Mu­sique

Un tré­sor pré­ser­vé

Jeune Afrique - - ÉDITORIAL - RO­MAIN GRAS

Avant que plus de deux dé­cen­nies de guerre n’éventrent ses rues et ses fa­çades, Mo­ga­dis­cio dan­sait. Sur les pistes des hô­tels Jub­ba et Al-uru­ba, la jeu­nesse so­ma­lienne ve­nait se dé­han­cher aux rythmes du Dur-dur ou de l’if­tin Band, groupes lé­gen­daires de l’époque. C’étaient les an­nées 1970. Un faux air de « swin­ging six­ties » pla­nait sur la Corne de l’afrique, et la So­ma­lie du gé­né­ral Siad Bar­ré abri­tait l’une des scènes mu­si­cales les plus foi­son­nantes du­con­ti­nent. « Mo­ga­dis­cio a été une place forte des routes com­mer­ciales, d’où son sur­nom de Perle de l’océan In­dien. Lors­qu’on écoute une chan­son, on en­tend dix pays dif­fé­rents avec des so­no­ri­tés in­diennes, des in­fluences per­sanes et moyen-orien­tales », ré­sume Vik So­ho­nie. Jeune pa­tron du la­bel new-yor­kais Os­ti­na­to Re­cords, il a sor­ti en août der­nier Sweet as Bro­ken Dates, une com­pi­la­tion de quinze titres de mu­sique so­ma­lienne en­re­gis­trés dans les an­nées 1970 et 1980.

FA­CETTE. Au­jourd’hui, la So­ma­lie oc­cupe ra­re­ment l’ac­tua­li­té si ce n’est pour re­la­ter le der­nier at­ten­tat des ter­ro­ristes She­bab. Pour Vik So­ho­nie, an­cien jour­na­liste, cette nar­ra­tion à sens unique a mo­ti­vé la créa­tion de son la­bel, en 2016. Le la­bel Os­ti­na­to comp­tait jus­qu’à pré­sent deux al­bums à son ca­ta­logue, l’un sur Haï­ti, l’autre sur le Cap-vert. « L’idée du la­bel n’est pas seule­ment de vendre de la mu­sique, mais de mon­trer une autre fa­cette de cer­tains pays qui sont mal re­pré­sen­tés dans les mé­dias », ex­plique-t-il. En­fant, le f on­da­teur d’os­ti­na­to dé­mé­na­geait ré­gu­liè­re­ment. De l’asie du Sud-est aux États-unis, « l’in­té­gra­tion pas­sait tou­jours par la mu­sique ». Ac­cu­mu­ler des vi­nyles pour com­prendre un pays. Pour son la­bel, la mé­thode est res­tée la même, tra­quer la mu­sique et les ar­tistes afin de ra­con­ter une époque. Sweet as Bro­ken Dates dé­voile une autre So­ma­lie à tra­vers une mu­sique aux in­fluences mul­ti­cul­tu­relles et des in­ter­prètes fé­mi­nines comme fi­gures de proue, à l’image de Faa­du­mo Qaas­sim ou de Hi­bo Nuu­ra. Des voix qui rap­pellent que, sous Siad Bar­ré, plu­sieurs ré­formes avaient été en­tre­prises pour amé­lio­rer la place des femmes dans la so­cié­té. Pour­tant, ce fa­bu­leux pa­tri­moine mu­si­cal est long­temps res­té confi­den­tiel. Suite à son coup d’état, en 1969, Siad Bar­ré place la re­nais­sance de la culture et de la langue so­ma­lies au centre des prio­ri­tés. Grâce à cette po­li­tique qui vise à ache­ver le pro­ces­sus de dé­co­lo­ni­sa­tion, l’in­dus­trie mu­si­cale fleu­rit mais pros­père dans un État na­tio­na­liste et ré­pres­sif. Les ar­tistes res­tent can­ton­nés aux ra­dios d’état, théâtres et pistes de danse de Mo­ga­dis­cio.

Des mil­liers d’en­re­gis­tre­ments ont été en­ter­rés ou ex­pé­diés dans des pays voi­sins.

Les chan­sons pré­sentes sur l’al­bum sont ma­jo­ri­tai­re­ment is­sues d’un fonds d’ar­chives de plus de 10000 cas­settes conser­vé à la fon­da­tion Red­sea, centre cultu­rel de Har­gei­sa, au So­ma­li­land. Des en­re­gis­tre­ments de dis­cours, de chan­sons et de­poé­sie orale, en­ter­rés dans le sol ou ex­pé­diés dans les pays voi­sins par les équipes de ra­dio du pays pour échap­per aux bom­bar­de­ments du ré­gime à la fin des an­nées 1980. « On ou­blie sou­vent que le pa­tri­moine cultu­rel est une des vic­times prin­ci­pales d’un conflit », rap­pelle Ja­ma Musse Ja­ma, di­rec­teur de la fon­da­tion, dont les équipes ont tra­qué ces ar­chives pen­dant plus de dix ans. Au­jourd’hui, Mo­ga­dis­cio sort pro­gres­si­ve­ment de l’or­nière, le théâtre na­tio­nal est en pleine ré­no­va­tion et la dia­spo­ra se mo­bi­lise pour inon­der les ré­seaux avec les ar­chives fa­mi­liales. « Lorsque ce glo­rieux pas­sé mu­si­cal se­ra ré­in­té­gré dans l’ima­gi­naire col­lec­tif, ce­la don­ne­ra un nou­vel élan à la culture so­ma­lienne et plus de confiance à la gé­né­ra­tion qui n’a connu que la guerre, as­sure Vik So­ho­nie, convain­cu que la re­nais­sance ne fait que com­men­cer. On a seule­ment ou­vert une porte. »

Murs de cas­settes, dans les lo­caux de la fon­da­tion Red­sea.

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