Par­cours

Meh­di Mai­zi, l’ex­pert de la mai­son rap

Jeune Afrique - - ÉDITORIAL - AR­NAUD AU­BRY Pho­to : DA­MIEN GRENON pour JA

Ul­tra­vio­lence, ho­mo­pho­bie, mi­so­gy­nie, l’ani­ma­teur veut com­battre les vieux dé­mons du rap.

S’il était rap­peur, on di­rait de lui qu’il a un sa­cré flow. Meh­di Mai­zi est ex­trê­me­ment ba­vard, ses mains tou­jours en mou­ve­ment ac­com­pa­gnant ses mots et son pe­tit che­veu sur la langue (bien pen­due). Le tren­te­naire n’est pas rap­peur, mais il a quand même fait du rap son mé­tier. Son em­ploi du temps est très char­gé: ani­ma­teur de La Sauce, une émis­sion dif­fu­sée tous les soirs de se­maine sur OKLM Ra­dio, et du pod­cast heb­do­ma­daire No Fun, il est éga­le­ment pro­gram­ma­teur et pro­duc­teur pour la chaîne hip-hop de Dee­zer. C’est d’ailleurs dans les lo­caux de la start-up fran­çaise de strea­ming que nous le ren­con­trons, dans la salle Louis-arm­strong (la salle Drake n’était pas libre). « J’ai tou­jours vou­lu faire quelque chose dans ce mi­lieu, mais j’ai très vite com­pris que je ne pour­rais pas être rap­peur ou faire du son : j’ai es­sayé et c’était ca­tas­tro­phique… J’ai donc com­men­cé à écrire sur le rap, pour Abc­dr du son », ra­conte-t-il en évo­quant ses dé­buts. De 2008 à 2014, Meh­di contri­bue donc bé­né­vo­le­ment aux pages de ce ma­ga­zine en ligne spé­cia­li­sé dans le hip-hop. Il mène alors « une vie un peu schi­zo­phrène », jour­na­liste la nuit, jon­glant entre les in­ter­views et les concerts, et consul­tant le jour dans la so­cié­té de conseil Au­di­soft Oxéa, pré­pa­rant ses Po­wer­point et « [s]’en­nuyant pro­fon­dé­ment ». Ce mé­tier de consul­tant, il l’a choi­si par dé­faut, parce qu’il était « le mec qui n’est pas trop mau­vais à l’école, qui ne sait pas quoi faire de sa vie et fi­nit par faire une école de com­merce »… Mais un CDI très bien payé, c’était aus­si alors une ma­nière de « ras­su­rer [sa] mère et de lui faire plai­sir », avoue ce fils unique à la jeu­nesse mou­ve­men­tée. Né en 1986 à Aïn Taya, en Al­gé­rie, il quitte le pays avec ses pa­rents quatre ans plus tard, au tout dé­but de la dé­cen­nie noire. Son père est alors pré­sen­ta­teur de jour­nal té­lé­vi­sé et re­çoit des me­naces de mort, « un peu comme tout le mi­lieu in­tel­lec­tuel et mé­dia­tique », s’ex­cuse-t-il presque. Di­rec­tion la France, donc, en 1990. La mère de Meh­di, qui était méde- cin en Al­gé­rie, de­vient in­fir­mière faute d’équi­va­lence des di­plômes. L’an­cien jour­na­liste, lui, ne trouve pas sa place, il est sou­vent ab­sent, sombre dans l’al­coo­lisme. Les pa­rents di­vorcent. Sa mère l’élè­ve­ra seule, un su­jet ré­cur­rent dans les chan­sons de rap qu’il écoute en boucle dès l’ado­les­cence…

