Ces ob­jets qui ont une âme

Après avoir bâ­ti sa re­nom­mée in­ter­na­tio­nale de­puis la France, le de­si­gner Cheick Dial­lo est re­ve­nu s’ins­tal­ler à Ba­ma­ko en 2014. Au plus proche de ses rues et de ses ar­ti­sans.

Jeune Afrique - - LE PLUS DE JA | MALI - FRAN­ÇOIS-XA­VIER FRELAND

Der­rière la cé­lèbre place des Chas­seurs, à Nia­re­la, dans le centre de Ba­ma­ko, Cheick Dial­lo vit dans une belle villa ron­gée par la pluie et la vé­gé­ta­tion, au bout d’une im­passe. La grande mai­son ocre, des­si­née dans les an­nées 1960 par son père, Sey­dou Dial­lo, lui-même ar­chi­tecte, res­pire la cha­leu­reuse at­mo­sphère des vil­las des in­dé­pen­dances. Quand on entre chez le de­si­gner, on a un peu l’im­pres­sion de re­mon­ter un pan de l’his­toire du Mali : les pre­miers pré­si­dents ve­naient par­ta­ger un ca­fé sur cette ter­rasse. Les arcs et les voûtes rap­pellent le style néo­sou­da­nais, les py­lônes en bé­ton sup­por­tant une par­tie du toit sont un clin d’oeil à la mo­der­ni­té et à l’es­prit du Cor­bu­sier. Fau­teuils, tables, lu­mi­naires, jus­qu’à la bi­blio­thèque, où des livres vantent le mi­ni­ma­lisme : dans les meubles et ob­jets des­si­nés par Cheick Dial­lo, tout est un mé­lange de ré­cup et de raf­fi­ne­ment, épu­ré, im­pec­ca­ble­ment fi­ni. Les bu­reaux et ate­liers de Dial­lo De­si­gn sont ins­tal­lés sur les hau­teurs de Ba­ma­ko, mais le créa­teur aime tra­vailler chez lui, sur un bout de table de la ter­rasse. Par­fois, ses ar­ti­sans – qui tra­vaillent le fil de pêche, tordent le fer à bé­ton, mar­tèlent les cou­vercles de bou­teille, frappent de vieux pneus – viennent oeu­vrer dans le jar­din joux­tant la mai­son de leur pa­tron. « Dial­lo De­si­gn, c’est un peu le chaos or­ga­ni­sé, tout le monde met la main à la pâte », ex­plique ce der­nier.

DIDACTIQUE. Cheick Dial­lo, 56 ans, a étu­dié en France, à l’école na­tio­nale d’ar­chi­tec­ture de Nor­man­die (pro­mo­tion 1991), à Rouen, puis à l’école na­tio­nale su­pé­rieure de créa­tion in­dus­trielle, à Pa­ris. Et c’est pour le de­si­gn qu’il s’est pas­sion­né. In­fluen­cé par l’école an­glo-saxonne, no­tam­ment par l’amé­ri­cain Frank Geh­ry et par l’is­raé­lien Ron Arad, mais aus­si par les Fran­çais Phi­lippe Starck et Pa­trick Jouin, il a un style à la fois bien à lui et in­dé­fi­nis­sable : « Je suis une éponge. Mon de­si­gn est une in­fluence de beau­coup de choses. Je ne veux pas être en­fer­mé dans une boîte. Et je ne cherche pas à faire du mali-ma­lien, ma culture est mé­tisse. » Membre du ré­seau De­si­gn Net­work Afri­ca (DNA), qui compte quelques poin­tures telles que la Ké­nyane Adele De­jak et le Bur­ki­na­bè Ha­med Ouat­ta­ra, Cheick Dial­lo avait été l’un des créa­teurs les plus re­mar­qués lors de la re­ten­tis­sante ex­po­si­tion « Afri­ca Re­mix », qui, de 2004 à 2007, a tour­né du Kunst­pa­last de Düs­sel­dorf à la Jo­han­nes­burg Art Gal­le­ry, en pas­sant par la Hay­ward Gal­le­ry de Londres, le Centre Pom­pi­dou, à Pa­ris, le Mo­ri Art Mu­seum To­kyo et le Mo­der­na Mu­seet de Stock­holm. De­puis, il est ré­gu­liè­re­ment in­vi­té aux bien­nales du de­si­gn dans le monde en­tier – il se­ra pro­chai­ne­ment à celle d’am­ster­dam. Pen­dant des an­nées, Cheick Dial­lo a gar­dé sa ré­si­dence prin­ci­pale à Rouen et pas­sait une par­tie de l’an­née à Ba­ma­ko, pour s’ins­pi­rer et tra­vailler avec ses ar­ti­sans. C’est l’un d’eux qui a don­né sa forme dé­fi­ni­tive et son sur­nom au fau­teuil San­sa, l’un des plus cé­lèbres mo­dèles ima­gi­nés par le créa­teur, en maillage de fer de cou­leur rouge ou bleue. En 2014, le de­si­gner a dé­ci­dé de s’ins­tal­ler dé­fi­ni­ti­ve­ment dans sa ville na­tale. « On me di­sait : “Tu es dingue! Tu es re­con­nu, qu’est-ce que tu vas faire au Mali ?” Et moi, je ré­pon­dais : “Jus­te­ment, il y a tout à faire chez moi, chez vous c’est sa­tu­ré” », ra­conte-t-il. Dé­sor­mais consi­dé­ré com­me­le­de­si­gner ma­lien, y com­pris par ses com­pa­triotes, for­ma­teur et consul­tant en de­si­gn pour de grandes ins­ti­tu­tions, Cheick Dial­lo a dé­co­ré plu­sieurs am­bas­sades à Ba­ma­ko, no­tam­ment celles de France et de Bel­gique. Son ate­lier réa­lise un chiffre d’af­faires an­nuel d’en­vi­ron 40 mil­lions de F CFA (61 000 eu­ros) et em­ploie une di­zaine de per­sonnes. Ses clients sont ma­jo­ri­tai­re­ment sud-afri­cains, sé­né­ga­lais et gha­néens, mais il y a aus­si des Amé­ri­cains, des Al­le­mands, des Fran­çais… Ce dont Dial­lo rêve au­jourd’hui, c’est d’ou­vrir un « sho­wroom didactique » à Ba­ma­ko, « où tout le monde pour­rait voir les meubles, les ob­jets, en dis­cu­ter et par­ler dé­co ».

Dans sa villa du quar­tier de Nia­re­la, le 31 août.

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