De­main, la Chine

Jeune Afrique - - CE QUE JE CROIS -

Au pou­voir de­puis 1949, le Par­ti com­mu­niste chi­nois a te­nu, du18au25oc­tobre, à Pé­kin, son XIXE congrès. Ses di­ri­geants ont pris une orien­ta­tion et des dé­ci­sions dont ils pensent qu’elles fe­ront en­trer la Chine dans une nou­velle ère. Ce qu’ils ont dé­ci­dé, un mil­liard et de­mi de Chi­nois de­vront l’ac­cep­ter. Mais la Chine de cette « ère nou­velle » se­ra plus pré­sente dans le monde. Ses « oui » et ses « non » se­ront plus au­dibles et plus di­rec­tifs que par le pas­sé. Ils re­ten­ti­ront donc sur les autres 6 mil­liards d’êtres hu­mains.

Le congrès a adop­té, par­mi ses prin­cipes di­rec­teurs, la pen­sée de Xi Jin­ping, se­cré­taire gé­né­ral du par­ti, chef des ar­mées et pré­sident de la Ré­pu­blique po­pu­laire. Xi Jin­ping a éla­bo­ré un plan des­ti­né à faire en­trer la Chine dans une nou­velle ère au cours de la­quelle, en deux longues étapes1, elle édi­fie­ra et pra­ti­que­ra un « so­cia­lisme aux ca­rac­té­ris­tiques chi­noises ». Et, si­mul­ta­né­ment, re­trou­ve­ra son rang de pre­mière na­tion du monde : ce se­ra la re­nais­sance de l’em­pire du Mi­lieu. À 64 ans, Xi Jin­ping a donc été in­tro­ni­sé par le XIXE congrès troi­sième grand lea­der du Par­ti com­mu­niste du pays, les deux pre­miers étant Mao Ze­dong et Deng Xiao­ping. Il condui­ra la Chi­ne­dans­cette nou­velle ère aus­si long­temps qu’il en au­ra la force, pro­ba­ble­ment jus­qu’à la fin de la pre­mière étape, en 2035. La Chine de Xi Jin­ping a dé­ci­dé que son Par­ti com­mu­niste, ex­pur­gé des cor­rom­pus (plu­sieurs di­zaines de mil­liers2), de­meu­re­ra au-des­sus du gou­ver­ne­ment comme de l’ar­mée. Mais le Par­ti – co­lonne ver­té­brale du­pays – et le gou­ver­ne­ment se­ront in­ti­me­ment sou­dés. Dé­sor­mais, Xi Jin­ping est le Par­ti : il dé­fi­nit ce que ce der­nier doit faire et de­ve­nir, qui est com­mu­niste et qui ne l’est pas. Son au­to­ri­té n’a pas de li­mite dans le temps. Il ne suc­cède pas seu­le­ment à Mao Ze­dong et à Deng Xiao­ping. Il se­ra à la Chine de l’ère nou­velle ce que Lé­nine fut à L’URSS : un fon­da­teur.

En 1979, Deng Xiao­ping avait sor­ti la Chine de son en­fer­me­ment et l’avait fait en­trer dans l’éco­no­mie de mar­ché: elle est de­ve­nue « l’ate­lier

du monde », puis le pre­mier ex­por­ta­teur de la pla­nète. À ses suc­ces­seurs im­mé­diats, Deng a re­com­man­dé­de­faire pro­fil bas: la Chine en­ré­sur­rec­tion ne doit pas clai­ron­ner ses ca­pa­ci­tés et ses suc­cès, ni mon­trer qu’elle a « ap­pris à conduire ». Il leur a éga­le­ment conseillé de pra­ti­quer un pou­voir col­lé­gial, re­nou­ve­lable une fois tous les cinq ans et qu’on quitte obli­ga­toi­re­ment à 75 ans. Mais, se­lon Xi Jin­ping, cette ère est ter­mi­née. Il pré­co­nise d’adop­ter et de pra­ti­quer un « so­cia­lisme aux ca­rac­té­ris­tiques chi­noises pour une ère nou­velle ». On conser­ve­ra la fa­meuse éco­no­mie de mar­ché em­prun­tée au ca­pi­ta­lisme, mais, pour tout le reste, on fe­ra l’in­verse de ce qu’avait re­com­man­dé Deng Xiao­ping à la fin du siècle der­nier.

