Cinéma Cé­dric et Ja­cky Ido, frères de scènes

L’un co­réa­lise le long-mé­trage La Vie de châ­teau. L’autre y tient le pre­mier rôle. Ren­contre avec ces frères fran­co-bur­ki­na­bè qui ré­in­ventent le cinéma fran­çais en cou­leurs.

Jeune Afrique - - SOMMAIRE - CLARISSE JUOMPAN-YAKAM

Ac­co­lades ap­puyées, phrases de l’un ache­vées par l’autre, ta­qui­ne­ries mor­dantes, éclats de rire fré­quents… L’al­chi­mie entre Cé­dric et Ja­cky Ido est évi­dente. Unis par les liens du sang, les frères fran­co-bur­ki­na­bè le sont aus­si par l’amour du cinéma. Il­lus­tra­teur mais éga­le­ment ac­teur, le pre­mier co­signe à 36 ans avec le Rus­soGui­néen Mo­di Bar­ry le scé­na­rio et la réa­li­sa­tion d’un pre­mier long-mé­trage, La Vie de châ­teau, sor­ti en France le 9 août. Pro­fil qua­si iden­tique – ta­lent de sla­meur en sus –, le se­cond, âgé de 40 ans, tient avec brio le rôle prin­ci­pal de cette co­mé­die lu­mi­neuse sur l’uni­vers des sa­lons de coif­fure afro dans l’un des quar­tiers les plus cos­mo­po­lites de Pa­ris, Châ­teau-d’eau. Il est l’élé­gant Charles, dit « le Prince », chef cha­ris­ma­tique d’un groupe de ra­bat­teurs de rue qui traquent les clientes afin de les orien­ter vers les éta­blis­se­ments de beau­té du coin. Son rêve : ra­che­ter le sa­lon d’un bar­bier kurde dont les af­faires pé­ri­clitent. Un pro­jet ir­réa­liste dans un pé­ri­mètre où ma­gouilles, ja­lou­sie et sys­tème D sont rois. Cé­dric Ido et son com­plice Mo­di Bar­ry confient avoir écrit le film en pen­sant à Ja­cky Ido, at­tri­buant à Charles cer­tains de ses traits de ca­rac­tère, comme son amour im­mo­dé­ré pour la poé­sie. Avec un sou­rire écla­tant, l’ac­teur dit avoir re­mi­sé au ves­tiaire sa cas­quette de réa­li­sa­teur et s’être lais­sé faire. « Cé­dric et Ja­cky ont une re­la­tion fu­sion­nelle qui fa­ci­lite le tra­vail : on ne s’égare pas dans d’in­utiles ex­pli­ca­tions, ar­gu­mente en­core Bar­ry. Ils ont le même sens de l’hu­mour et, sur­tout, une confiance ab­so­lue l’un en l’autre. » « Je peux le ba­la­der de gauche à droite sans cou­rir le risque de voir tout

s’ef­fon­drer, car c’est l’une des per­sonnes que je connais le mieux », confirme Cé­dric, qui s’est dé­jà ins­pi­ré de son aî­né pour créer d’autres per­son­nages. Comme dans ses deux courts-mé­trages, dont Ja­cky tient aus­si le pre­mier rôle : Ha­sa­ki ya Su­da, un film de sa­mou­raïs en lin­ga­la et en ja­po­nais, et Twaa­ga, une al­lé­go­rie de la vie de Tho­mas San­ka­ra. « Cé­dric l’ac­teur m’a ap­pris des choses, ré­vèle de son cô­té Ja­cky. Je lui en ai en­sei­gné en tant que réa­li­sa­teur. J’ai au­tant fait jouer Cé­dric qu’il m’a fait jouer. Nous em­prun­tons à l’uni­vers l’un de l’autre, en fai­sant taire nos ego, en pas­sant outre le sa­cro-saint droit d’aî­nesse à l’afri­caine. » Nés de pa­rents ci­né­philes, Cé­dric et Ja­cky Ido ne sont pas des en­fants du sé­rail. Ca­dets d’une fra­trie re­com­po­sée de onze gar­çons, ils ont trou­vé leur voie seuls, sans plan de car­rière, igno­rant les ten­ta­tives de dis­sua­sion, gui­dés par leur cu­rio­si­té et leurs seules en­vies, le pe­tit frère cal­quant ses pas sur ceux du grand, quel­que­fois en cou­rant les cas­tings en­semble, mais sans ja­mais se faire concur­rence. Et ils ont par­fois été choi­sis tous les deux par des réa­li­sa­teurs qui igno­raient leur fi­lia­tion. Comme pour la sé­rie fran­çaise Du­val et Mo­ret­ti. Ou pour Les En­fants du pays, le der­nier film de Mi­chel Ser­rault, un huis clos met­tant en scène neuf co­mé­diens, dans le­quel les Ido in­carnent deux ti­railleurs sé­né­ga­lais.

