l’am­pleur du phé­no­mène en Al­gé­rie ?

Il ne peut pas y avoir de chiffres pré­cis, car de­puis le dé­but de ce phé­no­mène en Al­gé­rie, l’Etat n’a ja­mais ins­tal­lé d’ins­tance ou de com­mis­sion dé­diée à ce su­jet. Il de­vait y en avoir nor­ma­le­ment. Le phé­no­mène des harraga n’in­té­resse vrai­sem­bla­ble­ment pas les pou­voirs pu­blics, qui dans leur dis­cours of­fi­ciel ne font ré­fé­rence qu’à la sta­bi­li­té du pays, la pros­pé­ri­té et le bien-être des Al­gé­riens. Or, ce phé­no­mène est le signe d’un ma­laise na­tio­nal dans la so­cié­té, d’un déses­poir de tout un peuple et de la rup­ture de ce der­nier avec le pou­voir al­gé­rien dans sa glo­ba­li­té. En Tu­ni­sie, même si ce n’est pas un mo­dèle en la ma­tière, l’Etat a ins­tal­lé une com­mis­sion qui se charge du dos­sier des dis­pa­rus entre l’Ita­lie et la Tu­ni­sie. Mais ils n’ont ja­mais pris en compte les Tu­ni­siens, eux-mêmes, qui sont vic­times des dis­pa­ri­tions for­cées. Car là-bas, il y a eu un chan­ge­ment dans le ré­gime et non un chan­ge­ment de ré­gime. Les mêmes res­pon­sables qui ja­dis gé­raient ce dos­sier sont en­core au pou­voir. Le dos­sier des dis­pa­ri­tions for­cées des mi­grants et en­core un su­jet qui fâche. De plus, dans les chiffres of­fi­ciels que com­mu­nique l’Etat, ce der­nier ne prend en compte que le nombre des per­sonnes dé­fé­rées de­vant la jus­tice. Il ne prend pas en compte les per­sonnes dis­pa­rues en mer dans des cir­cons­tances mé­con­nues, le nombre des harraga vic­times des dis­pa­ri­tions for­cées et on ne prend pas en compte aus­si les harraga qui ne sont pas ar­rê­tés dans leur par­cours mi­gra­toire ou qui sont ar­ri­vés à leur des­ti­na­tion. Donc, le phé­no­mène mi­gra­toire n’a ja­mais ces­sé, et les lois qui ont été éla­bo­rées n’ont pu ar­rê­ter le phé­no­mène. Il a tou­jours exis­té et il exis­te­ra tou­jours.

#Vous al­lez prendre part, dans quelques jours, à la 8e édi­tion du Fo­rum mon­dial des mi­grants pré­vu du 1er au 3 no­vembre au Mexique. Quel est l’ob­jec­tif de votre par­ti­ci­pa­tion ? Le dos­sier des mi­grants al­gé­riens vers l’Eu­rope se­ra-t-il évo­qué ? Et qu’en est-il de ce­lui mi­grants sub­sa­ha­riens qui passent par l’Al­gé­rie ?

De­puis ces dix der­nières an­nées, le tra­vail se­lon une ap­proche ré­gio­nale voire même in­ter­na­tio­nale est un choix qui s’im­pose dans la me­sure où le phé­no­mène mi­gra­toire est nour­ri entres autres par des fac­teurs ex­ternes dus prin­ci­pa­le­ment à la po­li­tique mi­gra­toire im­po­sée par les payés du Nord. Notre par­ti­ci­pa­tion vient comme la suite à une col­la­bo­ra­tion de plu­sieurs an­nées entre les dif­fé­rentes ONG de dé­fense des droits de mi­grants, voire même avec le mou­ve­ment «Mé­sa­mé­ri­ca­no» ou le mou­ve­ment des mères des mi­grants dis­pa­rus en Amé­rique la­tine. Si les lieux sont dif­fé­rents et loin­tains, il n’en est pas de même pour les consé­quences. Notre ob­jec­tif après avoir uni nos ef­forts est de faire en­tendre la voix de quelques mil­liers de pa­rents de harraga qui res­tent jus­qu’à au­jourd’hui sans nou­velles de leurs en­fants, et ce, de­puis plus d’une dé­cen­nie. Ce sont des pa­rents épui­sés par les an­nées qui passent sans qu’ils puissent en­tre­voir une is­sue à un drame qui n’a que trop du­ré. La ren­contre avec le mou­ve­ment Mé­sa­mé­ri­ca­no, in­dé­pen­dam­ment de sa va­leur sym­bo­lique, celle de l’union et la so­li­da­ri­té, est une op­por­tu­ni­té pour s’en­trai­der et échan­ger les bonnes ex­pé­riences dans des pro­cess stra­té­giques que nous en­vi­sa­geons à en­tre­prendre en­semble de­vant les ins­tances in­ter­na­tio­nales, et ce­ci afin de faire écla­ter la vé­ri­té et la jus­tice sur le sort de quelques mil­liers de mi­grants dis­pa­rus, ou vic­times de dis­pa­ri­tion for­cée dans les par­cours mi­gra­toires.

#Vous par­lez d’un nou­veau concept dans ce dos­sier, qui est ce­lui des mi­grants vic­times de dis­pa­ri­tion for­cée ? Pou­vez­vous nous l’ex­pli­quer et nous dire où vous en êtes avec le dos­sier des mi­grants al­gé­riens dé­te­nus en Tu­ni­sie ?

