Vers une ar­mée uni­taire?

Des pa­trouilles mixtes se forment en­fin. Comme à In De­li­mane, où hommes des forces ré­gu­lières et membres de la Co­or­di­na­tion des mou­ve­ments de l’aza­wad ont fait leurs pre­mières rondes en­semble.

Jeune Afrique - - LE PLUS DE JA | MALI - FRAN­ÇOIS-XA­VIER FRELAND, en­voyé spé­cial à In De­li­mane

Àl’ho­ri­zon, sur un pick-up, flotte un dra­peau in­dé­pen­dan­tiste aux cou­leurs de l’aza­wad. On ap­proche d’in De­li­mane, une bour­gade à ma­jo­ri­té toua­règue (daous­sak) si­tuée à une cen­taine de ki­lo­mètres d’an­son­go (à l’ouest) et de Mé­na­ka (à l’est), non loin des fron­tières avec le Ni­ger et le Bur­ki­na Fa­so. Par­mi les pre­mières à être tom­bées aux mains du Mou­ve­ment pour l’uni­ci­té et le ji­had en Afrique de l’ouest (Mu­jao) en 2012, la ré­gion de Gao est dé­sor­mais le fief de l’état is­la­mique dans le Grand Sa­ha­ra, groupe ji­ha­diste fon­dé en 2015 par Ad­nane Abou­wa­lid al-sah­raoui après sa sé­pa­ra­tion d’avec Al-mou­ra­bi­toune. Elle vit aus­si sous la me­nace du Groupe pour le sou­tien de l’is­lam et des mu­sul­mans, autre né­bu­leuse née en mars de la fu­sion de plu­sieurs or­ga­ni­sa­tions ter­ro­ristes, dont An­sar Ed­dine, du Toua­reg Iyad Ag Gha­li (Nord) et le Front de li­bé­ra­tion du Ma­ci­na, la ka­ti­ba du Peul Ama­dou Kou­fa (Centre). Dans le cadre de l’opé­ra­tion Bar­khane, qui sup­plée les Casques bleus de la Mi­nus­ma dans les zones à haut risque, un dé­ta­che­ment opé­ra­tion­nel ba­sé à

À dé­faut d’être cor­diale, la pre­mière poi­gnée de main est po­lie. Le contact est éta­bli.

An­son­go or­ga­nise plu­sieurs fois par mois des pa­trouilles com­munes avec les Forces ar­mées ma­liennes (Fa­ma) dans le cercle. Leur ob­jec­tif : tra­quer les quelques cen­taines de ji­ha­distes des groupes ar­més ter­ro­ristes (GAT) qui conti­nuent de sé­vir dans la ré­gion et ac­com­pa­gner le re­tour des Fa­ma sur le ter­ri­toire. Et, dans leur sillage, la sou­ve­rai­ne­té de l’état.

VIL­LAGE FAN­TÔME. Le 21 juin, après deux jours d’un voyage éprou­vant de­puis An­son­go, une poi­gnée de mi­li­taires ma­liens sui­vis d’un long cor­tège de blin­dés fran­çais font leur en­trée dans In De­li­mane. Dé­ser­té par l’ad­mi­nis­tra­tion cen­trale de­puis 2012, le bourg a des al­lures de vil­lage fan­tôme. Ob­ser­vant la pro­gres­sion de la ving­taine de vé­hi­cules dans la « grand-rue » de­puis leur pick-up, des hommes en­tur­ban­nés et lour­de­ment ar­més les at­tendent. Ce sont les com­bat­tants du Mou­ve­ment pour le sa­lut de l’aza­wad (MSA), groupe in­dé­pen­dan­tiste dis­si­dent du Mou­ve­ment na­tio­nal de li­bé­ra­tion de l’aza­wad (MNLA). Ici, il n’y a au­cun re­pré­sen­tant de la Pla­te­forme (groupes ar­més pro­gou­ver­ne­men­taux, lire en­ca­dré). Vi­si­ble­ment pas très à l’aise, l’of­fi­cier des Fa­ma, le lieu­te­nant Si­di­bé, et son ho­mo­logue fran­çais, le ca­pi­taine Ni­co­las, com­man­dant de la base d’an­son­go, viennent à leur ren­contre. À dé­faut d’être cor­diale, la pre­mière poi­gnée de main est po­lie. Le contact est éta­bli. Le pe­tit groupe se di­rige vers des puits que sol­dats ma­liens et fran­çais comptent re­mettre en état, et en­suite dans la salle de classe d’une pe­tite école désaf­fec­tée pour ren­con­trer les re­pré­sen­tants de la lo­ca­li­té. Là, of­fi­ciers ma­liens et chefs mi­li­taires du MSA en­tament les né­go­cia­tions sur le re­tour des Fa­ma dans le vil­lage. Un em­bryon de pa­trouille mixte est en train de prendre corps. Après d’in­ter­mi­nables dis­cus­sions, le groupe se met d’ac­cord sur le tra­jet de la pre­mière pa­trouille mixte pré­vue dès le len­de­main ma­tin. À la tom­bée de la nuit, la pe­tite uni­té des Fa­ma ins­talle son bi­vouac à cô­té de ce­lui des hommes de Bar­khane, à l’ex­té­rieur du vil­lage. Au loin, des phares de mo­tos se rap­prochent, peut-être des in­di­ca­teurs des GAT, ou sim­ple­ment des

