BONNES FEUILLES

El Watan week-end - - Idées -

L’exode for­cé

Aus­si loin que je re­monte dans mes sou­ve­nirs, ma mé­moire bute sur les images né­bu­leuses d’un exode col­lec­tif for­cé vers le nord. Une ca­ra­vane consti­tuée d’hommes, de femmes, d’en­fants et d’ani­maux marche sous un ciel pluvieux, lon­geant des sen­tiers es­car­pés. La terre est boueuse, glis­sante. Les hommes tirent fu­rieu­se­ment les ânes et les mu­lets char­gés de vic­tuailles et de vais­selle ras­sem­blées dans la pré­ci­pi­ta­tion et la peur. La glaise où s’en­foncent les pieds et les pattes, ra­len­tit la marche. En cours de route, des averses tor­ren­tielles sur­prennent les fuyards qui font face à d’énormes dif­fi­cul­tés pour tra­ver­ser l’oued en crue afin de ga­gner l’autre rive et la route car­ros­sable. L’eau pro­fonde ar­rive jus­qu’aux ge­noux à cer­tains en­droits. On hisse les en­fants sur le dos, on les porte entre les bras, on vi­tu­père contre les plus grands qui traînent. Cer­tains vieux, im­po­tents et sur­tout les vieilles grands-mères, sont trai­tés presque comme des en­fants, avec, ce­pen­dant, moins de brus­que­rie car dans ces mon­tagnes en­cla­vées, les per­sonnes âgées bé­né­fi­cient d’une ré­vé­rence sa­crée. Plu­sieurs hommes, pour­tant aguer­ris par la vie rude des hi­vers ri­gou­reux, glissent sous le poids de leur charge dans les eaux en fu­rie. Mon oncle Amar, clau­di­quant du pied gauche à cause d’une frac­ture mal soi­gnée du­rant son en­fance, perd l’équi­libre et laisse tom­ber le grand couf­fin de len­tilles et de pois chiches qu’il porte sur ses épaules. En vou­lant sau­ver les lé­gumes secs qu’il avait lui­même se­més et ré­col­tés, il est ren­ver­sé par la puis­sance des eaux et n’au­ra la vie sauve que grâce à ses deux frères, Ah­med et M’ha­med qui le se­courent à temps. Les femmes posent leurs pieds au fond de l’eau glauque, avec d’in­fi­nies pré­cau­tions en mur­mu­rant des li­ta­nies et en lan­çant des re­gards ef­fa­rés au­tour d’elles. Cer­taines pleurent si­len­cieu­se­ment, de peur d’être hous­pillées par les hommes. D’autres s’agrippent les unes aux autres en s’in­ter­pel­lant, en pous­sant des cris de frayeur et des ap­pels au se­cours, au point de pro­vo­quer la co­lère du grand-père qui, de l’autre cô­té de l’oued, les somme de se taire. Il prend soin de dé­nouer une corde du bât de son âne, de s’avan­cer de quelques mètres dans l’eau et de la lan­cer aux femmes qui s’y ac­crochent. C’est ma plus ter­rible tra­ver­sée de l’oued Aï­zer. Ja­mais je n’avais eu aus­si peur que ce jour-là ! Peur d’être em­por­tée par les eaux, mais sur­tout peur pour ton frère Ra­chid que je por­tais sur mon dos. Je pen­sais même qu’il était mort de froid au mi­lieu de la tra­ver­sée. Et pour­tant, Dieu sait com­bien de fois je l’avais tra­ver­sé, cet oued, de­puis ma prime jeu­nesse, seule ou ac­com­pa­gnée. Il est vrai que nous évi­tions de le faire quand les eaux étaient dé­chaî­nées. Les hommes construi­saient des gués avec des troncs d’arbres et des pierres mais il n’en res­tait plus rien après chaque crue. Le jour de l’exode, nous avions été contraints de tra­ver­ser l’oued au plus vite, ta­ra­bus­tés par les sol­dats fran­çais qui pul­lu­laient aux alen­tours, ap­puyés par des avions qui bom­bar­daient notre douar et in­cen­diaient nos gour­bis. Nous n’avions pas en­core contour­né la pre­mière col­line que dé­jà l’odeur de brû­lé nous par­ve­nait. De la fu­mée mon­tait de par­tout et se confon­dait avec les nuages. La France se dé­chaî­nait contre nous car nos hommes avaient eu l’au­dace d’en­ter­rer des moud­ja­hi­din tués deux jours au­pa­ra­vant et dont les corps avaient été aban­don­nés près de l’oued où avait eu lieu un ter­rible ac­cro­chage. En vé­ri­té, ce­la avait été la goutte qui avait fait dé­bor­der le vase. Dans d’autres douars, de l’autre cô­té de l’oued, quelques jours plus tôt, les sol­dats avaient chas­sé de leurs terres les ha­bi­tants ac­cu­sés d’hé­ber­ger les fel­la­gas. Des ru­meurs alar­mantes cir­cu­laient sur leur sort. Alors nous at­ten­dions notre tour, ron­gés par la peur et l’an­goisse, guet­tant le moindre bruit au- des­sus de nos têtes, les moindres mou­ve­ments de troupes au fond de la val­lée, sans nous faire pour- tant trop d’illu­sions et sans avoir même un in­fime es­poir d’y échap­per. C’étaient des jour­nées ter­rible- ment longues. Tout ce que je peux te dire, ce ne sont que des mots, de simples mots im­puis­sants à dé­crire nos mal­heurs, notre mi­sère, notre dé­nue- ment et les hu­mi­lia­tions que nous su­bis­sions à chaque ins­tant... Avec nos ani­maux, nous par­ta­gions la même vie. À vrai dire, nos ani­maux étaient plus chan­ceux. Eux au moins, ils pou­vaient brou­ter l’herbe, mâ­cher les feuilles des arbres et des ar­bustes... Re­marque, nous aus­si, nous en man­gions en res­tant tou­jours sur notre faim. Il n’y a pas mieux que le pain et le cous­cous pour se ras­sa­sier, mais il n’y en avait pas as­sez. Par­fois, nous n’avions rien à nous mettre sous la dent, vrai­ment rien, et le peu de choses que nous pos­sé­dions, avait été per­du lors de notre dé­pla­ce­ment for­cé.