RISQUE. Pour cer­tains, jouer le ra­bat­teur dans La Vie de châ­teau alors qu’on est l’agent Jules Dao du FBI dans la sé­rie The Catch, de Shon­da Rhimes, prê­tresse du pe­tit écran amé­ri­cain, c’est prendre le risque de ter­nir son image. Ja­cky Ido jure au contraire qu’il « au­rait pu jouer pour trois francs six sous, tant il était im­por­tant pour [lui] de tra­vailler avec les gens dont [il] se nour­rit et qui se nour­rissent de [lui] ». L’ac­teur dé­crit La Vie de

châ­teau comme « un film fait avec amour, pour les com­mu­nau­tés ou­bliées ». Àceux qui re­prochent au bio­tope pro­fes­sion­nel une suc­ces­sion de cli­chés, les Ido op­posent leur droit à un cinéma dis­trayant, Cé­dric met­tant en avant son dé­sir d’hu­ma­ni­ser les per­son­nages. « Le moindre des ‘‘cli­chés’’ met en lu­mière une problématique. Le per­son­nage de Mous­sa, qui vit de pe­tites ma­gouilles, éclaire sur la pré­ca­ri­té chez les ra­bat­teurs. Nous n’avons pas fait un film sur la sape non plus, mais sur un dan­dy, confron­té à l’uni­ver­selle crise de la qua­ran­taine, qui s’in­ter­roge sur ses choix de vie. » Nés en France, les deux frères qui ont sé­jour­né au Bur­ki­na Fa­so et ar­pen­té les trot­toirs de Châ­teau-d’eau plaident aus­si pour un cinéma qui re­pré­sente la com­mu­nau­té noire telle qu’elle est. « Parce que les Afri­cains sont peu re­pré­sen­tés, ils ont du mal à em­bras­ser leurs re­pré­sen­ta­tions, sou­ligne Ja­cky Ido. La moindre d’entre elles est scru­tée, sus­pec­tée. Ils veulent des films avec des Noirs mé­de­cins, avo­cats… C’est une réa­li­té qui doit être re­pré­sen­tée. Les Noirs de La Vie de châ­teau en sont une autre. Ne pas l’ad­mettre, c’est re­fu­ser de se re­gar­der en face par pur sno­bisme. » Fi­na­le­ment, Cé­dric Ido signe un film qui, d’une cer­taine ma­nière, les ren­voie à leur propre his­toire. Plu­tôt mé­con­nus dans l’hexa­gone, ils sont sa­lués à l’in­ter­na­tio­nal. « Tant que l’in­tel­li­gent­sia ne donne pas son qui­tus, le public ne suit pas, ex­plique Ja­cky Ido. On semble me re­dé­cou­vrir à cha­cune de mes ap­pa­ri­tions dans un film. » Pour ce grand adepte de cinéma ex­pé­ri­men­tal dé­sor­mais conver­ti au com­mer­cial, qui a joué aus­si bien pour Quen­tin Ta­ran­ti­no (dans In­glou­rious Bas­terds, au cô­té de Brad Pitt) que pour Claude Le­louch, « c’est comme re­mettre tou­jours la même pierre à l’édi­fice qu’on es­saie de construire. On n’avance pas ». Ja­cky dit s’être aper­çu que, en France, on ne sait pas quoi faire de lui. « Quand un réa­li­sa­teur me confie un scé­na­rio, je m’au­to­rise à émettre un point de vue. Quelques-uns en sont éton­nés et changent d’avis. »