ber­gers que quelques puis­sants coups de pro­jec­teur des Fran­çais font fuir.

LA­BY­RINTHE. Le len­de­main, à 8 heures, la dou­zaine de sol­dats de l’ar­mée ma­lienne re­trouve les mem­bres­dum­sa. L’am­biance est cor­diale et re­la­ti­ve­ment dé­con­trac­tée. Les hommes se postent en rangs : quatre Msa­de­vant, puis quatre Fa­ma, et ain­si de suite, ébauche d’une ar­mée en­fin unie. Der­rière eux, les sol­dats de Bar­khane, en re­trait mais prêts à in­ter­ve­nir en ren­fort en cas d’at­taque sur­prise. Ils semblent confiants. Le vil­lage est dé­sert. Les ha­bi­tants ont pré­fé­ré res­ter chez eux. La marche, pru­dente, dure une bonne heure. Tout est calme, trop calme. Les hommes traînent len­te­ment dans le la­by­rinthe des ruelles vides en tour­nant ner­veu­se­ment la tête de gauche à droite. À l’ap­proche du mar­ché, où sont as­sis quelques com­mer­çants arabes, les sol­dats des Fa­ma semblent ten­dus. Si­tuée au coeur du vil­lage, la place semble pro­pice à une em­bus­cade. Fi­na­le­ment, rien à si­gna­ler. Mal­gré l’ac­cueil mi­ti­gé qui lui aé­té ré­ser­vé par les ha­bi­tants, la pa­trouille ter­mine sa pre­mière ronde dans la bonne hu­meur. « Quand nous re­ve­nons dans les vil­lages, les po­pu­la­tions nous ac­cueillent en­gé­né­ral plu­tôt bien, car elles savent que nous ap­por­tons la sé­cu­ri­té et de quoi amé­lio­rer leur sort », ex­plique le co­lo­nel Félix Dial­lo, com­man­dant de la pre­mière ré­gion mi­li­taire à Gao. D’ailleurs, dès le len­de­main, de­vant le dis­pen­saire de for­tune où of­fi­cie un mé­de­cin fran­çais as­sis­té d’un aide-soi­gnant ma­lien et de deux in­fir­mières, les vil­la­geois sont là, sur­tout des femmes et des en­fants. Alors que le convoi mi­li­taire fran­co­ma­lien s’ap­prête à re­par­tir pour An­son­go, le lieu­te­nant Si­di­bé ar­bore un­large sou­rire. « Je suis très sa­tis­fait. Cha­cun de nous veille au res­pect des ac­cords d’al­ger, lance-t-il. Notre sou­hait, c’est de re­ve­nir à In De­li­mane sans Bar­khane. J’ai pris contact avec le chef du MSA ici et nous al­lons es­sayer de conti­nuer à tra­vailler en­semble. » Àcô­té de lui, ce der­nier, grand chèche blanc au­tour du front, ac­quiesce : « Oui, nous n’avons au­cun pro­blème avec le Mali. Je suis ma­lien. Nous vou­lons la paix et la sé­cu­ri­té. » Dans ce Nord si vaste, les ef­forts à ac­com­plir par les uns et les autres res­tent im­menses pour que la paix avance, à tout pe­tits pas. Le 8 sep­tembre, des ji­ha­distes d’ad­nane Abou Wa­lid al-sah­raoui ont fait une in­cur­sion sur le mar­ché d’in De­li­mane. Ils ont pillé les mar­chan­dises, in­cen­dié des bou­tiques, puis s’en sont al­lés, en en­le­vant un jeune du vil­lage qui avait ten­té de s’op­po­ser.

Le 22 juin, pre­mière pa­trouille entre élé­ments du Mou­ve­ment pour le sa­lut de l’aza­wad (au pre­mier plan) et de l’ar­mée ré­gu­lière (au se­cond plan).

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