Mé­moires

Je ne sais pas si ce que je vous ra­conte là, des évé­ne­ments re­la­tifs à ce triste jour, est ti­ré de ma mé­moire, ou s’il s’agit d’un mé­lange où s’enche vêtrent les ré­cits sans fin de ma mère, mais aus­si ceux de ma grand-mère et de mes tantes. Elles ont si sou­vent évo­qué cet épi­sode de leur vie, avec à chaque fois plus de dé­tails, que j’en suis ar­ri­vé à créer ma propre ver­sion des faits, une ver­sion qui as­so­cie ma mé­moire de pe­tit gar­çon te­nant à peine sur ses jambes aux ré­cits de celles et ceux qui ont vé­cu dans leur chair et leur âme cette éprou­vante dé­chi­rure.

Bien des an­nées plus tard

Du ha­meau où je suis né, il ne reste pra­ti­que­ment que les dé­bris des murs de pierres épar­pillés ça et là au mi­lieu des herbes et des buis­sons de pal­miers nains. Ce ma­tin, quand j’y suis ar­ri­vé après avoir mar­ché pen­dant plus d’une heure, tra­ver­sé l’oued presque à sec puis es­ca­la­dé la col­line dé­boi­sée par l’in­cen­die ra­va­geur de l’été der­nier en em­prun­tant des sen­tiers mu­le­tiers, je suis res­té de­bout pen­dant de longues mi­nutes à scru­ter l’es­pla­nade, m’ef­for­çant en vain, de me sou­ve­nir de la dis­po­si­tion des gour­bis et de leur ar­chi­tec­ture pré­caire. Une pa­roi opaque, obs­cure et gi­gan­tesque se dres­sait de­vant mon re­gard avide et ma mé­moire trouble.

