Ma­ma­dou Sin­sy Cou­li­ba­ly « En 2025, il­fe­ra bon vivre dans notre pays, si­non c’est que nous au­rons dis­pa­ru »

Crois­sance ho­no­rable, nou­veaux chan­tiers, ac­ti­vi­tés des opé­ra­teurs lo­caux en hausse: le pa­tron des pa­trons ma­liens est op­ti­miste. Ce qui ne l’em­pêche pas de re­mettre quelques pen­dules à l’heure.

Jeune Afrique - - LE PLUS DE JA | MALI - Pro­pos re­cueillis à Ba­ma­ko par FRAN­ÇOIS-XA­VIER FRELAND

Pré­sident du Conseil na­tio­nal du pa­tro­nat du Mali (CNPM) de­puis oc­tobre 2015, Ma­ma­dou Sin­sy Cou­li­ba­ly a l’es­prit d’ini­tia­tive et le goût de l’in­no­va­tion che­villés au corps. À 61 ans, le PDG fon­da­teur du groupe Kle­du est cé­lèbre pour son par­cours de self-made-man, son ul­tra­li­bé­ra­lisme, son franc-par­ler et sa cons­tance, jusque dans le look chic et dé­con­trac­té dont il ne se dé­part presque ja­mais : cas­quette de base-ball, veste sur che­mise ou polo, sans cra­vate. Né au Sé­né­gal, Ma­ma­dou Sin­sy Cou­li­ba­ly a gran­di au Mali et pas­sé son bac au ly­cée Pros­per-ka­ma­ra de Ba­ma­ko. En France, il étu­die la mé­ca­nique, via un cur­sus en sciences et struc­ture de la ma­tière à la fa­cul­té de Jus­sieu, à Pa­ris, puis à l’école su­pé­rieure du com­merce des ré­seaux au­to­mo­biles (Es­cra), au Mans. Il s’en­vole en­suite aux ÉtatsU­nis, où il crée une so­cié­té de pompes fu­nèbres spé­cia­li­sée dans les fu­né­railles à l’afri­caine, qu’il re­vend pour in­ves­tir dans une com­pa­gnie aé­rienne re­liant Haï­ti à Mia­mi. Ren­tré au Mali au dé­but des an­nées 1980, il tisse un ré­seau de re­la­tions d’af­faires en tra­vaillant no­tam­ment dans le com­merce de vé­hi­cules d’oc­ca­sion, crée une so­cié­té de vente de ma­té­riel vi­déo et, à la fa­veur de l’ou­ver­ture dé­mo­cra­tique, en 1991, lance l’un des pre­miers mé­dias pri­vés du pays, Ra­dio Kle­du. Son groupe em­ploie au­jourd’hui en­vi­ron 2 000 per­sonnes au sein d’une constel­la­tion de so­cié­tés ac­tives dans les mé­dias et la com­mu­ni­ca­tion, avec Ra­dio Kle­du, K2FM, le men­suel gra­tuit Le Dou­rou­ni ou en­core Ma­li­vi­sion, mais aus­si l’im­pri­me­rie et les tech­no­lo­gies nu­mé­riques (Im­prim­co­lor), le tou­risme (Tam voyages), la dis­tri­bu­tion et les ser­vices (Tam cour­rier, Kle­du pres­sing, SPI bu­reau­tique…), l’agroa­li­men­taire, la res­tau­ra­tion, etc. À Ba­ma­ko, tout le monde connaît le ty­coon et la ma­gni­fique villa à l’ita­lienne qu’il a fait construire au mi­lieu d’une pal­me­raie, à l’en­trée de la Ci­té du Ni­ger. Mais c’est dans son im­mense bu­reau D’ACI 2000 que l’in­fluent pa­tron des pa­trons ma­liens a re­çu Jeune Afrique, avant d’em­bar­quer dans sa Classe S Ber­line noire qui le condui­ra chez le mi­nistre des Fi­nances « pour une au­dience pri­vée ».

JEUNE AFRIQUE: Quelles mis­sions vous êtes-vous fixées à la tête du pa­tro­nat ? MA­MA­DOU SIN­SY COU­LI­BA­LY: Mon rôle est de boos­ter le sec­teur pri­vé, de faire connaître le monde de l’en­tre­prise et de sen­si­bi­li­ser l’état pour qu’il tra­vaille avec nous. Pour ça, on doit se dire la vé­ri­té. Par exemple en ce qui concerne l’exi­gence d’une culture du tra­vail et de la com­pé­ti­ti­vi­té, ou la né­ces­si­té de mettre en place un sys­tème de taxes équi­table, puisque c’est le pri­vé qui donne tout et le pu­blic qui dé­pense. Pour moi, c’est un dé­fi per­ma­nent.