Nous n’avons ces­sé, de­puis 2007, de ti­rer la son­nette d’alarme sur le fait que dans le phé­no­mène mi­gra­toire, il existe bien des vio­la­tions graves des droits hu­mains et im­pres­crip­tibles, telle que les dis­pa­ri­tions for­cées et le tra­fic des êtres hu­mains. Plus de cent cas de harraga al­gé­riens ont été vic­times de dis­pa­ri­tion for­cée sur le ter­ri­toire tu­ni­sien entre 2007 et 2008. Ces der­niers, lors de leur tra­ver­sée de la Mé­di­ter­ra­née en di­rec­tion de la Sar­daigne en Ita­lie, ont tra­ver­sé les eaux tu­ni­siennes, où les gardes-côtes de la ma­rine tu­ni­sienne les guet­taient du cô­té de l’île tu­ni­sienne de La Ga­lite (gou­ver­no­rat de Bi­zerte) et étaient consi­dé­rés comme sus­cep­tibles d’être des ter­ro­ristes. Mais le pro­blème qui sub­siste est qu’au lieu de les dé­fé­rer de­vant un tri­bu­nal, l’Etat tu­ni­sien les a mis dans les sous-sol du mi­nis­tère de l’In­té­rieur tu­ni­sien et éga­le­ment dans des éta­blis­se­ments pé­ni­ten­tiaires qui ne sont pas dé­cla­rés. Nous avons des té­moi­gnages vi­déo de gens qui sont al­lés dans ces pri­sons où on leur a dit que leurs en­fants y étaient. Les gar­diens de pri­son ignorent que ces pri­son­niers sont dé­te­nus illé­ga­le­ment. Et les pa­rents al­gé­riens n’ont ja­mais pu avoir le per­mis de vi­site pour re­voir leurs en­fants en pri­son. Nous qua­li­fions ces faits comme étant des dis­pa­ri­tions for­cées dans la me­sure où les agents de l’Etat tu­ni­sien ont pro­cé­dé à leur ar­res­ta­tion, d’où leur de­ve­nir de­meure conti­nuel­le­ment in­con­nu de­puis. Au re­gard de la conven­tion in­ter­na­tio­nale contre les dis­pa­ri­tions for­cées, est consi­dé­rée comme vic­time toute per­sonne qui se trouve en de­hors de la pro­tec­tion ju­ri­dique, ce qui est as­su­ré­ment le cas pour les harraga al­gé­riens. Toutes nos de­mandes d’ou­ver­ture d’en­quêtes dé­po­sées au­près des ins­tances ju­di­ciaires al­gé­riennes, voire même tu­ni­siennes ont été clas­sées sans suite entre 2009 et 2010. Nous avons alors dé­po­sé de nou­veau des plaintes après la chute du Ben Ali, où on ac­cuse, preuves à l’ap­pui bien sûr, de hauts res­pon­sables tu­ni­siens. Mal­heu­reu­se­ment, toutes ces plaintes se trouvent de­puis 2015 au ni­veau du mi­nis­tère de la Jus­tice et au­cune suite n’a été don­née de­puis.

#Vous dites que vous avez dé­po­sé plu­sieurs plaintes contre l’Etat tu­ni­sien au­près de l’ONU. Où en êtes-vous dans cette af­faire ?

Jus­te­ment, ce­ci nous a contraint de por­ter le dos­sier de­vant les ins­tances in­ter­na­tio­nales, plus exac­te­ment des plaintes au­près du Groupe de tra­vail contre les dis­pa­ri­tions for­cées ou in­vo­lon­taires de l’ONU (GTDFI). En date du 22/06/2017, le­dit Groupe a consi­dé­ré dans cette lettre adres­sée au gou­ver­ne­ment tu­ni­sien, après avoir exa­mi­né les plaintes, qu’il s’agit ef­fec­ti­ve­ment de cas de dis­pa­ri­tions for­cées. Il a de­man­dé par la même oc­ca­sion à l’Etat tu­ni­sien d’ou­vrir, sans plus tar­der, des en­quêtes ap­pro­priées pour élu­ci­der le sort des harraga et les lieux où ils se trouvent pour as­su­rer leurs droits. Ce­la a été fait en date du 09/06/2017, et en re­met­tant éga­le­ment aux gou­ver­ne­ments al­gé­rien et ita­lien, voire même l’agence Fron­tex et In­ter­pol une co­pie. Dans sa cor­res­pon­dance da­tée du 06/06/2018, le Groupe de tra­vail contre les dis­pa­ri­tions for­cées a même consi­dé­ré la ré­ponse du gou­ver­ne­ment tu­ni­sien d’in­suf­fi­sante pour dé­ter­mi­ner le sort des harraga. Il a ré­ité­ré par la même oc­ca­sion que les­dits cas de harraga res­te­ront sous son contrôle. Si au­cune évo­lu­tion po­si­tive n’est en­re­gis­trée, nous comp­tons éga­le­ment dé­po­ser 110 autres plaintes l’an­née pro­chaine au­près du même Groupe de tra­vail et por­ter l’af­faire de­vant le co­mi­té des droits de l’homme de l’ONU. Par ailleurs, une ren­contre avec les par­le­men­taires eu­ro­péens a été te­nue l’an­née pas­sée et une autre est pro­gram­mée pour la fin du mois no­vembre à Bruxelles, ce­ci pour dis­cu­ter de l’évo­lu­tion de ce dos­sier, ain­si que les dé­marches à en­tre­prendre dans un proche ave­nir.

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