Che­min de fer Da­kar-ba­ma­ko Fer­ro­viaire compte sur Dan­gote pour se re­mettre sur les rails

Le fi­nan­ce­ment de la ré­ha­bi­li­ta­tion de la ligne re­liant les ca­pi­tales sé­né­ga­laise et ma­lienne est un vé­ri­table casse-tête. Un ac­cord avec le groupe ni­gé­rian pour­rait re­lan­cer la ma­chine.

Jeune Afrique - - SOMMAIRE - AMA­DOU OURY DIAL­LO, à Da­kar, avec CH­RIS­TOPHE LE BEC

Plon­gée dans une­pro­fonde crise, Da­kar-ba­ma­ko Fer­ro­viaire (DBF), la struc­ture qui a hé­ri­té de l’ex­ploi­ta­tion de la ligne de 1 286 km re­liant les ca­pi­tales sé­né­ga­laise et ma­lienne, a si­gné dé­but juillet un mé­mo­ran­dum d’en­tente avec Dan­gote Ce­ment Sé­né­gal (DCS). Le ci­men­tier, fi­liale du groupe dé­te­nu par le mil­liar­daire ni­gé­rian Ali­ko Dan­gote, pour­rait fi­nan­cer la ré­ha­bi­li­ta­tion d’ici jan­vier 2018 d’une par­tie du ma­té­riel rou­lant – deux lo­co­mo­tives et 70 wa­gons –, pour un mon­tant d’en­vi­ron 6 mil­lions de dol­lars. En échange, DBF convoie­rait pour Dan­gote entre 100 000 et 500 000 tonnes de ci­ment par an de Da­kar à Ba­ma­ko jus­qu’à re­tour sur in­ves­tis­se­ment du Ni­gé­rian. Les deux par­ties sont tou­te­fois loin d’avoir fi­na­li­sé un ac­cord ferme. « Il y a en­core beau­coup de pa­ra­mètres à pré­ci­ser sur le mar­ché ma­lien, en plus de l'éva­lua­tion fi­nale du coût des ré­fec­tions », ex­plique-t-on chez Dan­gote. « Ce par­te­na­riat stra­té­gique dans le rail don­ne­ra une ap­proche plus struc­tu­rée à nos ex­por­ta­tions vers le Ma­li, avec un temps de trans­port op­ti­mi­sé et des quan­ti­tés li­vrées plus im­por­tantes que la ca­pa­ci­té de nos ca­mions », fait va­loir un re­pré­sen­tant du ci­men­tier à Da­kar, qui a re­çu l’aval de la di­rec­tion ni­gé­riane du groupe pour faire avan­cer ce dos­sier. D’après Ab­dou Ndé­né Sall, se­cré­taire d’état sé­né­ga­lais char­gé du ré­seau fer­ro­viaire, qui pro­meut ce type d’ac­cords, plu­sieurs autres so­cié­tés de tran­sit, clientes po­ten­tielles du rail, se­raient aus­si in­té­res­sées. DBF, so­cié­té in­ter­éta­tique sé­né­ga­lo-ma­lienne tran­si­toire – un sta­tut dont les contours ne sont pas clai­re­ment dé­fi­nis – voit dans cette stra­té­gie une belle oc­ca­sion pour sortir de l’or­nière. Pour la com­pa­gnie, il y a ur­gence : le tra­fic n’en fi­nit pas de som­brer à me­sure que le ma­té­riel rou­lant, mais aus­si et sur­tout les in­fra­struc­tures tombent en ruine. Cer­taines d’entre elles datent de la construc­tion ini­tiale de la ligne, dans les an­nées 1920, no­tam­ment le tron­çon Tam­ba­coun­da-ki­di­ra, à l’est du Sé­né­gal, jus­qu’à la fron­tière ma­lienne. Il ne res­te­rait pas plus de trois lo­co­mo­tives en état de cir­cu­ler. Quand le tra­fic n’est pas sus­pen­du à cause de la sai­son des pluies, seule­ment 6 000 tonnes de fret sont trans­por­tées par mois par DBF entre Da­kar et Ba­ma­ko. Soit une part in­fime (moins de 2 %) du vo­lume trans­por­té entre les deux ca­pi­tales, es­ti­mé à 4 mil­lions de tonnes par an dans le sens Da­karBa­ma­ko. Quant au tra­fic pas­sa­ger, il a été sus­pen­du de­puis 2010. Seul le tron­çon Ba­ma­ko-kayes, cru­cial pour les com­mer­çants ru­raux, sub­siste par in­ter­mit­tence en dé­pit de sa vé­tus­té.

