La di­ver­si­fi­ca­tion des sys­tèmes de pro­duc­tion agri­cole vers l’ac­ti­vi­té lai­tière per­met­tra de ré­duire consi­dé­ra­ble­ment le ni­veau de nos im­por­ta­tions

NOUAD MO­HA­MED AMOKRANE. Ex­pert en agro­no­mie et consul­tant à l’Or­ga­ni­sa­tion des Na­tions unies pour le dé­ve­lop­pe­ment in­dus­triel (Onu­di)

El Watan week-end - - 7 Jours - Vous avez dé­cla­ré que l’Al­gé­rie souffre d’un déÍ­cit im­por­tant dans la pro­duc­tion de lait es­ti­mé à près de 50%. Que faire pour re­mé­dier à ce­la ? Se­lon vous, l’Al­gé­rie n’ex­ploite pas «conve­na­ble­ment» ses atouts pour évi­ter de conti­nuer à im­por­ter la poudre

Avant les re­mèdes, il fau­dra voir d’abord les causes et elles sont mul­tiples : stra­té­giques, nu­tri­tion­nelles et po­li­tiques. Les pre­mières stra­té­gies lai­tières ne sont ap­pa­rues qu’à par­tir de 1969, avec la créa­tion de l’Of­fice na­tio­nal du lait, dont les mis­sions étaient prin­ci­pa­le­ment la pro­mo­tion de la pro­duc­tion lai­tière lo­cale et la ré­gu­la­tion du mar­ché du lait et des pro­duits lai­tiers. Ces ef­forts ont été sui­vis à par­tir de 1995 par la nou­velle po­li­tique de ré­ha­bi­li­ta­tion de la pro­duc­tion lai­tière na­tio­nale, axée sur le dé­ve­lop­pe­ment de la pro­duc­tion du lait cru, l’in­ci­ta­tion à la réa­li­sa­tion de mi­ni-lai­te­ries et la pro­mo­tion de la col­lecte du lait cru. Les po­li­tiques an­té­rieures de dé­ve­lop­pe­ment et de ré­gu­la­tion de la NJlière lait, entre autres, la po­li­tique d’in­tens­fi­ca­tion de la pro­duc­tion lo­cale n’a pas eu l’ef­fet es­comp­té. Le prin­ci­pal ré­sul­tat re­le­vé a été l’amé­lio­ra­tion de la consom­ma­tion du lait. C’est ain­si que la consom­ma­tion moyenne est pas­sée de 55 l/hab/an à 140 l/hab/an du­rant la pé­riode 1961-65 à 2017. Les im­por­ta­tions ont con­nu une évo­lu­tion crois­sante et la pro­duc­tion lo­cale n’a pas sui­vi la même évo­lu­tion que la consom­ma­tion. La fac­ture glo­bale de l’im­por­ta­tion de pro­duits lai­tiers avait at­teint 2,045 mil­liards de dol­lars en 2014 et 1,06 mil­liard en 2007, alors qu’elle était seule­ment de l’ordre de 250 mil­lions de dol­lars en 1980. Ces in­di­ca­teurs ex­pliquent for­te­ment ce dfi­cit. Comment y re­mé­dier : trois axes prin­ci­paux doivent être mis en place. 1/ Di­vers­fi­ca­tion des sys­tèmes de pro­duc­tion orien­tés vers la pro­duc­tion lai­tière. 2/ Di­vers­fi­ca­tion des sys­tèmes de pro­duc­tion orien­tés vers la pro­duc­tion four­ra­gère avec dens­fi­ca­tion et in­tens­fi­ca­tion. 3/ Amé­lio­ra­tion gé­né­tique des races lo­cales avec op­tion d’ab­sorp­tion d’une par­tie. Le sec­teur lai­tier est ain­si ca­rac­té­ri­sé par la co­exis­tence de deux NJlières : une NJlière lo­cale et une fi­lière d’im­por­ta­tion de lait et de pro­duits lai­tiers. Il y a né­ces­si­té de dfi­nir des po­li­tiques lai­tières qui prennent da­van­tage en compte le dé­ve­lop­pe­ment des NJlières lo­cales. Les condi­tions cli­ma­tiques, re­lief et vé­gé­ta­tion de notre pays sont beau­coup plus fa­vo­rables à l’éle­vage des pe­tits ru­mi­nants qu’aux bo­vins ; dans les sys­tèmes agro-pas­to­raux an­ciens, les four­nis­seurs de lait ont tou­jours été les bre­bis et les chèvres. Mais au­jourd’hui, les grands tra­vaux d’ir­ri­ga­tion, l’ac­cès pos­sible aux mar­chés in­ter­na­tio­naux de cé­réales et de tour­teaux et le re­cours aux souches lai­tières spé­cia­li­sées ont ou­vert, dans cette ré­gion du monde, des pos­si­bi­li­tés nou­velles à la pro­duc­tion de lait de vache. La seule im­por­ta­tion de vaches lai­tières à haut po­ten­tiel gé­né­tique pour aug­men­ter la pro­duc­tion lai­tière en Al­gé­rie est une stra­té­gie in­suf­fi­sante et in­adé­quate, puisque les per­for­mances in­di­vi­duelles de ces ani­maux dans nos condi­tions d’éle­vage res­tent faibles. En dé­pit de ces ef­forts in­dé­niables dé­ve­lop­pés, le taux d’in­té­gra­tion de la pro­duc­tion lo­cale de­meure faible et un dfi­cit per­siste tou­jours