États-unis Des pré­da­teurs à la Mai­son-blanche

Jeune Afrique - - ÉDITORIAL - JEAN-ÉRIC BOULIN,

Le8no­vembre2016,le­sa­mé­ri­cainsn’ont pas seule­ment élu Do­nald Trump. C’est tout un clan qu’ils ont por­té au pou­voir. Ivan­ka, la fille du pré­sident (35 ans), et Ja­red Ku­sh­ner, son gendre (36 ans), jouent à ses cô­tés un rôle po­li­tique de pre­mier plan. Do­nald Jr (39 ans) et Eric (33 ans), ses deux fils aî­nés, res­tent da­van­tage en re­trait : ils ont pris les com­mandes de la Trump Or­ga­ni­za­tion, ce qui ne les em­pêche pas de faire, à l’oc­ca­sion, la une des jour­naux. Et pas tou­jours pour de bonnes rai­sons. Conflits d’in­té­rêts, né­po­tisme, liai­sons dan­ge­reuses avec la Rus­sie en vue d’in­fluer sur le ré­sul­tat de la der­nière pré­si­den­tielle : les ac­cu­sa­tions vi­sant la fa­mille ont ten­dance à se mul­ti­plier. No­vice ab­so­lue en po­li­tique, Ivan­ka a par exemple été bom­bar­dée conseillère spé­ciale de son père. Ses fonc­tions exactes res­tent pas­sa­ble­ment floues, mais on a cru com­prendre qu’elle s’oc­cu­pait no­tam­ment de dé­fendre les droits des femmes… Quoi qu’il en soit, elle ne doute de rien et se montre très à l’aise dans son nou­veau rôle. En no­vembre 2016, elle a re­çu au cô­té de son père Shin­zo Abe, le Pre­mier mi­nistre ja­po­nais, alors qu’elle ne dis­po­sait pas de l’ac­cré­di­ta­tion né­ces­saire. Plus grave, elle n’avait pas en­core, à l’époque, dé­mis­sion­né de ses fonc­tions au sein de la Trump Or­ga­ni­za­tion et conti­nuait à di­ri­ger la marque de bi­joux Ivan­ka Trump Fine Je­wel­ry, qu’elle a créée en 2007. In­vi­tée dans la très po­pu­laire émis­sion de té­lé­vi­sion 60 Mi­nutes au len­de­main de l’élec­tion de son père, elle ar­bo­rait sur le pla­teau un spec­ta­cu­laire bra­ce­let en or de sa so­cié­té. Au cours des jours sui­vants, cer­tains jour­na­listes re­çurent des pho­tos de l’émis­sion pré­ci­sant le prix du joyau : 10 800 dol­lars (9 900 eu­ros). Pas folle, la guêpe ! Cer­tains ra­bat-joie ayant été cho­qués par cette pu­bli­ci­té gra­tuite, l’en­tre­prise fut contrainte de s’ex­cu­ser, mais que vou­lez-vous : les Trump ont le bu­si­ness dans le sang. Lorsque la chaîne de ma­ga­sins Nord­strom an­non­ça qu’elle re­non­çait à vendre les pro­duits d’ivan­ka, le pré­sident s’em­pres­sa de vo­ler au se­cours de sa fille pré­fé­rée (Tif­fa­ny, la se­conde, qu’il eut avec Mar­la Maples, se montre plus ef­fa­cée) et de ju­ger sur Twit­ter cette dé­ci­sion « très in­juste ».

LUXE. Dans la même veine, Kel­lyanne Con­way, une conseillère spé­ciale du pré­sident, n’hé­si­ta pas, en fé­vrier, à ex­hor­ter les té­lé­spec­ta­teurs à ache­ter les pro­duits Ivan­ka. La plu­part de ces der­niers sont pour­tant fa­bri­qués en Chine, pays dont le père de l’en­tre­pre­neuse ne cesse de dé­non­cer les mé­thodes com­mer­ciales et mo­né­taires « pré­da­trices ». Ivan­ka a de­puis dé­mis­sion­né de ses fonc­tions dans l’in­dus­trie du luxe, mais,

