Par­cours Pen­da Diouf, co­lère noire

À 35 ans, cette Fran­co-sé­né­ga­laise est écri­vaine et di­rec­trice d’une mé­dia­thèque en ban­lieue pa­ri­sienne. Son la­bel, Jeunes Textes en li­ber­té, défend la di­ver­si­té au théâtre.

Jeune Afrique - - SOMMAIRE - NA­TA­CHA GORWITZ Photo : DA­MIEN GRENON pour JA

Pen­da Diouf a écrit sa pre­mière pièce à 19 ans sans ja­mais être al­lée au théâtre. Elle vit alors chez ses pa­rents à Di­jon, sa ville na­tale. « Je ve­nais d’avoir un or­di­na­teur, je me suis dit “vas-y” », se sou­vient-elle. Un pain au cho­co­lat et un verre de lait sont po­sés sur son bureau. En deux se­maines, elle ré­dige Pous­sière, un huis clos sur l’en­fer­me­ment et la dic­ta­ture, pour le­quel elle ob­tient une bourse du Centre na­tio­nal du théâtre. La Fran­çaise d’ori­gine sé­né­ga­laise par son père, sé­rère et ivoi­rienne par sa mère, a gran­di dans un monde de Blancs: Di­jon, Mou­lins-sur-al­lier, An­tibes… « J’ai gar­dé de l’en­fance cette ha­bi­tude de me faire toute pe­tite, quelle que soit la cir­cons­tance […]. Quand on est une mi­no­ri­té, on doit res­ter à sa place », écrit-elle dans Pistes, sa der­nière pièce, qu’elle in­ter­pré­tait elle-même au fes­ti­val

d’avi­gnon cet été. En­fant, Pen­da Diouf a pour hé­roïne la dia­phane Jane Eyre. « Je vi­vais très mal le fait d’être noire, c’était comme une tare, une pu­ni­tion », se sou­vient la dra­ma­turge. Au Sé­né­gal, où vit la qua­si-to­ta­li­té de sa fa­mille, elle se sent aus­si ex­clue. Les blagues en wo­lof de ses cou­sins lui échappent, car à la mai­son ses pa­rents le parlent uni­que­ment entre eux.

Ses dif­fi­cul­tés d’in­té­gra­tion ont du­ra­ble­ment fra­gi­li­sé la jeune adulte qu’elle est de­ve­nue. À la fin de l’an­née 2010, Pen­da Diouf plonge dans une grave dé­pres­sion et est hos­pi­ta­li­sée un mois à Sainte-anne. « C’est l’art et la culture qui m’ont sau­vée », ex­plique la dra­ma­turge. Son voyage en Na­mi­bie, aus­si, où elle part chas­ser ses dé­mons et apai­ser sa co­lère. Un mois et de­mi seule à sillon­ner le pays de l’un de ses hé­ros de jeu­nesse, l’ath­lète Fran­kie Fre­de­ricks, et dont l’his­toire co­lo­niale est aus­si vio­lente qu’elle est tue. C’est ce pé­riple qu’elle ra­conte à la pre­mière per­sonne dans son texte Pistes. Avec cou­rage et pu­deur. « Pen­da a un ca­rac­tère d’une grande dis­cré­tion, par­fois trop grande », ex­plique son amie Souâd Bel­had­dad. Bou­le­ver­sée par la lec­ture de son livre Entre-deux Je. Al­gé­rienne ? Fran­çaise ? Comment choi­sir… (éd. Man­go, 2001), Pen­da Diouf l’avait contac­tée d’une ca­bine té­lé­pho­nique après avoir trou­vé son nu­mé­ro dans l’an­nuaire. L’au­teure d’ori­gine al­gé­rienne, qui avait d’abord cru à un gag, se sou­vient d’avoir été frap­pée par le dé­sir d’écrire de la jeune fille. Sa ré­serve peut aus­si être as­si­mi­lée à une mise en re­trait dans un milieu où il faut sortir les griffes pour bri­ser les pla­fonds de verre. À son ar­ri­vée à Pa­ris, où elle fait un mas­ter 2 en arts du spec­tacle, Pen­da Diouf dé­croche en no­vembre 2004 un tra­vail de pla­cière à la MC93, la mai­son de la culture de Bobigny, au nord de la ca­pi­tale. As­sise au pre­mier rang, où des places restent libres, elle as­siste à son pre­mier spec­tacle : La Ce­ri­saie, d’an­ton Tche­khov. « J’ai eu un grand choc es­thé­tique », se rap­pelle Pen­da Diouf de­vant

cette mise en scène de Jean-re­né Le­moine, d’ori­gine haï­tienne, dans la­quelle tous les co­mé­diens sont noirs.

À cette époque, l’étu­diante ren­contre la Sé­né­ga­laise Ami­na­ta Zaa­ria car elle veut faire son mé­moire sur sa pièce Consu­lat zé­né­ral, à l’af­fiche du­théâtre de la tem­pête. « Ça a été un coup de foudre, on ne se quit­tait plus », ra­conte Pen­da Diouf. Avant de s’éteindre au mois d’avril, l’au­teure lui en­voie le ma­nus­crit de son se­cond ro­man, signe de la confiance que lui porte son amie et men­tor. Entre-temps, Pen­da Diouf a ob­te­nu la na­tio­na­li­té sé­né­ga­laise, qui s’ajoute donc à sa na­tio­na­li­té fran­çaise. Être sans cesse ren­voyée à sa condi­tion de femme noire était de­ve­nu in­sup­por­table. À 35 ans, elle a écrit une di­zaine de pièces et ap­prend à trou­ver sa place. « Moi, je suis bi­blio­thé­caire! Je ne viens pas du sé­rail! » lance-t-elle. De­puis quatre ans, elle di­rige la mé­dia­thèque Ulysse, à Saint-de­nis (93). « Je ne veux pas être dé­con­nec­tée de la réa­li­té. Elle m’est né­ces­saire, et ici les en­jeux sont plus im­por­tants qu’ailleurs », ex­plique-t-elle de son bureau si­tué dans un quar­tier po­pu­laire où co­ha­bitent 160 na­tio­na­li­tés. Son la­bel Jeunes Textes en li­ber­té est né d’un dé­bat hou­leux au­théâtre na­tio­nal de la col­line, à Pa­ris, au su­jet de la re­pré­sen­ta­tion de la di­ver­si­té sur les planches. Alors que Pen­da Diouf lève le bras de­puis une de­mi­heure, on lui re­fuse le mi­cro car « eux », des Noirs ins­tal­lés dans le public, ont dé­jà par­lé. Lorsque son voi­sin de siège, An­tho­ny Thi­bault, met­teur en scène, prend la pa­role pour la deuxième fois, la dra­ma­turge le traite de « blanc do­mi­nant co­lo­nia­liste ». « Je ne pou­vais en res­ter là », confie ce der­nier, qui, le soir même, trouve son adresse e-mail sur in­ter­net. Sur le fond, les deux tren­te­naires sont d’ac­cord et le pro­jet, qui, entre autres, ins­taure des quo­tas de co­mé­diens, voit ra­pi­de­ment le jour. La dra­ma­turge sait que le temps du théâtre peut être long. Qu’im­porte. Elle conti­nue d’écrire. Comme dit le pro­verbe afri­cain: « Tant que l’his­toire est ra­con­tée par le chas­seur, le lion ne peut être glo­ri­fié. » Pen­da Diouf veut être « l’his­to­rienne du lion ».

Née en pro­vince, tra­vaillant à Saint-de­nis, l’au­teure se flatte de ne pas être is­sue du sé­rail.

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