C’est beau­coup plus tard, en dé­cembre 2013, que Meh­di Mai­zi fi­nit par lâ­cher son bou­lot dans l’au­dit pour vivre plei­ne­ment sa pas­sion du rap. Fi­ni le bé­né­vo­lat, il passe pro et anime une émis­sion dif­fu­sée sur Dai­ly­mo­tion, le concur­rent fran­çais deyou­tube. Et si ses pre­miers pas se font sur in­ter­net, ils sont fil­més dans un stu­dio avec un pu­blic, des chro­ni­queurs… et des in­vi­tés. Ce qui n’est pas tou­jours fa­cile. Il faut sa­voir gé­rer des ego sur­di­men­sion­nés et des dé­ra­pages plus ou moins contrô­lés. « Si le rap peut avoir une image sul­fu­reuse, j’ai ra­re­ment été confron­té à des ar­tistes qui font du hors-piste », pré­vient-il d’em­blée. Avant d’avouer tou­te­fois n’avoir peut-être « pas été as­sez clair » face par exemple au rap­peur Alk­pote, qui, dans plu­sieurs en­tre­tiens, s’est dé­cla­ré ho­mo­phobe. Il au­rait dû pré­ci­ser que, « évi­dem­ment, [il] se dé­so­li­da­rise de ses pro­pos, et que même [s’il sait] qu’il le fait au mil­lième de­gré, [il com­prend] que ça puisse cho­quer ». Si Meh­di avait été rap­peur, est-ce qu’il au­rait fait du rap conscient ? Il mène en tout cas une ré­flexion sur l’in­fluence

qu’il peut avoir sur ses au­di­teurs. « C’est à nous de com­battre les vieux dé­mons du rap. Le mi­lieu du rap s’of­fusque beau­coup moins pour une rime ho­mo­phobe que pour une rime ra­ciste… » Pour­quoi ? « Parce que, dans le monde du rap, pen­dant très long­temps ça a été nor­mal d’être ho­mo­phobe, mi­so­gyne, etc. C’est à nous, la nou­velle gé­né­ra­tion, de dire : on est en 2017, on a dé­pas­sé ça. »

Idem pour la vio­lence : « Après les at­ten­tats du 13 no­vembre, je me suis ren­du compte qu’on de­vait peu­têtre se po­ser quelques ques­tions sur ce qu’on écoute, sur l’ef­fet que ça peut avoir sur nous… Après, ça ne m’em­pêche pas de conti­nuer à écou­ter Ka­lash, de Boo­ba et Kaa­ris! » Tout de même, c’est une ques­tion qui le ta­raude, « en pre­nant de l’âge », dit-il du haut de ses 31 ans. Fe­ra-t-il écou­ter du rap à ses (fu­turs) en­fants? « Oui, bien sûr, mais peut-être pas n’im­porte le­quel… Je ne sais pas si je se­rais content que mon en­fant me sorte: “Sors les ka­lachs comme à Mar­seille !” » Entre-t-il dans l’âge de rai­son ? Peut-être. D’ailleurs, il s’est « même mis au run­ning », nous dit-il en bla­guant. Si Meh­di Mai­zi avait été rap­peur, il au­rait mis ses mor­ceaux sur in­ter­net, sur les sites de strea­ming comme Spo­ti­fy ou You­tube, pour se faire re­mar­quer. Il n’est pas rap­peur, mais il a lui aus­si fleu­ri sur le web. Comme le rap, il a contour­né, par ha­sard ou par né­ces­si­té, les mé­dias mains­tream avant de de­ve­nir in­con­tour­nable. Après avoir été chro­ni­queur pour Monte le son !, sur France 4, et avoir écrit un livre, Rap fran­çais, une ex­plo­ra­tion en 100 al­bums (éd. Le mot et le reste, 2015), il a lan­cé une nou­velle émis­sion de rap pour Mouv’, la ra­dio « jeune » de Ra­dio France. Il de­vient pe­tit à pe­tit une ré­fé­rence dans les mé­dias. Dans la ca­fé­té­ria de Dee­zer, il se place pour le pho­to­graphe de­vant un mur re­cou­vert d’au­to­graphes de chan­teurs cé­lèbres pré­sents sur le ser­vice de strea­ming. Mal­gré leurs chiffres de ventes as­tro­no­miques, au­cun rap­peur n’y est. « Tu vois, il y a en­core du bou­lot ! » plai­sante-t-il.

C’est en France, à l’ado­les­cence, que ce pas­sion­né at­trape (du­ra­ble­ment) la fièvre mu­si­cale.

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