San­ka­ra: Cap­tain Afri­ca

Sur un con­tinent en panne de hé­ros, les lea­ders fou­droyés avant d’avoir eu le temps de vieillir et de dé­ce­voir font tou­jours re­cette.

Jeune Afrique - - SOMMAIRE - Fran­çois Sou­dan

Il est à la « gé­né­ra­tion consciente » (co­py­right Clau­dy Siar) afri­caine fran­co­phone ce que Che Gue­va­ra fut et de­meure pour beau­coup de jeunes La­ti­no-amé­ri­cains : un mythe. Trente ans après son as­sas­si­nat, Noël Isi­dore Tho­mas San­ka­ra, à qui nous consa­crons notre « Grand angle » de la se­maine (lire pp. 22-33), est plus qu’un pos­ter de chambre d’étu­diant, plus qu’un flo­cage de tee-shirts : il ras­semble les foules. Ils étaient des mil­liers sur les gra­dins du stade de Oua­ga­dou­gou, au soir du 2 oc­tobre, ve­nus de toute l’afrique de l’ouest, mou­ve­ments ci­toyens en tête, lan­cer, sous la hou­lette de Jer­ry Raw­lings et du pré­sident Ka­bo­ré, lui-même an­cien san­ka­riste, une sous­crip­tion in­ter­na­tio­nale pour la construc­tion d’un mé­mo­rial consa­cré à « Cap­tain Afri­ca ». Sur un con­tinent en panne de hé­ros, les lea­ders fou­droyés avant d’avoir dé­çu, de ris­quer l’em­bour­geoi­se­ment et d’ex­pé­ri­men­ter la mal-gou­ver­nance, bref de mal vieillir, font tou­jours re­cette. Le mar­ty­ro­loge des tren­te­naires fau­chés en plein vol est long : Lu­mum­ba (35 ans), Bi­ko (30 ans), Ngoua­bi (38 ans), Mou­mié (35 ans), Ben M’hi­di (34 ans), Rwi­ge­ma (33 ans), Ou­tel Bo­no (39 ans), San­ka­ra bien sûr (37 ans). Et presque au­tant ce­lui des qua­dras, de Ouan­dié à Mond­lane, de Ca­bral à Um Nyo­bè. Le fait de mou­rir jeune et as­sas­si­né est un drame, mais aus­si une ga­ran­tie d’éter­ni­té. Le Che avait 39 ans quand les mi­li­taires bo­li­viens l’ont cri­blé de balles. Ima­gi­nons qu’il ait vé­cu quatre dé­cen­nies de plus et soit mort dans son lit, per­clus de ran­coeurs, d’in­évi­tables échecs et de rhu­ma­tismes : qui fe­rait-il vi­brer ? Certes, di­rez-vous, toute vieillesse au pou­voir n’est pas sy­no­nyme de nau­frage, avez-vous ou­blié Man­de­la ? Non, bien sûr. Mais Ma­di­ba a fait ses pre­miers pas d’homme libre à l’âge de 70 ans. L’icône n’a donc pas eu le temps de se flé­trir. Lui a 71 ans et dé­montre chaque jour qu’il n’au­rait ja­mais dû en­trer par ef­frac­tion sur la scène po­li­tique mon­diale. De toutes les dé­ci­sions qu’il a prises de­puis son ar­ri­vée à la Mai­son-blanche, celle in­ter­di­sant aux res­sor­tis­sants tcha­diens de se rendre aux États-unis à par­tir du 18 oc­tobre est l’une des plus in­com­pré­hen­sibles qui soient et des plus « dé­rou­tantes », pour re­prendre le terme choi­si par l’an­cien pa­tron d’afri­com, le gé­né­ral Car­ter Ham, qui avoue être « tom­bé de sa chaise » en l’ap­pre­nant. Ex­pli­ca­tion of­fi­cielle : le Tchad « ne par­tage pas de fa­çon adé­quate l’in­for­ma­tion concer­nant la sé­cu­ri­té pu­blique et le ter­ro­risme ». Voi­ci donc le pays d’idriss Dé­by It­no, que l’on croyait pour­tant en pre­mière ligne dans le com­bat contre les ter­ro­ristes au Sa­hel et au Ni­ge­ria, dont la ca­pi­tale abrite le siège de l’opé­ra­tion Bar­khane et de la force conjointe de lutte an­ti-bo­ko Ha­ram, ain­si qu’une base de drones amé­ri­cains, pla­cé sur la même liste noire que la Co­rée du Nord, le Ve­ne­zue­la, la So­ma­lie ou le Yé­men. Et ce alors même que le Sou­dan, qui of­frit asile à Ben La­den et dont le pré­sident est pour­sui­vi par la Cour pé­nale in­ter­na­tio­nale, vient d’en être re­ti­ré. Pour­quoi le Tchad donc et pour­quoi pas le Mali, le Ni­ger, l’al­gé­rie, le Ma­roc, l’ara­bie saou­dite, le Qa­tar ou la France? Après tout, les Tcha­diens évo­luant ou ayant évo­lué dans les rangs de Daesh sont in­fi­ni­ment moins nom­breux que les Fran­çais… « Pure in­com­pé­tence », ré­pond dans News­week un an­cien am­bas­sa­deur amé­ri­cain au Ni­ge­ria. C’est ef­fec­ti­ve­ment une pos­si­bi­li­té, di­sons réa­liste, vu le ni­veau moyen de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump. Mais il en est une autre, sou­le­vée par une en­quête de la très sé­rieuse ra­dio amé­ri­caine NPR, qui mé­rite qu’on s’y ar­rête : le pé­trole. En 2016, le gou­ver­ne­ment de N’dja­me­na et la so­cié­té Exxon­mo­bil, qui ex­ploite le gi­se­ment de Do­ba, sont en­trés en conflit ou­vert, le pre­mier ré­cla­mant à la se­conde plus de 800 mil­lions de dol­lars de re­de­vances im­payées avant de lui in­fli­ger une amende as­tro­no­mique de

