Le mythe qui ne li­sait pas as­sez de poé­sie

MO­HA­MED MBOUGAR SARR, 27 ans, écri­vain sé­né­ga­lais*

Jeune Afrique - - GRAND ANGLE | THOMAS SANKARA -

J’aien­fin com­pris pour­quoi San­ka­ra ne me tou­chait qu’à moi­tié. L’homme est ad­mi­rable. Il a trans­for­mé un pays, re­don­né de l’es­poir à un peuple, re­bap­ti­sé sa pa­trie, com­bat­tu l’en­ne­mi, dé­non­cé l’im­pé­ria­lisme, ten­té de vo­ler l’avion d’un pays ami, tra­vaillé à la sou­ve­rai­ne­té de ses frères. Et tout ce­la n’est en­core qu’une in­fime part de sa geste, d’au­tant plus su­perbe qu’elle a eu une fin pré­ma­tu­rée et tra­gique. C’est un homme de­ve­nu un mythe, un saint, un des nom­breux pro­phètes du siècle pas­sé. Il a même des zones d’ombre. On s’in­cline bien bas. Pour­tant… Mais avant de conti­nuer, un aveu : im­bé­cile ou naïve ha­bi­tude, je ne juge les hommes et femmes d’état qu’à leurs lec­tures, à leur bi­blio­thèque. Là est leur der­nière vé­ri­té (po­li­tique). San­ka­ra lit, bien en­ten­du. Qu’y a-t-il dans sa bi­blio­thèque ? Rien, puis­qu’il dit, dans un très ré­vé­la­teur en­tre­tien pu­blié dans ce jour­nal même [nu­mé­ro du 12 mars 1986], ne pas en pos­sé­der. En réa­li­té, l’homme a un rap­port pro­blé­ma­tique à la confes­sion de ses lec­tures : « Une bi­blio­thèque, c’est dan­ge­reux, ça tra­hit. » Il ne lit presque ja­mais de fic­tion, ça l’em­merde. Les ro­mans afri­cains l’in­sup­portent. Il tance Ki-zer­bo, égra­tigne Cheikh Ha­mi­dou Kane, confirme qu’il écrit lui-même ses dis­cours – ouf !

Mais que lit le grand homme? Il lâche qu’il n’a pas fi­ni Le Ca­pi­tal, mais qu’il a lu tout Lé­nine. Entre ca­ma­rades pro­phètes… L’état et la Ré­vo­lu­tion est son « livre re­fuge ». Il l’em­por­te­rait sur une île dé­serte avec… la Bible et le Co­ran. S’en­suit un très in­té­res­sant dé­ve­lop­pe­ment phi­lo­so­phi­co-po­li­ti­co-re­li­gieux sur Lé­nine, le Ch­rist et Mo­ham­med, où San­ka­ra fait preuve d’une grande agi­li­té dia­lec­tique et d’une cer­taine acui­té dans son ana­lyse his­to­rique. En fait, San­ka­ra, comme tous les vrais ré­vo­lu­tion­naires, était un mys­tique, mais un mys­tique sans ex­tase. La di­men­sion mys­tique me plaît : c’est celle de la vi­sion, de la dé­ter­mi­na­tion, de la foi en un idéal trans­cen­dant. Mais tout ce­la est trop « aride », comme il le dit avec hu­mour au dé­but de son pro­pos. San­ka­ra avait – c’était sû­re­ment sa force et, peut-être, sa fai­blesse – un tel sou­ci de la trans­for­ma­tion du réel qu’il en a peut-être ou­blié l’es­pace du rêve – ce qui est une faute pour un idéa­liste. L’ima­gi­naire poé­tique lui fai­sait dé­faut, ou alors il s’y re­fu­sait ; en tout cas ce­la se sen­tait : ses dis­cours, même les plus mé­mo­rables, ont man­qué non de style, non d’hu­mour, non d’ef­fets rhé­to­riques, mais de souffle poé­tique. Si

C’était un mys­tique, mais un mys­tique sans ex­tase.

seule­ment il avait lu plus de ro­mans et de poé­sie, il au­rait vu qu’on ten­tait aus­si d’y chan­ger les hommes.

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