au ni­veau de la pro­duc­tion lai­tière. Dans ce contexte, une in­ter­ro­ga­tion im­por­tante se pose au sein des éle­vages lai­tiers : est-ce qu’on a pui­sé tout le po­ten­tiel exis­tant ? Non ! Le po­ten­tiel lai­tier usi­nable pro­vient es­sen­tiel­le­ment des vaches is­sues de l’im­por­ta­tion re­pré­sen­tée par un ef­fec­tif de 250 000 vaches lai­tières, mais il existe un vaste po­ten­tiel dor­mant sous-ex­ploi­té com­po­sé de 1 mil­lion de vaches de race lo­cale, de 20 mil­lions de bre­bis, de plus de 2 mil­lions de chèvres et de 300 000 cha­melles et il faut ex­ploi­ter éga­le­ment la source du lait d’ori­gine vé­gé­tale. Dans ce contexte, il est in­dis­pen­sable d’op­ter pour le pro­ces­sus de di­vers­fi­ca­tion des sys­tèmes de pro­duc­tion vers l’ac­ti­vi­té lai­tière. Une bonne connais­sance de ces stra­té­gies est pri­mor­diale pour ca­drer les ini­tia­tives des ac­teurs et op­ti­mi­ser l’im­pact des po­li­tiques. Cette ap­proche a pour ob­jec­tif de cer­ner les dé­ter­mi­nants des stra­té­gies de pro­duc­tion des quatre types d’éle­vage : vaches (BLM BLA BLL), chèvres, bre­bis, et cha­melles et de me­su­rer l’in­ten­si­té des pro­ces­sus de di­vers­fi­ca­tion à l’échelle des ex­ploi­ta­tions, voire de l’en­semble du bas­sin lai­tier. Il est in­té­res­sant de se pro­je­ter sur un ap­port sup­plé­men­taire en lait d’ori­gine vé­gé­tal. L’ex­ploi­ta­tion d’autres NJlières comme l’éle­vage ovin et ca­prin pour­rait consti­tuer un seg­ment im­por­tant dans l’in­dus­trie des pro­duits dé­ri­vés, comme le fro­mage. De l’avis de plu­sieurs connais­seurs et de pe­tits éle­veurs de chep­tels, il y a pos­si­bi­li­té de dé­ve­lop­per une NJlière ca­prine, sur­tout pour les dé­ri­vés comme le fro­mage et les yaourts. De pe­tites fermes dans les mon­tagnes peuvent jouer un rôle dans ce cré­neau, qui ira pa­ral­lè­le­ment avec le dé­ve­lop­pe­ment d’une pe­tite in­dus­trie, mais aus­si avec le sec­teur du tou­risme. Le lait de chèvre peut sub­sti­tuer ce­lui de la vache, d’où la né­ces­si­té d’ac­cor­der une im­por­tance ac­crue à l’éle­vage ca­prin et en­cou­ra­ger cette NJlière dont les frais sont beau­coup moins coû­teux que ceux de l’éle­vage bo­vin. Cette di­vers­fi­ca­tion des sys­tèmes de pro­duc­tion agri­cole vers l’ac­ti­vi­té lai­tière per­met­tra à court ou moyen terme de ré­duire consi­dé­ra­ble­ment le ni­veau de nos im­por­ta­tions qui pas­se­ra de 50 % à 20 % et aug­men­te­ra le ni­veau d’in­té­gra­tion de la pro­duc­tion na­tio­nale d’une fa­çon si­gn­fi­ca­tive. L’Al­gé­rien est l’un des plus grands consom­ma­teurs de lait au monde avec des be­soins en crois­sance et ac­tuel­le­ment es­ti­més à cinq mil­liards de litres. Un chiffre qui dé­passe de loin les ca­pa­ci­tés de pro­duc­tion na­tio­nale, d’où le re­cours à l’im­por­ta­tion ef­fré­née de poudre de lait. Cette course ef­fré­née à la sa­tis­fac­tion coûte que coûte de ce be­soin a fait que l’Al­gé­rie im­porte 20% du lait en poudre mis sur le mar­ché mon­dial. Certes, à un mo­ment don­né, notre pays n’avait pas d’autre choix stra­té­gique, pour sa­tis­faire les be­soins pro­téi­niques de sa po­pu­la­tion sans cesse crois­sants, que d’op­ter pour le lait qui était la pro­téine du pauvre, en met­tant en place tous les moyens né­ces­saires, no­tam­ment son im­por­ta­tion. Ce sys­tème d’ali­men­ta­tion pré­co­ni­sé ba­sé sur le lait et le pain a eu ses li­mites et les consé­quences on les su­bit au­jourd’hui : ces deux pro­duits re­pré­sentent à eux seuls plus de la moi­tié de nos im­por­ta­tions ali­men­taires. La pre­mière dé­marche à en­tre­prendre, c’est de chan­ger pro­gres­si­ve­ment notre sys­tème nu­tri­tif en cher­chant des sub­sti­tuts au lait. La pro­blé­ma­tique des an­nées 80’ n’est plus la même au­jourd’hui, le sec­teur agri­cole a for­te­ment évo­lué et dé­gage plu­sieurs sources pro­téi­niques pou­vant se sub­sti­tuer à la pro­téine du lait.

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