Sé­rie. L’actualité des clas­siques Les Dam­nés de la terre, de Frantz Fa­non

En juillet et en août, Jeune Afrique re­vient sur des oeuvres majeures qui font tou­jours par­ler d’elles, ins­pi­rant le pré­sent.

Jeune Afrique - - SOMMAIRE - de Frantz Fa­non NI­CO­LAS MI­CHEL

« Li­bé­ra­tion na­tio­nale, re­nais­sance na­tio­nale, res­ti­tu­tion de la na­tion au peuple, Com­mon­wealth, quelles que soient les ru­briques uti­li­sées ou les for­mules nou­velles in­tro­duites, la dé­co­lo­ni­sa­tion est tou­jours un phé­no­mène violent. » Quand il écrit les pre­mières lignes des Dam­nés de la terre, en mai 1961, Frantz Fa­non se sait dé­jà condam­né par la leu­cé­mie myé­loïde dont il est at­teint. Il au­ra tout de même la chance de voir son livre pu­blié de son vi­vant, aux édi­tions Mas­pe­ro, et pré­fa­cé par le phi­lo­sophe fran­çais Jean-paul Sartre. L’ou­vrage, édi­té dans la dis­cré­tion, est in­ter­dit dès sa dif­fu­sion pour « at­teinte à la sé­cu­ri­té in­té­rieure de l’état ». En pleine guerre d’al­gé­rie, l’in­verse eût sur­pris… Quoi qu’il en soit, le texte trouve tout de suite un large écho. « Ni trai­té d’éco­no­mie, ni es­sai de so­cio­lo­gie voire de po­li­tique, cet ou­vrage est un ap­pel et même un cri d’alarme sur l’état et le de­ve­nir des pays co­lo­ni­sés », écrit Alice Cher­ki dans la pré­face à l’édi­tion de 2002. S’adres­sant à un lec­teur afri­cain, Fa­non écrit : « Chaque gé­né­ra­tion doit, dans une re­la­tive opa­ci­té, dé­cou­vrir sa mis­sion, la rem­plir ou la tra­hir. » Sa prose est lyrique, pro­phé­tique, et la ques­tion de la vio­lence, au coeur du pro­pos. Dans sa pré­face, Sartre en pro­pose une forme de ca­ri­ca­ture. « Car, en ce pre­mier temps de la ré­volte, il faut tuer : abattre un Eu­ro­péen c’est faire d’une pierre deux coups, sup­pri­mer en même temps un op­pres­seur et un op­pri­mé. Restent un homme mort et un homme libre ; le sur­vi­vant, pour la pre­mière fois, sent un sol na­tio­nal sous la plante de ses pieds. » Pour Alice Cher­ki, Fa­non en­tend sur­tout faire de la vio­lence co­lo­niale une arme contre le co­lon : « Cette vio­lence, au lieu d’être niée, doit être or­ga­ni­sée en lutte de li­bé­ra­tion qui per­met le dé­pas­se­ment. » Nuance. Mar­ti­ni­quais comme Fa­non, l’écri­vain Ra­phaël Confiant vient de pu­blier une bio­gra­phie ima­gi­née in­ti­tu­lée L’in­sur­rec­tion de l’âme. Frantz Fa­non, vie et mort du guer­rier-si­lex. Il ne dit pas autre chose : « Même si cette pré­face a per­mis d’avoir une ré­so­nance consi­dé­rable en France et dans le monde, elle a fait du même coup de Fa­non l’an­ti-gand­hi ou l’an­tiMar­tin Lu­ther King, c’est-à-dire un apôtre de la vio­lence, alors que ce dont il par­lait, c’était de la contre-vio­lence du co­lo­ni­sé. In­dis­pen­sable dans une Al­gé­rie sou­mise à un mil­lion de co­lons et à une ar­mée fran­çaise qui uti­li­sait le na­palm et la gé­gène. »

PRÉMONITION. Des Dam­nés de la terre, Confiant dit ce­ci : « Il s’agit d’un ou­vrage fon­da­men­tal et qui est tou­jours d’actualité. Chaque fois que je vois les images ter­ribles des cen­taines de mi­grants qui se noient en Mé­di­ter­ra­née, je pense à lui. Chaque fois que je vois Ga­za dé­vas­té sous les bombes et des en­fants pa­les­ti­niens tués, je pense à lui. Mais cet ou­vrage me donne aus­si à ré­flé­chir quant aux ré­gimes dic­ta­to­riaux ou se­mi-dic­ta­to­riaux qui, après l’in­dé­pen­dance, se sont mal­heu­reu­se­ment ins­tal­lés dans la plu­part des pays arabes et afri­cains. Fa­non avait eu la prémonition de tout ce­la dans Les Da­més de la terre. » Par­fois da­tée, sou­vent ac­tuelle, la pen­sée de Fa­non conti­nue d’ins­pi­rer bien au-de­là du monde fran­co­phone. Ain­si, avec son film Con­cer­ning Vio­lence, le Sué­dois Gö­ran Hu­go Ols­son s’ap­puyait sur des textes du psy­chiatre dits par l’amé­ri­caine Lau­ryn Hill et des images d’ar­chives da­tant des in­dé­pen­dances. Pa­ra­doxa­le­ment, si cette pen­sée est tou­jours aus­si per­ti­nente, c’est peut-être parce que le monde n’a pas as­sez chan­gé de­puis 1961.

L’in­sur­rec­tion de l’âme. Frantz Fa­non, vie et mort du guer­rier-si­lex, de Ra­phaël Confiant, Ca­raï­bé­di­tions, 394 pages, 21,30 eu­ros

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