Côte d’ivoire

Ar­tille­rie en sous-sol

Jeune Afrique - - ÉDITORIAL - VINCENT DUHEM, en­voyé spé­cial à Abid­jan

C’ est un gym­nase aban­don­né en bord de route, à At­té­cou­bé, un quar­tier d’abid­jan si­tué entre le Pla­teau et Yo­pou­gon. Il y a en­core peu de temps, des en­fants s’y en­traî­naient au judo. Au sol, des vê­te­ments et quelques char­geurs vides. Le 27 sep­tembre, l’ar­mée ivoi­rienne a an­non­cé y avoir dé­cou­vert une im­por­tante cache d’armes. Des fu­sils d’as­saut AK-47, des mi­trailleuses lourdes, des gre­nades, des lan­ce­ro­quettes, des obus, 300 treillis, des ca­goules, de fausses plaques d’ im­ma­tri­cu­la­tion, des mu­ni­tions, des ex­plo­sifs ain­si qu’un vé­hi­cule. Lors de la sai­sie, 37 cartes es­tam­pillées « Mou­ve­ment guer­rier pour la di­gni­té et la jus­tice en Côte d’ivoire » ont éga­le­ment été re­trou­vées. Dans le quar­tier, on se dit in­quiet mais pas vrai­ment sur­pris. Les ha­bi­tants ra­content qu’ils avaient pris l’ha­bi­tude de voir dé­am­bu­ler des hommes ar­més. Né pen­dant la crise pos­té­lec­to­rale de 2010-2011, ce mou­ve­ment avait épau­lé les Forces nou­velles lors de la ba­taille d’abid­jan. Ses membres, di­ri­gés par Trao­ré Zan­ga, dit « Com­man­dant bar­bu », n’ont pas été in­té­grés dans les Forces ré­pu­bli­caines de Côte d’ivoire (FRCI). C’est la deuxième sai­sie im­por­tante en quelques mois. Le 15 mai, alors que des mu­ti­ne­ries se­couaient le pays, quinze tonnes d’armes en­core dans leur em­bal­lage – AK-47 et lance-ro­quettes – ain­si que des mu­ni­tions étaient re­trou­vées dans l’an­cienne pis­cine ré­amé­na­gée en sous-sol d’une villa. Une pro­prié­té ap­par­te­nant à Soul to Soul, le di­rec­teur du pro­to­cole de Guillaume So­ro, l’ex-chef re­belle de­ve­nu pré­sident de l’as­sem­blée na­tio­nale.

SURVENDU. Au-de­là des consé­quences po­li­tiques qu’elles peuvent avoir, ces dé­cou­vertes prouvent qu’une par­tie des armes uti­li­sées pen­dant la crise po­li­ti­co-mi­li­taire n’a pas re­joint les stocks of­fi­ciels de l’ar­mée. Elles jettent éga­le­ment le doute sur l’ef­fi­ca­ci­té du pro­gramme de dé­sar­me­ment, dé­mo­bi­li­sa­tion et ré­in­ser­tion (DDR), qui s’est of­fi­ciel­le­ment ache­vé le 30 juin 2015. À l’époque pour­tant, le pro­ces­sus di­ri­gé par Fi­del Sa­ras­so­ro, ac­tuel di­rec­teur de ca­bi­net du pré­sident Alas­sane Ouat­ta­ra, et ac­com­pa­gné par les Na­tions unies avait été glo­ba­le­ment sa­lué. Dans les cou­loirs de L’ONU, on van­tait ses ré­sul­tats pro­bants et l’on par­lait même d’un « mo­dèle ivoi­rien ». « On a survendu le DDR, as­sure au­jourd’hui un ex­pert sé­cu­ri­taire. Les sta­tis­tiques du dé­sar­me­ment ont été gon­flées et le prin­ci­pal dé­fi, qui était la prise de contrôle par l’ar­mée des stocks d’armes, n’a pas été re­le­vé. » « Tout pays ayant tra­ver­sé dix an­nées de crise se­rait dans notre si­tua­tion, ré­pond un cadre du mi­nis­tère de l’in­té­rieur et de la Sé­cu­ri­té. Nous avons conti­nué à ré­cu­pé­rer et dé­truire des armes même après la fin du DDR. La Com­mis­sion na­tio­nale de lutte contre la pro­li­fé­ra­tion et la cir­cu­la­tion illi­cite des armes lé­gères a fait un­gros tra­vail. Rien qu’en avril 2017, elle a pro­cé­dé à la des­truc­tion de

