Mau­ri­ta­nie Qui perd gagne

Les ré­formes sou­mises à ré­fé­ren­dum sont adop­tées. Une vic­toire pour le chef de l’état, au vu de la très large ma­jo­ri­té de oui. Pour l’op­po­si­tion aus­si, qui bran­dit un taux de par­ti­ci­pa­tion ma­ni­fes­te­ment « gon­flé ».

Jeune Afrique - - ÉDITORIAL - ALAIN FAUJAS, en­voyé spé­cial

Avec 85,6 % de oui, le peuple mau­ri­ta­nien a adop­té les ré­formes consti­tu­tion­nelles qui lui étaient sou­mises par ré­fé­ren­dum le 5 août. Le pré­sident, Mo­ha­med Ould Ab­de­la­ziz (« Aziz »), peut donc sup­pri­mer le Sé­nat, créer des con­seils ré­gio­naux, fu­sion­ner dans un Haut Conseil de la fat­wa plu­sieurs ins­ti­tu­tions et ajou­ter deux bandes rouges au dra­peau national, en hom­mage au sang ver­sé par les mar­tyrs de la na­tion. Le chef de l’état a ga­gné, et le co­or­don­na­teur de la cam­pagne en fa­veur du oui à Nouak­chott, Moc­tar Ould Diaye, mi­nistre de l’éco­no­mie et des Fi­nances, s’en fé­li­cite. « Au terme d’une cam­pagne dure mais propre, qui a por­té sur les idées, le pré­sident a te­nu des mee­tings qui ont at­ti­ré les foules, et les Mau­ri­ta­niens ont vo­té mas­si­ve­ment en fa­veur de ses pro­po­si­tions, a-t-il dé­cla­ré à Jeune Afrique. Le taux de par­ti­ci­pa­tion est très res­pec­table com­pa­ré à ceux de la sous-ré­gion, qui avoi­sinent les 30 %, contre plus de 53 % chez nous. » Mais le pré­sident a aus­si per­du la face. L’op­po­si­tion ra­di­cale s’y est em­ployée en dé­non­çant à cor et à cri la faible af­fluence dans les bu­reaux de vote. Re­grou­pée dans un « G8 » in­for­mel – Fo­rum national pour la dé­mo­cra­tie et l’uni­té (FNDU), Ras­sem­ble­ment des forces dé­mo­cra­tiques (RFD), Union des forces de pro­grès (UFP), Ta­was­soul, Con­ver­gence dé­mo­cra­tique na­tio­nale (CDN), Ini­tia­tive pour la ré­sur­gence du mou­ve­ment abo­li­tion­niste (IRA), syn­di­cats, etc. –, elle avait dé­ci­dé de boy­cot­ter le scru­tin et voit dans la len­teur de la pu­bli­ca­tion du taux de par­ti­ci­pa­tion (vingt-cinq heures) la preuve de tri­pa­touillages pour gon­fler ce­lui-ci. Elle a qua­li­fié le ré­fé­ren­dum de « vaste mas­ca­rade en rai­son de la faible par­ti­ci­pa­tion et de la ma­ni­pu­la­tion des bu­reaux », s’est fé­li­ci­tée que l’opé­ra­tion ait « es­suyé un boy­cott sans pré­cé­dent sur toute l’éten­due du ter­ri­toire » et a ju­gé que les ré­sul­tats pu­bliés par la Com­mis­sion élec­to­rale na­tio­nale in­dé­pen­dante étaient le fruit

« Aziz » peut donc sup­pri­mer le Sé­nat, créer des con­seils ré­gio­naux et mo­di­fier les sym­boles de la na­tion.

d’une « fraude mas­sive » dont elle af­firme avoir des preuves. Ah­med Ould Dad­dah, pré­sident du RFD, a ap­pe­lé le pré­sident à dé­mis­sion­ner. Il est vrai que le chiffre de 53,7 % de par­ti­ci­pa­tion est sur­pre­nant. Il ap­proche les 54 % en­re­gis­trés lors de la pré­si­den­tielle de 2014, un scru­tin qui pas­sionne les élec­teurs alors que le ré­fé­ren­dum était trop tech­nique pour mo­bi­li­ser les foules, mal­gré l’en­rô­le­ment dans les mee­tings pré­si­den­tiels des per­son­nels des ad­mi­nis­tra­tions – qui étaient priés de prou­ver en­suite qu’ils avaient vo­té –, comme ceux des en­tre­prises pu­bliques et pri­vées. Dans un bu­reau de vote de la com­mune de Te­vragh Zei­na (Nouak­chott), ac­quise au oui, il a été consta­té de vi­su un taux de par­ti­ci­pa­tion de 26,5 % que les va­cances sco­laires n’ex­pliquent pas to­ta­le­ment. On se de­mande ce qui au­rait cha­gri­né le camp pré­si­den­tiel si le taux de par­ti­ci­pa­tion avait été com­pa­rable à ce­lui en­re­gis­tré en 2016 lors des ré­fé­ren­dums consti­tu­tion­nels en Côte d’ivoire (42 %) ou au Sé­né­gal (38,26 %), puisque la vic­toire était as­su­rée en rai­son du boy­cott de l’op­po­si­tion.

AMOUR-PROPRE. Cette der­nière ne de­vrait ce­pen­dant pas trop se ré­jouir de la bles­sure d’amour-propre in­fli­gée au chef de l’état. Elle a af­fec­té de voir dans le ré­fé­ren­dum une ma­noeuvre d’« Aziz » pour mo­di­fier la Consti­tu­tion et pou­voir se re­pré­sen­ter à un troi­sième man­dat en 2019, alors qu’il a tou­jours cer­ti­fié qu’il n’en fe­rait rien. Cette sus­pi­cion consti­tue, en fait, le seul point d’ac­cord entre les com­po­santes de l’op­po­si­tion ra­di­cale, qui n’ont au­cun pro­jet po­li­tique com­mun hor­mis le dé­sir de chas­ser le chef de l’état. Leurs di­vi­sions se­ront fla­grantes quand il leur fau­dra dé­si­gner un can­di­dat à la pré­si­den­tielle. Pour l’heure, un seul s’est dé­cla­ré : Bi­ram Ould Abeid, pa­tron de L’IRA. Mal­gré le har­cè­le­ment dont il est vic­time de la part du pou­voir et qui lui vaut la sym­pa­thie des ONG des droits de l’homme, il a peu de chances de faire l’una­ni­mi­té en rai­son de ses ou­trances et de son hos­ti­li­té à l’égard des Bei­danes (Maures blancs), qui do­minent le pays.

À Nouak­chott, af­fiche du camp pré­si­den­tiel. Ci-des­sus, le dra­peau avant et après.

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