SENS. Cé­dric et Ja­cky Ido se dé­fi­nissent comme « des guer­riers au ser­vice de l’art », qui ne peuvent se sa­tis­faire d’être sur les pla­teaux de tour­nage sans po­ser de ques­tions. Sé­lec­tion­né pour le rôle de l’agent Jules Dao, Ja­cky était par­ve­nu à faire ré­écrire le scé­na­rio en sug­gé­rant à la pro­duc­tion d’uti­li­ser son ba­gage fran­co-afri­cain, alors que la pre­mière ver­sion lui at­tri­buait des ori­gines his­pa­niques. Il af­firme avoir été confor­té par Claude Le­louch et Luc Bes­son – éga­le­ment os­tra­ci­sés – dans son en­vie de faire un cinéma qui lui res­semble, plu­tôt qu’un cinéma dans le­quel on vou­drait bien l’in­té­grer. « Les obs­tacles ren­con­trés, nos convic­tions et nos choix ci­né­ma­to­gra­phiques des­sinent en fi­li­grane chez nous un cinéma mi­li­tant, le­quel donne à voir des thèmes et des cas­tings dif­fé­rents, à la ma­nière d’un Alain Go­mis. Et il fau­drait plus de pro­jets de cette na­ture pour prendre, en­fin, la me­sure de la va­rié­té de pro­fils et d’his­toires qui existe dans la com­mu­nau­té afri­caine », sou­lignent Cé­dric et Ja­cky Ido. Mais, parce qu’ils as­sument en pa­ral­lèle une re­cherche es­thé­tique et une quête de sens qui les classent par­mi les ci­néastes ex­pé­ri­men­taux, ils re­fusent d’adop­ter une dé­marche sys­té­ma­ti­que­ment re­ven­di­ca­trice qui alié­ne­rait leur art au po­li­tique. Ja­cky Ido se fé­li­cite ain­si d’avoir osé ex­plo­rer d’autres voies. Se­lon lui, le cinéma hexa­go­nal dé­signe chaque dé­cen­nie un re­pré­sen­tant des Noirs ou un re­pré­sen­tant des Arabes, et seuls ces « gar­diens du temple » ont voix au cha­pitre. « J’ado­re­rais jouer le co­pain, le ri­val, ou le frère d’omar Sy dans un film, pour­suit Ja­cky. Ce n’est pas dé­rai­son­nable, mais c’est im­pos­sible : il ne peut y avoir qu’un Noir à la fois dans une com­mu­nau­té blanche. Sy a du ta­lent, certes. Mais, au­tour de lui, on cloi­sonne, on le veut lui, igno­rant la di­ver­si­té des ta­lents qui existent (lire l’en­ca­dré). Puis un jour, on chan­ge­ra. C’est per­ni­cieux. » Pas­sé par Pur­chase Col­lege (État de New York), l’une des plus pres­ti­gieuses écoles amé­ri­caines de réa­li­sa­teurs, Cé­dric ap­prouve. Ce­lui qui a dé­bu­té à 3 ans sur les planches à Oua­ga­dou­gou et s’est re­trou­vé à 28 ans dans Mi­racle à San­ta An­na, de Spike Lee, rêve d’une France qui crée des stars, comme le cinéma amé­ri­cain l’a fait pour un Will Smith, par exemple. Un sou­hait qui vaut pour le cinéma afri­cain. Les frères Ido ver­raient d’un bon oeil la nais­sance d’icônes sur le conti­nent. En pré­pa­ra­tion, le pro­chain film de Cé­dric Ido, dont l’ac­tion se dé­roule dans le Gha­na des in­dé­pen­dances, pour­rait y contri­buer.

Si leur cinéma est mi­li­tant, ils ne veulent pas s’en­fer­mer dans une dé­marche uni­que­ment re­ven­di­ca­trice.

Pour Ja­cky (à g.) et Cé­dric, 40 et 36 ans, qui se dé­fi­nissent comme « des guer­riers au ser­vice de l’art », le cinéma est une af­faire de fa­mille.

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