quoi qu’elle fasse, elle reste nim­bée d’un par­fum de scan­dale. Le 8 juillet à Ham­bourg, lors du Som­met du G20, elle a pro­vo­qué un tol­lé en s’ins­tal­lant briè­ve­ment à la place de son père, entre la Bri­tan­nique The­re­sa May et le Chi­nois Xi Jin­ping. Il s’agis­sait de sou­te­nir la créa­tion par la Banque mon­diale d’un fonds consa­cré à la pro­mo­tion des en­tre­pre­neuses dans les pays en dé­ve­lop­pe­ment, afri­cains no­tam­ment… An­ge­la Mer­kel s’em­pres­sa de vo­ler à son se­cours. Son frère Eric et son père éga­le­ment. « Je suis très fier de ma fille, comme tou­jours de­puis le pre­mier jour », twit­ta le chef du clan. Rap­pe­lons qu’il avait na­guère ju­gé de ma­nière très flat­teuse le phy­sique d’ivan­ka – qui est un an­cien man­ne­quin –, le pla­çant au top de sa dis­cu­table échelle des va­leurs en la ma­tière…

RAVAGES. Cer­tains en viennent à se de­man­der si Ivan­ka, fruit des amours du pré­sident avec sa pre­mière femme, la re­dou­table Iva­na, ne se­rait pas la vé­ri­table First La­dy des États-unis. Il est vrai que Me­la­nia, l’épouse of­fi­cielle, est pour l’ins­tant can­ton­née à un rôle dé­co­ra­tif. Et que ses re­la­tions avec son époux ne sont no­toi­re­ment pas tor­rides. Ni même cor­diales. De fait, Ivan­ka est dé­sor­mais le pas­sage obli­gé pour ac­cé­der à son père. Même An­ge­la Mer­kel ou l’ac­teur Leo­nar­do Di­ca­prio ont dû s’y ré­soudre. Ce der­nier a ré­cem­ment re­mis au chef de l’exé­cu­tif un do­cu­men­taire qu’il a consa­cré aux ravages pro­vo­qués par le chan­ge­ment cli­ma­tique. Pas sûr que ce­la suf­fise à faire chan­ger d’avis « The Do­nald » sur l’ac­cord de Pa­ris ! Tout oc­cu­pée qu’elle soit, Ivan­ka a quand même trou­vé le temps de sor­tir un livre in­ti­tu­lé Wo­men Who Work (« femmes qui tra­vaillent »). Ce pen­sum a été al­lè­gre­ment mas­sa­cré par la cri­tique. De fait, c’est un Hi­ma­laya de pla­ti­tude, pour le­quel la jeune femme au­rait quand même tou­ché un à-va­loir d’au moins 785 500 dol­lars. Mais­trum­paé­ga­le­ment­dû­mon­te­rau­front­pour dé­fendre Do­nald Jr, son fils aî­né. Le jeune homme, qui dans le pas­sé avait dé­jà cho­qué en pu­bliant des pho­tos d’ani­maux tués lors de ses chasses en Afrique, est dé­sor­mais mis en cause pour avoir ren­con­tré pen­dant la cam­pagne élec­to­rale une avo­cate russe dans le but de re­cueillir des élé­ments de na­ture à nuire à Hilla­ry Clin­ton. C’est un ar­ticle du New York Times qui a mis le feu aux poudres. Ac­cu­lé, Do­nald Jr a com­men­cé par tout nier en bloc avant d’être contraint de rendre pu­blics les e-mails qu’il a échan­gés avec d’étranges in­ter­mé­diaires russes en vue d’or­ga­ni­ser cette réunion bi­don. Le 26 juillet, la com­mis­sion ju­di­ciaire du Sé­nat s’est pen­chée sur son cas, ana­ly­sant les do­cu­ments et in­ter­views se rap­por­tant à lui. Ja­red Ku­sh­ner, le ma­ri d’ivan­ka, est lui aus­si dans le col­li­ma­teur. Conseiller spé­cial du pré­sident, il a, le 24 juillet, té­moi­gné à huis clos de­vant le Sé­nat. À l’en croire, il n’au­rait eu au­cun con­tact « in­ap­pro­prié » avec les Russes : « Je ne me suis pas ar­ran­gé avec eux et je ne connais per­sonne dans le staff de cam­pagne qui l’ait fait. » Ce­la suf­fi­ra-t-il à dis­si­per les soup­çons ? Pas sûr. Ku­sh­ner a en ef­fet par­ti­ci­pé au cô­té de Do­nald Jr à la fa­meuse réunion avec l’avo­cate russe. Après l’élec­tion, il a en outre cher­ché à mettre en place un ca­nal de com­mu­ni­ca­tion di­rect avec Vla­di­mir Pou­tine, pré­ten­du­ment pour amé­lio­rer la co­or­di­na­tion de l’ac­tion hu­ma­ni­taire en Sy­rie. Cer­tains sont convain­cus qu’il vou­lait en réa­li­té échap­per aux « grandes oreilles » des ser­vices de ren­sei­gne­ments amé­ri­cains. Ku­sh­ner a éga­le­ment ren­con­tré un cer­tain Ser­gueï Gor­kov, pa­tron d’une banque russe vi­sée par des sanc­tions amé­ri­caines… Ce­la com­mence à faire beau­coup.

