DU BAUME AU CORPS

Jeune Afrique - - UN SCANDALE CONGOLAIS - P.B.

Au dé­but de fé­vrier, lorsque Alain Ko­nin­ckx a été ap­pe­lé à la cli­nique Ste-éli­sa­beth, à Bruxelles, il était loin de se dou­ter de ce qui l’y at­ten­dait. Cet em­bau­meur belge est spé­cia­li­sé dans les soins préa­lables à des ra­pa­trie­ments, le plus sou­vent vers l’afrique – et en par­ti­cu­lier vers la RD Con­go. C’est donc à lui qu’a été confiée la dé­pouille d’étienne Tshi­se­ke­di.te­nu par la dé­on­to­lo­gie de sa pro­fes­sion, il n’en di­ra pas plus sur les soins qu’il a pro­di­gués à ce client si par­ti­cu­lier. Tout juste consent-il à pré­ci­ser que, dans cet éta­blis­se­ment haut de gamme, il a tra­vaillé dans d’ex­cel­lentes condi­tions. Ce jeune homme pas­sion­né de 33 ans a en re­vanche ac­cep­té de nous re­ce­voir pour évo­quer les tech­niques de ce mé­tier si spécial. Longue barbe soi­gnée, che­veux pei­gnés, blouse blanche, il se dé­mène, sou­riant, entre des bon­bonnes de for­mol et les dé­pouilles de deux per­sonnes âgées. Les tech­niques d’em­bau­me­ment ac­tuelles ont peu à voir avec celles de l’égypte an­tique : au­cun or­gane n’est re­ti­ré. Et, sauf ex­cep­tion, les corps ne sont pas conge­lés. « Ils se dé­gra­de­raient en­core plus vite en­suite », ex­plique Alain Ko­nin­ckx. Pour l’es­sen­tiel, les soins consistent à in­jec­ter dans les ar­tères du dé­funt, à partir de deux in­ci­sions, une so­lu­tion à base de for­mol, rem­pla­çant en par­tie son sang. La concen­tra­tion du li­quide conser­va­teur va­rie en fonc­tion de la du­rée de pré­ser­va­tion sou­hai­tée. Dans la plu­part des cas, celle-ci est de quelques jours, afin que le corps soit pré­sen­table et in­odore lors de l’in­hu­ma­tion. Mais, à très forte concen­tra­tion, cette so­lu­tion per­met de conserver un corps pen­dant plu­sieurs an­nées – par exemple pour l’en­sei­gne­ment de la mé­de­cine. « On peut al­ler très loin, confirme l’em­bau­meur. En fait, ce n’est pas la tech­nique qui dé­ter­mine cette li­mite, mais la loi belge : un corps ne doit pas être conser­vé plus de dix ans. » Pour les em­bau­me­ments des­ti­nés à un ra­pa­trie­ment en avion, on a re­cours à des concen­tra­tions in­ter­mé­diaires, réa­li­sées à partir de six in­ci­sions. Le corps est cen­sé te­nir au moins une quin­zaine de jours, sou­vent un peu plus. Pour fa­vo­ri­ser la conser­va­tion, la dé­pouille doit en­suite être main­te­nue à une tem­pé­ra­ture basse, mais sur­tout stable, pour évi­ter la conden­sa­tion et l’hu­mi­di­té. Si notre in­ter­lo­cu­teur se re­fuse à le confir­mer, c’est bien ce type de trai­te­ment qu’a su­bi le corps sans vie d’étien­net­shi­se­ke­di. De­puis, Alain Ko­nin­ckx suit, avec un mé­lange de cu­rio­si­té pro­fes­sion­nelle et d’ap­pré­hen­sion, les nou­velles concer­nant le ra­pa­trie­ment de la dé­pouille de l’an­cien op­po­sant. « Je n’ai ja­mais connu pa­reille si­tua­tion, re­con­naît-il. Mal­gré la du­rée, je ne pense pas que le corps po­se­ra de pro­blème sa­ni­taire. Il n’est pas en dé­com­po­si­tion, comme j’ai pu le lire, mais se­ra-t-il pré­sen­table ? Ça, je n’en ai au­cune idée. » Be­tu­ku Me­su Lu­buyu Di­di ne s’in­quiète pas outre me­sure. Pré­sident d’une as­so­cia­tion cultu­relle des peuples du Ka­saï dontt­shi­se­ke­di lui-même était proche, il est par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible au res­pect des tra­di­tions. « Mais, si né­ces­saire, tous les rites peuvent être me­nés avec un cer­cueil fer­mé », as­sure-t-il.

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