574 armes au 4e ba­taillon d’in­fan­te­rie de Ko­rho­go. » La même source rap­pelle qu’entre 2002 et 2010 les li­vrai­sons d’armes dont a bé­né­fi­cié la ré­bel­lion se sont faites dans l’opa­ci­té la plus to­tale. Un membre de la Com­mis­sion de lutte contre la pro­li­fé­ra­tion des armes pour­suit: « La dif­fi­cul­té est que l’on a du mal à éva­luer la quan­ti­té pré­cise d’armes en­core en­cir­cu­la­tion. C’est la consé­quence de la crise ivoi­rienne mais pas seule­ment. Quand les guerres du Li­be­ria et de la Sier­ra Leone ont pris fin, et après la chute de Kadha­fi, beau­coup d’armes sont en­trées dans le pays. » Le groupe d’ex­perts des Na­tions unies a été l’un des pre­miers à s’en in­quié­ter. En 2015, il af­fir­mait qu ’« un grand nombre d’ armes et de mu­ni­tions [étaient] tou­jours en cir- cu­la­tion ». « Cette si­tua­tion met en évi­dence la com­plexi­té du pro­ces­sus de dé­sar­me­ment et des ef­forts faits pour ré­cu­pé­rer le ma­té­riel de guerre », ajou­tait-il. Unan­plus tard, un autre rap­port onu­sien met­tait di­rec­te­ment en cause Guillaume So­ro, ac­cu­sant les Forces nou­velles d’avoir ache­té 300 tonnes d’armes et de mu­ni­tions au len­de­main de la crise pos­té­lec­to­rale. Du ma­té­riel ac­quis au Bur­ki­na Fa­so et en­tre­po­sé à Boua­ké et à Ko­rho­go, se­lon les ex­perts de L’ONU.

AS­SU­RANCE-VIE. Guillaume So­ro a tou­jours re­je­té ces ac­cu­sa­tions. « Après la crise, il est vrai que nous avons pré­fé­ré gar­der une par­tie de nos armes avec nous parce que les pro-gbag­bo étaient dans les ca­sernes et que nous ne leur fai­sions pas confiance, argue

Après la chute de Kadha­fi, une grande quan­ti­té de ma­té­riel mi­li­taire est en­trée dans le pays.

un an­cien com­zone. Il y en avait à la fron­tière avec le Li­be­ria, à Ko­rho­go, à Odien­né et à Boua­ké. Mais en 2012, après son dé­part de la pri­ma­ture, So­ro a de­man­dé à tous les an­ciens chefs de la ré­bel­lion de rendre les armes. Lui-même en avait à Abid­jan mais il les a don­nées à l’ar­mée et no­tam­ment aux forces spé­ciales. » En met­tant en place un sys­tème de ro­ta­tion des com­zones, les au­to­ri­tés ont éga­le­ment ten­té d’éloi­gner les an­ciens chefs de guerre des pou­drières. Mais ceux­ci ont contour­né la ma­noeuvre. Ils ont pla­cé des proches à leur place et ou­vert la voie à une nou­velle gé­né­ra­tion de com­zones qui ré­pondent plus aux ordres de leurs aî­nés qu’à ceux de leur hié­rar­chie. Pour ceux qui sont vi­sés par des man­dats d’ar­rêt dé­li­vrés par la jus­tice ivoi­rienne ou sous la me­nace de la Cour pé­nale in­ter­na­tio­nale (CPI), ces armes sont une as­su­rance-vie. Un fa­mi­lier de l’ex-ré­bel­lion af­firme qu’une par­tie du ma­té­riel uti­li­sé par l’uni­té de pro­tec­tion rap­pro­chée de So­ro lors­qu’il était Pre­mier mi­nistre a été conser­vée à la base aé­rienne de Boua­ké : « Ces armes ont en­suite été ré­par­ties dans la ville, no­tam­ment chez Soul to Soul mais aus­si chez Souleymane Zé­bré, un an­cien proche conseiller de So­ro. » Zé­bré a d’ailleurs été au­di­tion­né en juillet par la jus­tice mi­li­taire. Au­jourd’hui, une di­zaine d’en­quê­teurs ivoi­riens, épau­lés par un ex­pert de L’ONU dont la mis­sion a

