L’ac­ti­viste, le lu­chéen, le ye­na­mar­riste, le Ci­bal

FRED BAUMA, 27 ans, ac­ti­viste con­go­lais (Lutte pour le chan­ge­ment)

Jeune Afrique - - GRAND ANGLE | THOMAS SANKARA -

« Les morts ne sont pas morts », di­sait Bi­ra­go Diop. « Ils sont dans le feu qui s’éteint, dans les herbes qui pleurent, dans le ro­cher qui gé­mit. » C’est ce qu’on di­ra de ce­lui qui mou­rut il y a trente ans, qui n’eut point droit à des ob­sèques dignes de son rang et qui n’a ni mau­so­lée ni ville por­tant son nom. Pour San­ka­ra, comme pour Lu­mum­ba avant lui, on n’au­ra pas tort de dire qu’il est des hommes qui ont vain­cu la mort. Ils sont dans cette jeu­nesse qui bouillonne, qui se lève contre les in­jus­tices et l’op­pres­sion, et qui re­fuse obs­ti­né­ment de res­sem­bler aux élites po­li­tiques ayant rui­né le con­tinent. Ils sont dans ces jeunes ac­ti­vistes, mu­si­ciens, peintres ou blo­gueurs qui, de Go­ma à Oua­ga, de Da­kar à Lo­mé, de Si­di Bou­zid à Ha­rare, ont foi en une autre Afrique. Celle de San­ka­ra, l’homme in­tègre. San­ka­ra croyait en une Afrique libre, digne et dé­com­plexée. Celle qui ne dé­pend pas de l’aide ex­té­rieure mais pour la­quelle le tra­vail est source de di­gni­té et de bon­heur. Une Afrique où l’homme et la femme ont des chances égales de s’épa­nouir et de pros­pé­rer.

Il croyait en une Afrique libre, digne et dé­com­plexée.

Conscient des li­mites, il n’en fai­sait point une fa­ta­li­té : « Ac­cep­ter de vivre afri­cain est la seule fa­çon de vivre libre, de vivre digne », di­sai­til. Il croyait en la pos­si­bi­li­té pour l’afri­cain de se li­bé­rer du joug de l’es­cla­vage. De tous les es­cla­vages. Il croyait pro­fon­dé­ment au

chan­ge­ment, jus­qu’à en payer le prix. Comme cer­tains di­ri­geants afri­cains ac­tuels, San­ka­ra aus­si se di­sait an­ti-im­pé­ria­liste. Mais alors que les pre­miers ne l’in­voquent que quand on leur rap­pelle qu’ils ne de­vraient pas chan­ger les Cons­ti­tu­tions à leur guise, ou quand on leur de­mande des comptes en ma­tière de droits de l’homme, qu’on fus­tige la cor­rup­tion de leur fa­mille et de leur ré­gime, San­ka­ra trou­vait l’im­pé­ria­lisme « dans le grain de riz, de maïs et de mil im­por­té ». Il vou­lait que les Afri­cains s’en af­fran­chissent.

Peu avant sa mort, il di­sait se sen­tir « iso­lé, in­com­pris et mal ai­mé ». Tout comme la jeu­nesse d’au­jourd’hui, il était consi­dé­ré comme un agi­ta­teur, un homme gê­nant, voire un « vi­rus » dan­ge­reux qu’il fal­lait à tout prix em­pê­cher de se pro­pa­ger. Son franc-par­ler, sa pen­sée et son ac­tion ré­vo­lu­tion­naires, son ca­rac­tère an­ti­con­for­miste aga­çaient et me­na­çaient au­tant ses pairs afri­cains que les lea­ders oc­ci­den­taux. Son sort a vite été trou­vé: la mort. Mais trente ans plus tard, son com­bat n’a ja­mais été plus ac­tuel et plus vif qu’au­jourd’hui. Son es­prit vit dans les coeurs ar­dents de nom­breux jeunes. In­com­prise des élites de son époque comme de celles d’au­jourd’hui, la pen­sée de San­ka­ra res­te­ra à ja­mais vi­vante, et conti­nue­ra d’ins­pi­rer et de fa­çon­ner le chan­ge­ment inexo­rable de l’afrique.

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