GROSSE BOULETTE. Ces dé­mê­lés avec la jus­tice com­pliquent sin­gu­liè­re­ment un em­ploi du temps ul­tra-char­gé. Ku­sh­ner s’est en ef­fet vu confier par son beau-père de mul­tiples fonc­tions pas tou­jours clai­re­ment dé­fi­nies : re­la­tions di­plo­ma­tiques avec le Mexique et le Ca­na­da, pro­ces­sus de paix is­raé­lo-pa­les­ti­nien, ré­forme de l’ad­mi­nis­tra­tion des an­ciens com­bat­tants, lutte contre l’épi­dé­mie d’over­doses aux opia­cés que connaît le pays… « Chaque jour, Trump ar­rive au tra­vail, se re­trousse les manches et confie une nou­velle tâche à Ja­red », per­sifle l’hu­mo­riste Ste­phen Col­bert. L’ex­pé­rience de Ku­sh­ner en po­li­tique étran­gère est pour­tant à peu près nulle! Jim­my Kim­mel, unautre hu­mo­riste, ren­ché­rit: « Den­nis Rod­man [bas­ket­teur amé­ri­cain à la re­traite, connu pour ses fré­quents sé­jours en Co­rée du Nord] a plus d’ex­pé­rience en po­li­tique étran­gère que Ja­red Ku­sh­ner. » C’est mé­chant ? Sans doute, mais pas tout à fait faux.

Au som­met du G20, Ivan­ka s’ins­talle un mo­ment à la place de son père, entre Xi Jin­ping et The­re­sa May…

Pour l’ins­tant, les ré­sul­tats de l’ac­tion de « Mon­sieur Gendre » ne sont pas spec­ta­cu­laires. C’est un eu­phé­misme. Ku­sh­ner se montre au­tre­ment plus pug­nace dans la guerre sans mer­ci qu’il livre à l’un de ses ri­vaux au­près de Trump, le très droi­tier conseiller stra­té­gique Steve Ban­non. Il a par exemple ap­prou­vé le ren­voi de James Co­mey, le di­rec­teur du FBI – une grosse boulette –, alors que Ban­non y était op­po­sé. Quand les choses tournent mal, Ku­sh­ner a fâ­cheu­se­ment ten­dance à se faire por­ter pâle. Au mois de mars, lorsque la ten­ta­tive de faire abro­ger l’oba­ma­care par le Con­grès a échoué, il n’était pas à Wa­shing­ton pour me­ner le combat : il skiait à As­pen, une sta­tion chic du Co­lo­ra­do où il pas­sait le shab­bat (pe­tit-fils de sur­vi­vants de la Shoah, Ku­sh­ner est juif pra­ti­quant, de même qu’ivan­ka, qui s’est conver­tie). Que pensent les Amé­ri­cains de cette nou­velle fa­mille Ad­dams ? Les Trump ne sont certes pas la pre­mière dy­nas­tie de l’his­toire po­li­tique amé­ri­caine. Avant eux les Roo­se­velt (Theo­dore, Frank­lin, Elea­nor, etc.), les Bush (George Her­bert, George Wal­ker, Jeb, etc.) et les Clin­ton (Bill, Hilla­ry, etc.), pour ne ci­ter qu’eux, jouèrent tous un rôle im­por­tant à la Mai­son-blanche ou dans ses pa­rages. Cer­tains com­men­ta­teurs vont jus­qu’à pen­ser qu’ivan­ka et Ja­red sont les mieux pla­cés pour conseiller le pré­sident puis­qu’ils n’ont au­cun in­té­rêt per­son­nel à dé­fendre. Les Amé­ri­cains sont ma­jo­ri­tai­re­ment d’un avis dif­fé­rent. Se­lon un­ré­cent son­dage Po­li­ti­co, seuls 40 % d’entre eux ap­prouvent le fait qu’ivan­ka soit la conseillère spé­ciale de son père. Quant à Ja­red, il fait, on l’a vu, le bon­heur des écho­tiers…

