Par­cours San­dra Nka­ké, le grand mix Cou­lisses

La chan­teuse fran­co-ca­me­rou­naise sort en sep­tembre un troi­sième al­bum, cou­ron­nant un iti­né­raire aux in­fluences éclec­tiques, hors des sen­tiers bat­tus.

Jeune Afrique - - ÉDITORIAL - BAP­TISTE MADINIER pho­to: VINCENT FOUR­NIER/JA

San­dra Nka­ké, c’est d’abord une en­fance en tran­sit. Elle at­ter­rit en France à l’âge de 12 ans avec sa mère, Lu­cie-ma­mi Noor Nka­ké, qui ba­taille pour les droits des femmes et des en­fants, no­tam­ment sous l’égide de l’unes­co. Mais l’ado­les­cente, long­temps bal­lot­tée, mul­ti­plie les vols de Pa­ris àyaoun­dé, la ville qui l’a vue naître, com­men­çant une an­née sco­laire ici pour dé­mé­na­ger au bout de quelques mois là-bas, puis re­pro­duire en­core et en­core le même pro­ces­sus. Et c’est fi­na­le­ment dans la ca­pi­tale fran­çaise que le cycle s’in­ter­rompt. Jus­qu’à cette crise d’an­goisse qui la ré­veille à l’aube de ses 30 ans. Un ap­pel sourd, vis­cé­ral : il faut qu’elle re­tourne dans son pays d’ori­gine. Elle se rend alors pour la pre­mière fois à Fi­ko, le village de son grand-père

ma­ter­nel. Cet an­cien dan­seur du Bal­let national du Ca­me­roun a fait un voeu, ce­lui de voir sa pe­tite-fille de­ve­nir chan­teuse de jazz. Voeu exau­cé. Après avoir me­né des études de ci­vi­li­sa­tion an­glaise et amé­ri­caine à l’uni­ver­si­té de La Sor­bonne, San­dra Nka­ké, qui se voyait jour­na­liste ou pro­fes­seur d’an­glais, prend le che­min de la scène mu­si­cale et trace au­jourd’hui, à un peu plus de 40 ans, sa propre voie, sin­gu­lière.

La culture plu­rielle de cette chan­teuse à la voix grave et suave em­prunte à tous les conti­nents. San­dra Nka­ké aime fre­don­ner aus­si bien du Leo­nard Co­hen, du Ni­na Si­mone et du Léo Fer­ré que du Ma­nu Di­ban­go, le saxo­pho­niste ca­me­rou­nais. Dans son pre­mier al­bum, Man­saa­di (« pe­tite mère », en abo, l’une des langues du Ca­me­roun), sor­ti en 2008, elle n’hé­site d’ailleurs pas à re­prendre « La Mau­vaise Ré­pu­ta­tion », d’un mo­nu­ment de la chan­son fran­çaise, George Bras­sens, dans un style dé­pouillé em­prun­tant au beat­box et à la soul. Puis, un peu plus loin, à se chan­ger en conteuse pour dire « Souffles », un texte lu­mi­neux du Sé­né­ga­lais Bi­ra­go Diop. Un autre opus sui­vra en 2012, No­thing for Gran­ted, son pre­mier vrai suc­cès cri­tique, qu’elle réa­lise avec le flû­tiste Jé­rôme Drû, alias Jî Drû. Le mu­si­cien reste son par­te­naire prin­ci­pal pour son troi­sième al­bum, qui sor­ti­ra le 15 sep­tembre: Tan­ge­rine Moonw­hishes (« les voeux de la lune rousse »). Sur le clip de « Change », pre­mier single de cette nou­velle pro­duc­tion dé­voi­lé fin juin, on voit San­dra Nka­ké ex­traire sa longue sil­houette de la brume en fai­sant on­du­ler ses bras. Re­gard paille­té face à la ca­mé­ra, pré­sence évi­dente, sa pres­ta­tion tra­hit une for­ma­tion théâ­trale. C’est sur les planches que l’ar­tiste po­ly­morphe a com­men­cé sa car­rière. Elle monte pour la pre­mière fois sur scène pour jouer Les Sor­cières de Sa­lem, d’ar­thur Miller, en 1994. Der­niè­re­ment, c’est sur­tout au ci­né­ma

et dans des té­lé­films qu’on a pu l’aper­ce­voir, no­tam­ment dans des pro­duc­tions du réa­li­sa­teur belge Lu­cas Bel­vaux. Ar­tiste ca­mé­léon, elle a chan­té au cô­té du trom­pet­tiste de jazz Sté­phane Bel­mon­do, du slam­meur Grand Corps Ma­lade ou du bat­teur afro­beat­to­ny Al­len. Et ses tour­nées lui ont per­mis de faire plu­sieurs tours du monde. Celle de son deuxième al­bum l’a conduite au Bré­sil, au Ca­na­da mais aus­si au Zim­babwe, au Ma­la­wi, en Afrique du Sud ou en­core à Da­kar. En 2009, elle joue dans son pays na­tal, à Doua­la. Un sta­tut de glo­be­trot­teuse qu’elle em­brasse plei­ne­ment : elle qui as­sume être « une en­fant du Ca­me­roun » a le sen­ti­ment d’être chez elle dans toutes les contrées qu’elle ex­plore.

La per­for­meuse mul­ti­fa­cette re­fuse toutes les cases dans les­quelles on es­saie­rait de l’en­fer­mer. Lorsque l’on aborde la ques­tion de ses ra­cines, elle se braque gen­ti­ment, par crainte d’être ré­su­mée à un seul as­pect de son iden­ti­té. Elle s’est construite sous plu­sieurs la­ti­tudes, à l’ombre de per­son­na­li­tés aus­si va­riées que Tom Waits, Ser­gio Leone, Au­guste Re­noir ou Bo­ris Vian. « Entre moi et moi je n’ai au­cun pro­blème d’iden­ti­té ! s’ex­clame-t-elle dans une drôle de for­mule. Je sais qui je suis. Ce sont les autres qui veulent me re­gar­der uni­que­ment par le prisme de la pig­men­ta­tion de ma peau, de ma fa­mille ou de l’en­droit où je suis née. » Sans re­nier son hé­ri­tage (elle veut même ap­prendre le doua­la), elle re­fuse de voir des in­fluences uni­que­ment afri­caines dans ses chan­sons et af­firme avec une cer­taine in­gé­nui­té être « aus­si proche d’une Ouz­beke que d’une Pi­carde ». Les routes li­néaires, le confor­misme… elle re­jette tout ce qui pour­rait faire d’elle une ar­tiste trop lisse, fa­ci­le­ment ca­ta­lo­guée. Un jour, ra­conte-t-elle, elle s’est même per­due dans Los An­geles, parce que le des­sin de la ville était trop car­ré. « J’ai be­soin que ça soit si­nueux et ca­bos­sé, que ça monte, ça des­cende, com­plète-telle. Je veux des bis et des ter! J’aime les che­mins de tra­verse. »

C’est sur les planches d’un théâtre que cette ar­tiste po­ly­morphe a com­men­cé sa car­rière.

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