GA­LOP D’ES­SAI. Pour Dan­gote, ce pre­mier ac­cord avec DBF, s’il est fi­na­li­sé, se­rait un ga­lop d’es­sai. Se­lon nos in­for­ma­tions, le groupe en­vi­sa­ge­rait de concou­rir pour re­prendre la to­ta­li­té de la ges­tion de la ligne, qui de­vrait être pri­va­ti­sée en 2018 ou en 2019. Un sa­cré dé­fi pour le Ni­gé­rian, plus ex­pé­ri­men­té dans la ges­tion de flottes de ca­mions que dans la lo­gis­tique fer­ro­viaire. Avant lui,

beau­coup s’y sont cas­sé les dents. À Da­kar, tout le monde se sou­vient des mésa­ven­tures du groupe de né­goce Ad­vens, de l’homme d’af­faires fran­co-sé­né­ga­lais Ab­bas Ja­ber. Ac­tion­naire ma­jo­ri­taire de­puis 2006 de l’an­cien grou­pe­ment Trans­rail, il avait fi­ni par se faire évin­cer de la conces­sion de cette ligne par les au­to­ri­tés en dé­cembre 2015, sur fond de désac­cord avec les deux États, mais aus­si avec des bailleurs de fonds, dont la Banque mon­diale, qui lui pré­fé­raient un pro­fes­sion­nel du sec­teur. « La ques­tion ma­jeure à la­quelle les deux gou­ver­ne­ments doivent ré­pondre une bonne fois pour toutes, c’est celle du mo­dèle éco­no­mique de ce che­min de fer. Si le sché­ma re­te­nu est, comme pour Ad­vens, une so­cié­té “ver­ti­cale”, char­gée à la fois des in­fra­struc­tures et de l’ex­ploi­ta­tion, on ira iné­luc­ta­ble­ment vers un nouvel échec », es­time un bon connais­seur de ce dos­sier. Le Sé­né­gal et le Ma­li se disent fa­vo­rables à une sé­pa­ra­tion entre l’ex­ploi­ta­tion et les in­fra­struc­tures, un prin­cipe ad­mis dans le sec­teur du fait de l’im­pos­si­bi­li­té pour une so­cié­té pri­vée d’ac­cep­ter un re­tour sur in­ves­tis­se­ment sur trente à qua­rante ans pour les in­fra­struc­tures fer­ro­viaires. Mais le fi­nan­ce­ment de ces der­nières par le Ma­li et le Sé­né­gal, ap­puyés par des bailleurs de fonds, est un vé­ri­table casse-tête. La so­lu­tion chi­noise, un temps en­vi­sa­gée, n’est plus à l’ordre du jour. Chi­na Rail­way Construc­tion Cor­po­ra­tion avait pro­po­sé aux au­to­ri­tés la ré­ha­bi­li­ta­tion du tra­cé en voie stan­dard – un plus large écar­te­ment que la voie mé­trique ac­tuelle – per­met­tant de sup­por­ter le pas­sage de wa­gons plus char­gés et de

trains plus ra­pides et plus longs. Mais les sommes pha­rao­niques de­man­dées – 1,15 mil­liard d’eu­ros pour les 633 km du tron­çon Da­karKi­di­ra et 1,486 mil­liard de dol­lars pour les 644 km cô­té ma­lien – ont dis­sua­dé les au­to­ri­tés des deux pays.

NON-ALIGNEMENT. Un autre par­te­na­riat est en dis­cus­sion avec le grou­pe­ment de BTP consti­tué du turc Ta­sya­pi, et YAS-RIH, d’abu Dha­bi. Da­kar a si­gné un mé­mo­ran­dum avec ce consor­tium vi­sant l’ex­ten­sion de la voie stan­dard de Thiès à Tam­ba­coun­da, la construc­tion d’une pla­te­forme mul­ti­mo­dale à Tam­ba­coun­da et la ré­ha­bi­li­ta­tion de la voie mé­trique de Da­kar à Ki­di­ra. Mais le gou­ver­ne­ment pour­rait là en­core re­cu­ler du fait des coûts très im­por­tants de ce pro­jet am­bi­tieux, et du no­na­li­gne­ment de Ba­ma­ko sur cette op­tion. En­suite, le Sé­né­gal et le Ma­li de­vront trou­ver l’ex­ploi­tant. Outre Dan­gote – qui de­vra confir­mer son in­té­rêt si sa pre­mière ex­pé­rience comme client de DBF se ré­vèle concluante –, d’autres groupes pour­raient can­di­da­ter, comme Bol­lo­ré, qui gère dé­jà Si­ta­rail et Cam­rail et mène le pro­jet de la boucle du Ni­ger. Mais cer­tains ex­perts doutent de l’in­té­rêt du fran­çais pour cette ligne. « À Abid­jan et Doua­la, il peut maî­tri­ser l’en­semble de la chaîne lo­gis­tique du quai jus­qu’à l’hin­ter­land, mais il n’est pas le conces­sion­naire du port de Da­kar, où il ne gère que le ter­mi­nal rou­lier », ex­plique l’un d’entre eux. Des groupes bré­si­liens, qui avaient no­tam­ment par­ti­ci­pé à la re­lance de l’an­cienne ligne co­lo­niale Mom­ba­sa-nai­ro­bi-kam­pa­la, pi­lo­tée par le consor­tium Rift Val­ley Rail­ways, pour­raient aus­si être intéressés. En­fin, le belge Vec­tu­ris, avec qui Ad­vens s’était as­so­cié de 2010 à 2016, et qui gère des che­mins de fer en RD Con­go, en An­go­la, au Ga­bon, en Tan­za­nie et à Ma­da­gas­car, a confié à JA son in­té­rêt pour la re­lance de ce pro­jet, à condi­tion que son mo­dèle éco­no­mique soit cla­ri­fié.

Le ci­men­tier fi­nan­ce­rait la ré­ha­bi­li­ta­tion de deux lo­co­mo­tives et de 70 wa­gons.

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