Diag­nos­tic Réo­rien­ter l’aide sa­ni­taire à l’afrique

Jeune Afrique - - ÉDITORIAL - Pro­fes­seur Ed­mond Ber­trand*

Pre­mier Afri­cain dé­si­gné comme di­rec­teur gé­né­ral de l’or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té (Oms),te­dros Ad­ha­nom Ghe­breye­sus (lire aus­si pp. 54-55) au­ra-t-il la vo­lon­té et le cou­rage de re­voir les concepts qui n’ont pas eu les ré­sul­tats es­pé­rés? Je ne parle pas ici des soins de san­té pri­maires, qu’il fau­drait ce­pen­dant éva­luer, ni des pro­grammes de re­cherche, évi­dem­ment né­ces­saires. Mais deux op­tions me semblent in­adap­tées : a) celle de vou­loir « éra­di­quer » des ma­la­dies prio­ri­taires et b) celle de me­ner sys­té­ma­ti­que­ment des ac­tions « ver­ti­cales » du Nord vers les foyers d’épi­dé­mie du Sud.

D’abord pour­quoi « éra­di­quer », c’est-à-dire tra­quer le der­nier ma­lade au fond de la fo­rêt, de la sa­vane ou d’un bi­don­ville ? Ce der­nier ma­lade coûte très cher, et on n’est ja­mais sûr que ce soit vrai­ment le der­nier ! Au­jourd’hui, on semble avoir éra­di­qué la va­riole ; mais des épi­dé­mio­lo­gistes rai­son­nables ont heu­reu­se­ment conser­vé des stocks de vac­cins an­ti­va­rio­liques que des épi­dé­mio­lo­gistes op­ti­mistes vou­laient dé­truire. Pour­quoi ne pas se conten­ter de « contrô­ler » les ma­la­dies graves comme on le fait dans les pays dé­ve­lop­pés ? On les pré­vient au­tant que pos­sible, on les re­cherche ré­gu­liè­re­ment et, si un cas est dé­pis­té, on le traite et on l’isole, em­pê­chant ain­si son ex­ten­sion. C’est le cas de la sy­phi­lis, de la tu­ber­cu­lose, de la diph­té­rie, etc. Ce contrôle né­ces­site évi­dem­ment des struc­tures hos­pi­ta­lières fonc­tion­nelles et un per­son­nel bien for­mé. Voi­ci le vrai pro­blème que L’OMS a né­gli­gé : la mise en place d’une or­ga­ni­sa­tion sa­ni­taire cor­recte four­nis­sant une base « ho­ri­zon­tale » so­lide sur la­quelle on peut s’ap­puyer en si­tua­tion nor­male ou épi­dé­mique.

En cas de né­ces­si­té épi­dé­mique ou dans un but de vac­ci­na­tion ou autre, en l’ab­sence de cette base sa­ni­taire, L’OMS en­tre­prend dans l’ur­gence des opé­ra­tions « ver­ti­cales ». Ar­rivent alors, avec for­cé­ment du re­tard, des mé­de­cins et des équipes spé­cia­li­sés, des mé­di­ca­ments, du ma­té­riel, des Land Ro­ver, des cré­dits qui souvent court-cir­cuitent les mé­de­cins, voire les au­to­ri­tés lo­cales. Puis, le dan­ger pas­sé, presque tout ce monde re­joint le Nord, lais­sant le pays dans l’état où on l’a trou­vé… et les per­son­nels lo­caux souvent désap­poin­tés !

Peut-on faire au­tre­ment? Sou­ve­nons-nous. Une ma­la­die mor­telle tou­chait de 50 % à 80 % d’une po­pu­la­tion dont la sur­vie était me­na­cée: c’était la ma­la­die du som­meil (try­pa­no­so­miase) dans la ré­gion du Haut-nyong, au Ca­me­roun. Qu’a-t-on fait ? On a créé un ser­vice permanent, mo­bile, peu coû­teux, ani­mé par du per­son­nel lo­cal spé­cia­le­ment for­mé pour dé­pis­ter puis trai­ter dans leurs vil­lages les ma­lades dé­pis­tés (mé­thode Ja­mot). On a aus­si construit trois hô­pi­taux ac­cueillant tous les ma­lades (beau­coup de ma­la­dies non prio­ri­taires peuvent aus­si être mor­telles !) et une hyp­no­se­rie (pour les som­meilleux en dan­ger). Et vingt ans plus tard, il res­tait seule­ment de 2 % à 3 % de try­pa­no­so­més dans la po­pu­la­tion ; la ma­la­die était « contrô­lée ». J’ai fer­mé l’hyp­no­se­rie. Le ser­vice mo­bile spé­cial char­gé de la try­pa­no­so­miase, mais aus­si d’autres ma­la­dies ou de vac­ci­na­tions se­lon les be­soins, a été main­te­nu.

Les di­zaines de mil­liards de dol­lars, pu­blics et pri­vés, des­ti­nés à la san­té n’au­raient-ils pas dû être in­ves­tis dans les hô­pi­taux et la for­ma­tion ?

D’où ces ques­tions: les di­zaines de mil­liards de dol­lars, pu­blics et pri­vés, consa­crés de­puis cin­quante ans à l’aide sa­ni­taire ont-ils été bien orien­tés ? N’au­rait-il pas fal­lu les af­fec­ter en prio­ri­té à la construc­tion de struc­tures mé­di­cales adap­tées et à la for­ma­tion des per­son­nels ? On au­rait au­jourd’hui une base sa­ni­taire « ho­ri­zon­tale » so­lide pour ré­pondre aux be­soins de la po­pu­la­tion et, en cas d’épi­dé­mie, pour iso­ler et trai­ter les pre­miers cas avant de faire ap­pel au be­soin à des équipes in­ter­na­tio­nales. Si­non, on risque de pour­suivre in­dé­fi­ni­ment des mis­sions « ver­ti­cales » sans len­de­main. * Le Pr Ber­trand a exer­cé la mé­de­cine en Afrique pen­dant trente an­nées, de la « brousse » à l’uni­ver­si­té, dans les équipes mo­biles et les hô­pi­taux, pe­tits ou grands. Il a été ex­pert et consul­tant de L’OMS.

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