quelque 74 mil­liards de dol­lars. Il y a cinq mois, les deux par­ties ont conclu un ac­cord aux contours opaques met­tant fin au li­tige. Tout au moins of­fi­ciel­le­ment. Car il se dit que le Pdgd’exxon­mo­bil jus­qu’à fin 2016 n’au­rait tou­jours pas di­gé­ré l’af­front. Son nom: Rex Tiller­son, ac­tuel se­cré­taire d’état de Do­nald Trump. Si cette der­nière hy­po­thèse est la bonne, il reste un so­lide es­poir aux Tcha­diens dé­si­reux de se rendre aux États-unis : au rythme qua­si quo­ti­dien où Trump contre­dit son mi­nistre, le­quel n’a tou­jours pas dé­men­ti l’avoir trai­té de mo­ron (au choix : cré­tin, idiot, mi­nus, abru­ti) lors d’une ré­cente réu­nion au Pen­ta­gone, il n’est pas ex­clu que ce dé­cret aber­rant fasse long feu.

Qu’au­rait pen­sé San­ka­ra de la Cour de La­haye? Se se­rait-elle sai­sie du­dos­sier de son as­sas­si­nat ? Im­pos­sible de re­faire l’his­toire. Deux­ré­flexions tou­te­fois, à la lec­ture des do­cu­ments trou­blants sur la CPI dif­fu­sés la se­maine der­nière par les mé­dias re­grou­pés au sein de l’eu­ro­pean In­ves­ti­ga­tive Col­la­bo­ra­tions. La pre­mière est qu’ils confirment ce que di­sait dans nos co­lonnes en 2014 le ju­riste Al­bert Bour­gi : la Cour, par­ti­cu­liè­re­ment à l’époque où of­fi­ciait le pro­cu­reur ar­gen­tin Luis Mo­re­no Ocam­po – qui ne sort pas à son avan­tage de ces ré­vé­la­tions –, a été, dès son ori­gine, in­fluen­cée, si ce n’est ins­tru­men­ta­li­sée, par ce que l’on ap­pelle le P3 (France, Royaume-uni, États-unis) au sein du Conseil de sé­cu­ri­té de L’ONU. La se­conde concerne la Côte d’ivoire : le pro­blème n’est pas de sa­voir s’il fal­lait ou non ju­ger Laurent Gbag­bo de­vant la CPI, mais de sa­voir pour­quoi les deux pro­cu­reurs suc­ces­sifs ne se sont in­té­res­sés qu’à un seul camp (ce­lui du vain­cu) et à une seule sé­quence, la crise pos­té­lec­to­rale, alors même que la chambre pré­li­mi­naire les avait au­to­ri­sés à en­quê­ter sur les deux par­ties, ain­si que sur la pé­riode 2002-2010, presque aus­si fer­tile en crimes de tout aca­bit. Plus que ja­mais, pour Fa­tou Ben­sou­da, le vrai dé­fi est ce­lui de la cré­di­bi­li­té.

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