À vrai dire, les images de ces dé­bris de pierres et d’ar­gile mé­lan­gés à de la paille et aban­don­nés aux herbes sau­vages, aux ronces, aux rep­tiles et aux in­sectes, sont les seules qui me res­tent en mé­moire, et ce, de­puis le jour en­so­leillé d’au­tomne où mon père m’y avait em­me­né pour la pre­mière fois. Je de­vais avoir sept ou huit ans, car j’al­lais dé­jà à l’école. Mon père était re­ve­nu dans son ha­meau d’ori­gine pour une par­tie de chasse à la per­drix. Il en avait abat­tu plu­sieurs sur les flancs de la col­line qui lon­geait l’oued Aï­zer et notre be­sace était pleine quand nos pieds avaient fou­lé l’es­pla­nade où ja­dis, étaient éri­gés nos gour­bis. J’étais ha­ras­sé, et j’avais soif, même si nous avions dé­jà bu au fond de l’oued à une source d’eau lim­pide. Au bord de l’es­pla­nade, sur le cô­té sur­plom­bant la val­lée et l’oued qui la tra­verse comme un ser­pent my­thique, s’élève un chêne cen­te­naire, gi­gan­tesque, consti­tuant avec ses larges branches feuillues un havre d’ombre et de fraî­cheur. Mon père s’était as­sis sur une roche po­lie que des bras so­lides avaient dé­ter­rée et po­sée là au pied de l’im­mense tronc, comme un banc pla­cé sur un bal- con éter­nel­le­ment om­bra­gé et d’où l’on avait une vue im­pre­nable. Il n’y avait pas meilleur en­droit pour se re­po­ser et re­prendre son souffle après avoir es­ca­la­dé la pente qui sé­pa­rait le ha­meau de ma nais­sance de l’oued et de la route car­ros­sable. Je hu­mais l’air frais et mon re­gard se po­sait sur le mer­veilleux pay­sage, sous la lu­mière étin­ce­lante de la mi­jour­née. J’avan­çais, en­suite, avec un pin­ce­ment au coeur afin de dé­cou­vrir en­fin la mai­son où je suis né. Mon père m’en avait par­lé en cours de route, en évo­quant cer­tains de ses propres sou­ve­nirs d’en­fant. Em­por­té par ses mots, j’ima­gi­nais une ferme du bon­heur : une belle mai­son en­tou­rée de ver­gers flo­ris­sants, mon père aux champs, la­bou­rant la terre der­rière la char­rue ti­rée par un boeuf in­fa­ti­gable et ma mère cueillant des to­mates du po­ta­ger voi­sin, tan­dis que je jouais avec Rex, mon chiot de tou­jours. J’écar­quillais les yeux pour faire sur­gir du néant les belles créa­tions de mon rêve. Mais hé­las, rien de tout ce­la n’avait pris forme et mon père avait fi­ni par me rendre à ma triste réa­li­té. Il s’était avan­cé à pas lents, jus­qu’au mi­lieu d’un amas de pierres en­core ter­reuses, avait en­jam­bé ce qui res­tait d’un mur, s’était im­mo­bi­li­sé, avait scru­té les ves­tiges en se­couant la tête, et m’avait dit, d’une voix gut­tu­rale, avec une im­mense nos­tal­gie dans les yeux : «C’est là que tu es né par une nuit d’hi­ver gla­ciale.» J’avais vou­lu de­man­der : «Où ? Je ne vois

rien», mais je me tai­sais et mes rêves s’éva­po­raient. De toutes les fa­çons, ils ne concor­daient guère avec la réa­li­té qui s’of­frait à mes yeux, ni d’ailleurs avec celle que mon père évo­quait, et que peut-être il était en train de re­cons­truire à par­tir des ves­tiges d’une époque ré­vo­lue à ja­mais. Après un si­lence, il avait fait un pas en avant et m’avait mon­tré un autre amon­cel­le­ment de pierres, plus haut et plus large, en avan­çant les bras : « C’est le gour­bi que j’ai construit moi- même, avec l’aide de ton oncle Mo­ha­med, que Dieu lui ré­serve une place au pa­ra­dis avec les chou­ha­da et les pro­phètes, juste avant mon ma­riage... ». Je ne ré­pon­dais pas, ten­tant d’ima­gi­ner les chambres en sui­vant les traces ap­pa­rentes de ce qui pou­vait être, au­tre­fois, des murs de pierres et de pi­sé. Vaine ten­ta­tive.

Mon père s’était as­sis sur un amas de terre et son re­gard se per­dait dans la contem­pla­tion des col­lines d’en face. Il res­tait ain­si, si­len­cieux pen­dant de longues mi­nutes, ab­sor­bé dans ses sou­ve­nirs.

Le père

C’est ici, sur le flanc de cette col­line, à la li­sière de cette pi­nède que tu vois là-haut, que nous avions tou­jours vé­cu, avant que la France ne vienne nous en chas­ser. Ton grand-père était un homme sans terre, ar­ri­vé dans cette contrée par ha­sard, au gré de ses pé­ré­gri­na­tions, cher­chant du tra­vail et un gîte où pas­ser ses nuits. Son père Lar­bi est mort alors qu’il n’était qu’un en­fant et il n’avait au­cun sou­ve­nir de lui. Le vé­né­rable Si­di Cheikh Si Mo­ha­med à qui ap­par­te­naient ces terres que tu vois de­vant toi, de­puis la fo­rêt jus­qu’à l’oued, l’avait re­cueilli comme gar­çon à tout faire. Il avait, par la suite, fait ve­nir sa mère et ils s’étaient ins­tal­lés dans un gour­bi qu’il avait construit lui-même.

(...) Ex­trait du livre de Mo­ha­med Sa­ri Vente-dé­di­cace au­jourd’hui à 16h

au stand des edi­tions Bar­zakh

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