Ain­si, en Chine, tous les trente ou qua­rante ans, ar­rive au pou­voir su­prême un grand lea­der com­mu­niste qui in­flé­chit la po­li­tique de son illustre pré­dé­ces­seur, voire fait l’in­verse; il ren­force l’au­to­ri­té et le pou­voir du Par­ti, oriente le pays dans une nou­velle di­rec­tion. Mao, Deng et Xi, cha­cun des­trois, àson­heure, aper­son­ni­fié ou per­son­ni­fie à la fois la conti­nui­té et le chan­ge­ment. Leur point com­mun? Eux et le Par­ti com­mu­nis­te­se­son­tem­pa­rés de ce le­vier ex­tra­or­di­naire qu’est le na­tio­na­lisme chi­nois. Avant eux, la Chine avait été hu­mi­liée et oc­cu­pée, se trou­vait hors du XXE siècle et du monde. En trois quarts de siècle, le Par­ti com­mu­niste et ses trois grands di­ri­geants l’au­ront uni­fiée et mo­der­ni­sée, lui re­don­nant du même coup son rang de pre­mière puis­sance du monde.

Le com­mu­nisme et les par­tis com­mu­nistes ont par­tout ailleurs la­men­ta­ble­ment échoué. Si la « nou­velle ère » de Xi Jin­ping n’est pas un mi­rage, si l’oncle Xi réus­sit son coup, comme on dit, il contri­bue­ra à ré­ha­bi­li­ter le com­mu­nisme. Ou, à tout le moins, « un so­cia­lisme aux ca­rac­té­ris­tiques chi­noises », c’est-à-dire un so­cia­lo­com­mu­nisme asia­tique.

Qui au­ra em­prun­té au ca­pi­ta­lisme l’éco­no­mie de mar­ché et au mar­xisme-lé­ni­nisme le par­ti unique, le pou­voir cen­tra­li­sé et la toute-puis­sance de l’état, tant po­li­tique qu’éco­no­mique. Le culte de la per­son­na­li­té en plus. Xi Jin­ping a donc fait adop­ter par le congrès de son par­ti une ligne fai­sant la syn­thèse entre Mao Ze­dong et Deng Xiao­ping: sa pen­sée s’ins­pire de l’un et de l’autre.

Mais il y a beau­coup plus : le Par­ti com­mu­niste chi­nois et son chef in­con­tes­té, Xi Jin­ping, ont en­tre­pris de faire de la Chine, dès 2018, le chal­len­ger idéo­lo­gique des États-unis et, plus lar­ge­ment, de l’oc­ci­dent. Elle pra­ti­que­ra une forme de so­cia­lisme fon­dée sur l’éco­no­mie de mar­ché, avec uné­tat do­mi­nant et une­con­cen­tra­tion des pou­voirs entre les mains d’un par­ti unique di­ri­gé par un­lea­der in­con­tes­té. Des élec­tions trans­pa­rentes et contra­dic­toires ? Niet. Des contre-pou­voirs ? Non plus. Une al­ter­nance? Pas ques­tion. L’ar­mée se­ra de plus en plus puis­sante et mo­derne (son bud­get a été mul­ti­plié par neuf en un quart de siècle, pas­sant de 17 mil­liards de dol­lars en 1990 à 152 mil­liards en 2017). La re­cherche scien­ti­fique et l’in­no­va­tion se­ront les atouts maîtres de ce nou­veau ré­gime. Sa mon­naie, le ren­min­bi, est dé­jà l’une des cinq mon­naies in­ter­na­tio­nales. Et il au­ra à sa tête un guide, un nou­veau « grand ti­mo­nier ».

Un autre monde en somme, dif­fé­rent de l’oc­ci­dent, voire op­po­sé à lui. Et qui se pré­sen­te­ra à nous comme une al­ter­na­tive. Il y a fort à pa­rier qu’il ne s’écou­le­ra pas beau­coup d’an­nées avant qu’on nous de­mande de choi­sir et que « le non-ali­gne­ment » ne soit plus ac­cep­té ni par l’un ni par l’autre.

1. La pre­mière, jus­qu’en 2035, du­re­ra dix-huit ans ; la se­conde, de 2035 à 2050, quinze ans. Si le Par­ti com­mu­niste chi­nois est alors en­core au pou­voir, il au­ra exer­cé le lea­der­ship pen­dant tout un siècle.

2. « Si vous vou­lez réus­sir en po­li­tique, a dé­cré­té Wang Qi­shan, qui a conduit l’épu­ra­tion et la mo­ra­li­sa­tion du par­ti, vous de­vez ces­ser d’être ob­sé­dés par l’ar­gent ou par les femmes. » (sic)

Xi Jin­ping est dé­sor­mais le « grand ti­mo­nier » de la Chine.

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