Se­lon les ex­perts de L’ONU, trois im­por­tantes caches d’armes res­te­raient à dé­cou­vrir.

été pro­lon­gée jus­qu’en mars 2018, sont char­gés d’iden­ti­fier la pro­ve­nance et le mode d’ac­qui­si­tion des armes re­trou­vées de­puis le mois de mai. Ils doivent aus­si lo­ca­li­ser d’autres caches. Il y en au­rait en­core au moins trois, dans l’ouest, l’est et le nord du pays. Plu­sieurs di­zaines d’of­fi­ciers ont été en­ten­dus. So­ro lui-même a été in­ter­ro­gé par L’ONU fin juillet, ce qu’il a peu goû­té. Un pre­mier rap­port a été re­mis aux au­to­ri­tés ivoi­riennes. Que comptent-elles en faire ? « Elles sont dans une si­tua­tion dé­li­cate. La guerre a ses se­crets qu’il vaut mieux ne pas ré­vé­ler », ex­plique un membre du Conseil na­tio­nal de sé­cu­ri­té (CNS). Un of­fi­cier af­firme ain­si que le fa­meux « Com­man­dant bar­bu », dé­cé­dé il y a quelques mois, était en contact avec cer­tains membres de l’ap­pa­reil sé­cu­ri­taire ivoi­rien. « L’exis­tence de caches d’armes n’est pas un fait nou­veau, af­fir­met-il. C’est le contexte qui a chan­gé. Pen­dant des an­nées, le ré­gime a vé­cu avec la peur d’un re­tour ar­mé des pro-gbag­bo. Mais main­te­nant que les al­liés po­li­tiques d’hier se que­rellent, on ne sait pas à quoi ces armes pour­raient ser­vir. » Alors que les at­taques contre les forces de sé­cu­ri­té se sont mul­ti­pliées ces der­niers mois, la pré­sence de vastes quan­ti­tés d’armes non ré­per­to­riées pose bien en­ten­du des pro­blèmes de sé­cu­ri­té na­tio­nale. Mais elle in­quiète aus­si dans le reste de la sous-ré­gion : en août 2013, une car­gai­son d’armes en pro­ve­nance de Ko­rho­go a été sai­sie sur le ter­ri­toire ni­gé­rien. Nia­mey soup­çonne qu’elles aient été des­ti­nées à Bo­ko Ha­ram, au Ni­ge­ria. Et dans un rap­port très dé­taillé pa­ru en no­vembre 2016, le Con­flict Ar­ma­ment Re­search ré­vé­lait que des fu­sils d’as­saut ap­par­te­nant à l’ar­mée ivoi­rienne avaient été re­trou­vés… en Cen­tra­frique. Entre les mains des re­belles de la Sé­lé­ka.

Le 15 mai, lors d’une sai­sie dans une villa de Boua­ké ap­par­te­nant à Soul to Soul, di­rec­teur du pro­to­cole de Guillaume So­ro.

Le pro­gramme de dé­sar­me­ment, dé­mo­bi­li­sa­tion et ré­in­ser­tion s’est of­fi­ciel­le­ment ache­vé en juin 2015.

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