Le dis­cours d’un roi

Jeune Afrique - - ÉDITORIAL - Fran­çois Sou­dan

Sug­gé­rer que le Ma­roc se dé­bar­ras­se­rait de ji­ha­distes en fa­ci­li­tant leur émi­gra­tion vers l’eu­rope n’a au­cun sens

De­puis les voyages qu’y fit Ibn Bat­tû­ta au hui­tième siècle de l’hé­gire, nul n’ignore com­bien l’his­toire qui re­lie les deux rives du Sa­ha­ra est com­plexe et tour­men­tée, mé­lange d’at­ti­rance et de ré­pul­sion, en­tre­lacs de cultures et de cris­pa­tions iden­ti­taires, de par­tages re­li­gieux et de sé­quelles tou­jours vi­vaces de l’es­cla­vage. En toile de fond des in­sup­por­tables vio­lences que su­bissent les mi­grants sub­sa­ha­riens ré­duits à l’état de bêtes de somme à tra­vers ces zones de non-droit que sont le désert li­byen et la pé­nin­sule du Si­naï, il y a certes le ra­cisme brut, mais aus­si cette his­toire dou­lou­reuse qui n’a pas fi­ni d’en­com­brer le pré­sent de son ar­rière-faix. C’est dire l’in­té­rêt du dis­cours que Mo­ham­med­via­pro­non­céle 20 août à Ra­bat. Un dis­cours ex­clu­si­ve­ment consa­cré à l’afrique – dans la bouche d’un chef d’état magh­ré­bin, le fait est in­édit de­puis des lustres – dé­li­vré, qui plus est, lors d’une com­mé­mo­ra­tion à la fois an­nuelle et pu­re­ment na­tio­nale (la Ré­vo­lu­tion du roi et du peuple), ce qui en ex­clut toute mo­ti­va­tion op­por­tu­niste. On connais­sait certes la pas­sion afri­caine d’un mo­narque qui, de­puis son ac­ces­sion au trône, a ef­fec­tué une cin­quan­taine de voyages sur le conti­nent et vi­si­té une tren­taine de pays, mais ja­mais tro­pisme ne s’était ex­pri­mé en des termes aus­si forts : « liens fu­sion­nels », « orien­ta­tion im­muable », « com­mu­nau­té de des­tins », « oeuvre so­li­daire » un mar­tè­le­ment qua­si char­nel conclu sur une ode au peuple de Ma­da­gas­car qui ja­dis ac­cueillit l’aïeul Mo­ham­med V en son exil. « En ce qui nous concerne, l’afrique re­pré­sente l’ave­nir », ré­pète M6 dans cette adresse à son peuple. La vo­lon­té af­fi­chée est à la fois po­li­tique, éco­no­mique, pé­da­go­gique et sym­bo­lique. En ex­pli­quant aux Ma­ro­cains qu’ils sont afri­cains – ce qui ne va pas de soi pour nombre d’entre eux –, M6 contri­bue à pan­ser les plaies tou­jours ou­vertes du pas­sé.

Cer­tains y ver­ront

– y voient dé­jà – une mo­ti­va­tion in­té­res­sée : ce que le roi cher­che­rait en réa­li­té à pro­mou­voir et à en­traî­ner dans son sillage afri­cain, ce sont les bonnes af­faires des in­ves­tis­seurs ma­ro­cains. Et alors ? ré­pond M6, si la prio­ri­té afri­caine du­royaume « ap­porte une­plus-va­lue à l’éco­no­mie na­tio­nale », où est le mal? Consi­dé­rer le conti­nent comme une terre d’op­por­tu­ni­tés et de mar­chés à conqué­rir, n’est-ce pas contri­buer à son développement ? On ne com­merce ni ne contracte dans le mé­pris de l’autre, ex­plique-t-il, avant d’ajou­ter que « la vraie source de pro­fit n’est pas l’ar­gent pré­caire, mais l’es­sence im­pé­ris­sable de la connais­sance ». Va­riante cri­tique, à la une cette fois de Li­ber­té, jour­nal al­gé­rien pro­prié­té de l’in­dus­triel Is­sad Re­brab: en­mi­sant aus­si gros sur « le conti­nent noir », le roi du Ma­roc tour­ne­rait « dé­fi­ni­ti­ve­ment le dos au rêve magh­ré­bin » et por­te­rait àl’uma­le­coup de grâce. Bien vu. Sauf qu’on n’achève pas un co­ma­teux en état de mort cé­ré­brale, après vingt-trois ans de fer­me­ture des fron­tières com­munes. On se contente d’at­tendre que sa mort cli­nique soit pro­non­cée – tout en va­quant à d’autres oc­cu­pa­tions. Reste que si ce dis­cours d’un roi émeut par l’in­ten­si­té de sa foi afri­caine, il étonne aus­si les mé­dias eu­ro­péens par son non­dit. Pas un mot sur l’at­ten­tat de Bar­ce­lone, sur­ve­nu à peine trois jours plus tôt. Rien sur les ter­ro­ristes des Ram­blas ou ce­lui de Tur­ku (Fin­lande), tous ma­ro­cains – cette na­tio­na­li­té qui, di­sait Has­san II, ne s’ac­quiert ni ne se perd. Tout pour l’afrique, rien que de l’afrique, com­me­si le royaume n’était