Que pen­sez-vous de la si­tua­tion éco­no­mique du pays ? Sur un plan ma­croé­co­no­mique, mal­gré la crise sé­cu­ri­taire, on peut dire que ce­la va à peu près. Le taux de crois­sance s’est éle­vé à plus de 5 % en 2016, des pro­jets se montent… Au­jourd’hui, ce que l’on de­mande au po­li­tique, c’est d’as­su­rer la sé­cu­ri­té. Nous, on s’oc­cupe du reste. Je suis très op­ti­miste, car dans le pays on prend en­fin conscience de l’im­por­tance du sec­teur pri­vé, et nous, les en­tre­pre­neurs, com­men­çons à rê­ver. On sait que ça va mar­cher. L’état in­ves­tit dans les routes et autres in­fra­struc­tures, par­tout des chan­tiers fleu­rissent : ça, c’est du concret. On voit aus­si que l’éco­no­mie ma­lienne prend son en­vol dans tous les sec­teurs, no­tam­ment grâce à la pré­sence étran­gère mi­li­taire et hu­ma­ni­taire. En fait, notre pays pro­fite de l’éco­no­mie mi­li­taire. Les sol­dats étran­gers sont des consom­ma­teurs et, dans une cer­taine me­sure, rem­placent les tou­ristes d’hier. L’im­mo­bi­lier dé­colle, dans cer­tains quar­tiers les res­tau­rants marchent mieux qu’avant, etc. On ne peut pas se plaindre.

Ce­la pro­fite-t-il vrai­ment au Mali, de fa­çon pé­renne ? Bien sûr ! D’abord, il y a une forte re­dis­tri­bu­tion lo­cale et des créa­tions d’em­plois, y com­pris dans les bases mi­li­taires. En­suite, cet ar­gent est re­ver­sé dans les caisses de l’état à tra­vers les taxes et les im­pôts. En­fin, ce sont des en­tre­prises ma­liennes qui sont dé­sor­mais char­gées

On de­mande au po­li­tique d’as­su­rer la sé­cu­ri­té. Nous, on s’oc­cupe du reste.

de la plu­part des tra­vaux et ser­vices. La sous-trai­tance s’est dé­ve­lop­pée à cause de l’in­sé­cu­ri­té, car nombre d’en­tre­prises étran­gères ne veulent pas prendre le risque de tra­vailler au Mali. Ce­la a pro­vo­qué un dé­clic : nos en­tre­pre­neurs ont pris conscience qu’il faut croire en ce pays et que, même dans un cli­mat d’in­sé­cu­ri­té, leurs so­cié­tés peuvent ga­gner de l’ar­gent. Par ailleurs, la dia­spo­ra ma­lienne est très ac­tive, en France et dans le monde. L’ar­gent qu’elle en­voie est plus im­por­tant que l’aide tech­nique ap­por­tée au Mali. C’est une vraie force !

Quelles sont les voies à ex­plo­rer pour ac­cé­lé­rer le dé­ve­lop­pe­ment ? Je suis per­sua­dé que, très pro­chai­ne­ment, les en­tre­prises ma­liennes vont re­ve­nir tra­vailler dans le Nord.

Per­son­nel­le­ment, je suis prêt à al­ler m’ins­tal­ler à Tom­bouc­tou ou à Gao. Il y a de l’ar­gent à y ga­gner dans la construc­tion, l’éner­gie, l’eau, etc. De­puis les in­dé­pen­dances, tout s’est dé­gra­dé au Mali. On a des pro­blèmes par­tout, y com­pris au pa­lais pré­si­den­tiel de Kou­lou­ba. Il faut tout re­cons­truire ! Une telle tâche ne peut être as­su­rée par une seule so­cié­té, et les fi­nan­ce­ments ne sont pas tout. Il faut des en­tre­prises spé­cia­li­sées, il faut des com­pé­tences. Sur ce point, les étran­gers peuvent nous ai­der. Com­ment amé­lio­rer le cli­mat des af­faires, no­tam­ment en ce qui concerne la cor­rup­tion ? C’est la plaie de notre so­cié­té ! Or on peut la stop­per par la nu­mé­ri­sa­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion pu­blique, qui sup­prime le contact entre usa­gers et agents de l’état. Si j’ai une carte ou que je fais des vi­re­ments, l’ar­gent va di­rec­te­ment dans les caisses de l’état, pas ailleurs. Nous avons aus­si un pro­blème de com­pé­ti­ti­vi­té. L’em­ploi est cher, les charges sont lourdes, notre ad­mi­nis­tra­tion n’est pas concur­ren­tielle… En re­vanche, Ba­ma­ko est à équi­dis­tance de toutes les ca­pi­tales d’afrique de l’ouest. Nous de­vons mi­ser sur cet atout et in­ves­tir dans la lo­gis­tique et la sous-trai­tance. Le pays peut re­trou­ver la voie de l’émer­gence, et ce­la très ra­pi­de­ment. Dès 2025, il fe­ra bon vivre au Mali, ou alors c’est qu’on au­ra dis­pa­ru à cause du ji­ha­disme. Soit on lutte, et l’éco­no­mie re­dé­marre, soit on crève. C’est quitte ou double.

Dans ses lo­caux du quar­tier ACI 2000, le 30 août.

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