ROYALTIES. Le jeune couple est à la tête d’une for­tune éva­luée à 736 mil­lions de dol­lars. Il est en outre im­pli­qué dans de mul­tiples conflits d’in­té­rêts. Se­lon le New York Times, le mon­tant des re­ve­nus d’ivan­ka de­puis 2016, fruits de ses ac­ti­vi­tés com­mer­ciales pas­sées, avoi­sine 12,6 mil­lions de dol­lars (dont 2,4 mil­lions pro­ve­nant de la part qu’elle dé­tient dans le Trump In­ter­na­tio­nal Ho­tel, à Wa­shing­ton DC). À la fu­reur des mo­ra­listes, elle de­vrait en outre tou­cher 1,5 mil­lion de royalties sup­plé­men­taires en 2017, alors qu’elle oc­cupe un poste à la Mai­son-blanche. Son ma­ri n’est pas en reste puis­qu’il conti­nue de jouer un rôle de pre­mier plan dans Ku­sh­ner Com­pa­nies, l’em­pire im­mo­bi­lier fa­mi­lial. Ni­cole, sa soeur, qui di­rige au­jourd’hui le groupe, a d’ailleurs fait mi­roi­ter ses con­tacts à la Mai­son-blanche à des hommes d’af­faires chi­nois pour les convaincre d’in­ves­tir dans un pro­jet im­mo­bi­lier fa­mi­lial, dans le New Jer­sey, en échange de vi­sas pour les ÉtatsU­nis. Se­lon Wal­ter Shaub Jr, l’an­cien chef du Bu­reau de l’éthique gou­ver­ne­men­tale, dé­mis­sion­naire à la mi-juillet en rai­son de ses désac­cords avec l’ac­tuelle ad­mi­nis­tra­tion, les États-unis ne sont pas loin d’être « la ri­sée du monde » en ma­tière d’éthique. Dans un en­tre­tien avec le New York Times, Shaub est re­ve­nu à la charge, le 17 juillet : « Comment croire que les États-unis puissent conti­nuer de dé­fendre l’éthique et de com­battre la cor­rup­tion in­ter­na­tio­nale alors qu’ils ne ma­ni­festent au­cun dé­sir de ba­layer de­vant leur porte? Leur cré­di­bi­li­té en est af­fec­tée. » Il son­geait évi­dem­ment au pré­sident et à son en­com­brante fa­mille. Mais ce­lui-ci a dé­jà as­su­ré ses ar­rières. Face aux dé­ve­lop­pe­ments in­ces­sants de l’en­quête russe, il a lais­sé en­tendre qu’il dis­po­sait d’un plein pou­voir de grâce, qu’il pour­rait le cas échéant ap­pli­quer à toutes les per­sonnes concer­nées : son fils, son gendre et bien en­ten­du lui-même. Le feuille­ton conti­nue. Suite au pro­chain épi­sode.

Re­la­tions avec le Ca­na­da, pro­ces­sus de paix is­raé­lo­pa­les­ti­nien… « Mon­sieur Gendre » est mul­ti­tâche !

Le pré­sident Trump et sa fille Ivan­ka, sur la base aé­rienne d’an­drews (près de Wa­shing­ton), le 13 juin.

Conflits d’in­té­rêts, né­po­tisme, liai­sons dan­ge­reuses avec la Rus­sie… Do­nald Trump et son clan sont les pro­ta­go­nistes d’une vé­né­neuse sé­rie té­lé. Avec sa fille, son gendre et l’un de ses fils dans les rôles prin­ci­paux.

Ja­red Ku­sh­ner (3e à g.) sor­tant de son au­di­tion de­vant une com­mis­sion d’en­quête du Sé­nat, le 24 juillet.

Do­nald Trump Jr s’ex­pli­quant à la té­lé­vi­sion, le 11 juillet, sur sa ren­contre pré­su­mée avec une avo­cate russe pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle.

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