Se­cret mé­di­cal Comment se portent nos chefs d’état ?

Cer­tains courent, d’autres nagent, tous ou presque font des check-up ré­gu­liers. Mais quels que soient leur âge et leur forme, les pré­si­dents ré­pugnent à dé­voi­ler leur état de san­té. Et s’ils sont vrai­ment ma­lades, ils ne l’avouent qu’en der­nier re­cours.

Jeune Afrique - - ÉDITORIAL - GEORGES DOUGUELI, VINCENT DUHEM, MADJIASRA NAKO, FAHD IRAQI, AN­DRÉ SILVER KONAN, MA­THIEU OLI­VIER, MI­CHAEL PAURON, BEN­JA­MIN RO­GER FRAN­ÇOIS SOU­DAN et

La ques­tion que pose Jeune Afrique cette se­maine sus­ci­te­ra fa­ta­le­ment des com­men­taires an­ta­go­nistes. Les ci­toyens ont-ils droit à la vé­ri­té quand il s’agit de la san­té de leur pré­sident ? Ou celle-ci re­lève-t-elle de la vie pri­vée ? Per­sonne n’a tran­ché, en­core moins les in­té­res­sés, alors que les in­ter­ro­ga­tions sont nom­breuses quant à l’ap­ti­tude de cer­tains d’entre eux à pré­si­der aux des­ti­nées de leur pays. Ci­tons pêle-mêle Mu­ham­ma­du Bu­ha­ri, à Londres de­puis plus de cent jours sans avoir four­ni la moindre ex­pli­ca­tion cré­dible, Ab­de­la­ziz Bou­te­fli­ka, re­tran­ché dans sa ré­si­dence de Ze­ral­da d’où au­cune in­for­ma­tion ne sort, Ro­bert Mu­gabe, dont l’âge (93 ans), les siestes en pu­blic et les alo­pé­cies in­ex­pli­quées posent ques­tion, ou en­core le dé­part an­non­cé de Jo­sé Eduar­do dos San­tos après les élec­tions du 23 août, alors que ses sé­jours dans di­vers éta­blis­se­ments de Bar­ce­lone se sont mul­ti­pliés ces der­nières an­nées. Peu jusque-là ont été dis­po­sés à ad­mettre – par leurs mots ou leurs actes – leur in­ca­pa­ci­té à gou­ver­ner. Pour­tant, la conduite de l’état ne peut souf­frir au­cune in­cer­ti­tude. En

1999, après des an­nées de ma­la­die, Has­san Gou­led Ap­ti­don s’est ré­si­gné à trans­mettre les rênes de Dji­bou­ti à son ne­veu, Is­maïl Omar Guel­leh. Trente-quatre ans plus tôt, ron­gé par un can­cer du pou­mon, l’an­cien pré­sident ga­bo­nais Léon Mba s’était fi­na­le­ment dé­ci­dé à dé­si­gner un suc­ces­seur en la per­sonne d’al­bert Bon­go – de­ve­nu Omar Bon­go On­dim­ba (OBO). Se­lon le chef d’état mou­rant, ce der­nier était le seul dans son en­tou­rage à avoir « du cou­rage et de la vo­lon­té ». En 1966, Mba nomme de­puis Pa­ris son di­rec­teur de ca­bi­net au poste de vice-pré­sident via un en­re­gis­tre­ment ex­pé­dié à Li­bre­ville par Jacques Foc­cart, le « Mon­sieur Afrique » de l’ély­sée. OBO de­vient alors le dau­phin consti­tu­tion­nel. Il prend le pou­voir deux ans plus tard, alors que Mba dé­cède loin de son pays sans ja­mais avoir ad­mis son in­ap­ti­tude à di­ri­ger. Le désordre que pro­vo­que­rait une va­cance du pou­voir non or­ga­ni­sée par la loi ou la cou­tume est tel­le­ment re­dou­té que le men­songe est souvent pré­fé­ré à la vé­ri­té. Le pre­mier pré­sident ca­me­rou­nais, Ah­ma­dou Ahid­jo, en a d’ailleurs joué d’une ma­nière in­at­ten­due. Fa­ti­gué, su­jet à des troubles de

la mé­moire pro­vo­qués no­tam­ment par la prise ex­ces­sive de som­ni­fères et de ko­la ain­si que par la consom­ma­tion abu­sive de ta­bac, mais ne sa­chant comment par­tir sans être ac­cu­sé de fuir ses res­pon­sa­bi­li­tés – ce que ne fait ja­mais un chef –, il or­ga­nise, avec la com­pli­ci­té de son épouse Germaine, sa sé­nes­cence ac­cé­lé­rée. Cette der­nière li­vre­ra : « Il sa­vait que s’il pré­ve­nait qui que ce soit, il se­rait l’ob­jet d’un chan­tage au chaos qu’il ris­quait de dé­clen­cher. Le seul ar­gu­ment qui lais­se­rait sans ré­plique se­rait l’évo­ca­tion d’une ma­la­die grave. Nous en avons par­lé, nous avons mis au point les dé­tails. Il pré­pa­re­rait les es­prits, il joue­rait les grands ma­lades. Puis il par­ti­rait su­bi­te­ment pour Grasse, dis­crè­te­ment, mais confiant à quelques-uns qu’il al­lait consul­ter ses mé­de­cins. Je le re­join­drais. Nous ren­tre­rions en­semble et, im­mé­dia­te­ment, il an­non­ce­rait sa dé­mis­sion. » Il res­pec­te­ra ce plan à la lettre, don­nant les clés du pa­lais d’etou­di le 4 no­vembre 1982 à un cer­tain Paul Biya. Dé­pres­sif, peut-être convain­cu fi­na­le­ment d’être réel­le­ment ma­lade, Ahid­jo ne vou­lait pas s’ac­cro­cher : « Je ne suis pas Bour­gui­ba », avait-il in­sis­té. Il faut dire que la fin de règne du raïs tu­ni­sien, de­ve­nu iras­cible et ir­ra­tion­nel, fut in­ter­mi­nable… Jus­qu’à la pu­bli­ca­tion d’un cer­ti­fi­cat mé­di­cal, si­gné par sept pro­fes­seurs de mé­de­cine sur ordre du Pre­mier mi­nistre de l’époque, Zine el-abi­dine Ben Ali. « Face à sa sé­ni­li­té et à l’ag­gra­va­tion de son état de san­té, nous fon­dant sur un rap­port mé­di­cal, le de­voir national nous im­pose de le dé­cla­rer dans l’in­ca­pa­ci­té ab­so­lue d’as­su­mer les charges de la pré­si­dence de la Ré­pu­blique », an­non­ce­ra le chef du gou­ver­ne­ment à la ra­dio le 7 no­vembre 1987, pre­nant de fait le pou­voir, comme le pré­voyait l’ar­ticle 57 de la Consti­tu­tion. Un « coup d’état mé­di­cal » res­té cé­lèbre et pos­sible no­tam­ment parce que les Tu­ni­siens n’ont ja­mais su le vé­ri­table état de san­té de Bour­gui­ba.

Par peur du chaos que crée­rait une va­cance du pou­voir, le men­songe est pré­fé­ré à la vé­ri­té.

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