plus concer­né par ce que per­pètrent en Eu­rope ses fils dé­voyés. Cette in­dif­fé­rence n’est pour­tant qu’ap­pa­rente, elle est même tout le contraire de la réa­li­té. Il y a d’abord l’ha­bi­tude sou­ve­raine : dans ses dis­cours comme dans ses actes, un roi ma­ro­cain ne mé­lange pas les genres et ne sau­rait lais­ser flot­ter son pro­pos au fil de l’actualité, si convul­sive fût-elle. Il y a, sur­tout, la prise en compte d’un double constat. Le fait d’abord que l’état ma­ro­cain n’a plus de prise sur ceux de ses res­sor­tis­sants dont la ra­di­ca­li­sa­tion s’est ef­fec­tuée en Eu­rope, sous la ju­ri­dic­tion et la sur­veillance (par­fois aléa­toires) des ser­vices de sé­cu­ri­té eu­ro­péens et dans un contexte (échec des po­li­tiques d’in­té­gra­tion, frus­tra­tions so­ciales, sen­ti­ment de re­jet) spé­ci­fi­que­ment eu­ro­péen. Par­mi les ter­ro­ristes de Bar­ce­lone, cer­tains avaient quit­té le royaume à l’âge de 5 ans, voire dès l’âge de 6 mois, et pre­naient soin de ne don­ner, lors de leurs sé­jours dans leurs lo­ca­li­tés d’ori­gine, au­cun signe re­pé­rable de mi­li­tan­tisme. Sug­gé­rer, comme l’ont fait des jour­naux es­pa­gnols ou bri­tan­niques, que le Ma­roc se dé­bar­ras­se­rait de ses ji­ha­distes en fa­ci­li­tant leur émi­gra­tion vers l’eu­rope, voire qu’il exis­te­rait une sorte de pré­dis­po­si­tion gé­né­tique des Ma­ro­cains à l’ex­tré­misme, n’a donc au­cun sens. Si au­cun at­ten­tat n’y est sur­ve­nu de­puis ce­lui du ca­fé Ar­ga­na à Mar­ra­kech il y a plus de six ans, alors que le royaume pré­sente toutes les ca­rac­té­ris­tiques de la cible re­cher­chée par Daesh et Al-qaï­da, c’est aux mé­thodes et à l’ef­fi­ca­ci­té de sa po­lice qu’il le doit, ain­si qu’au contrôle en pro­fon­deur d’un champ re­li­gieux où l’au­to­ri­té du Com­man­deur des croyants s’exerce sur fond d’is­lam to­lé­rant. Pour di­verses rai­sons, les pre­mières ne sont pas ex­por­tables. Alors que « l’is­lam du juste milieu », lui, l’est… en Afrique. En évo­quant, dans son dis­cours du 20 août, « l’es­sence im­pé­ris­sable de la connais­sance », M6 fai­sait aus­si ré­fé­rence à ce pro­duit im­ma­té­riel – mais com­bien pré­cieux – d’ex­por­ta­tion « made in Mo­roc­co ».

(Lire pp. 10-13 notre en­quête sur les ter­ro­ristes de Bar­ce­lone.)

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