Algérie-ma­roc: « It’s the eco­no­my, stu­pid*! »

Jeune Afrique - - ÉDITORIAL - Mar­wane Ben Yah­med * Cé­lèbre for­mule de James Car­ville, conseiller de Bill Clin­ton lors de la cam­pagne pré­si­den­tielle de 1992 face à George H. Bush. Ce der­nier avait mi­sé sur son bi­lan en po­li­tique étran­gère, alors que son ad­ver­saire, lui, avait fait de l

La créa­tion d’un cli­mat pas­sion­nel, les in­sultes, non seu­le­ment entre les di­ri­geants mais sur­tout entre les masses, en­core sen­sibles au par­ti­cu­la­risme et au na­tio­na­lisme, creusent un fos­sé qu’il se­ra dif­fi­cile de com­bler. » Cette ana­lyse vi­sion­naire émise en 1964 émane d’un cer­tain Mo­ha­med Bou­diaf. Et n’a hé­las, plus d’un de­mi-siècle plus tard, pas pris une ride. En té­moignent les ré­centes dé­cla­ra­tions an­ti­ma­ro­caines du mi­nistre al­gé­rien des Af­faires étran­gères, Ab­del­ka­der Mes­sa­hel (lire pp. 58-61), et la énième crise di­plo­ma­tique qui en a dé­cou­lé. Sur le plan des re­la­tions bi­la­té­rales, l’en­cé­pha­lo­gramme est tou­jours déses­pé­ré­ment plat (au­cune vi­site de­puis plus de sept ans). Pis, le conflit qu’en­tre­tiennent les frères en­ne­mis du Magh­reb pa­ra­lyse toute une ré­gion (les réunions de la mal nom­mée Union du Magh­reb arabe ne se tiennent même plus), l’une des moins in­té­grées au monde, avec l’aber­rante fer­me­ture d’une fron­tière de 1 600 km, et em­poi­sonne la vie du conti­nent tout en­tier. La te­nue du som­met Union eu­ro­péenne (Ue)-union afri­caine (UA), à Abid­jan, fin no­vembre, a ain­si don­né lieu à un nou­vel af­fron­te­ment en cou­lisses (lire pp. 56-57) au­tour de l’in­vi­ta­tion ou non de la Ré­pu­blique arabe sah­raouie dé­mo­cra­tique (RASD). De­puis le re­tour du Ma­roc dans L’UA, le 30 jan­vier 2017, la ten­sion est en­core mon­tée d’un cran. Cons­ter­nant.

L’ar­ri­vée au pou­voir conco­mi­tante, en 1999, de Mo­ham­med VI et d’ab­de­la­ziz Bou­te­fli­ka, le­quel est né à Ou­j­da, avait pour­tant sus­ci­té l’es­poir d’une dé­tente entre les deux pays. Tout le monde s’ac­cor­dait à pen­ser que seule une vo­lon­té com­mune au plus haut som­met des États pou­vait dé­nouer cet in­ex­tri­cable éche­veau de ran­coeur, de fiel et d’aveu­gle­ment. Or leur der­nier en­tre­tien re­monte à… 2005, à l’oc­ca­sion d’un som­met de la Ligue arabe à Al­ger. Deux longues heures de tête-à-tête, puis une tren­taine de mi­nutes d’échanges res­tés se­crets dans un vé­hi­cule of­fi­ciel, sur la route de l’aé­ro­port. Cha­leu­reuses ac­co­lades de­vant les ca­mé­ras. Nous y avons cru. Douze ans plus tard, les fruits n’ont ja­mais pas­sé la pro­messe des fleurs. Le mal – dé­fiance et ja­lou­sie per­ma­nentes, in­ces­santes at­taques contre le voi­sin, course ef­fré­née à l’ar­me­ment de part et d’autre, ab­sence de dia­logue même sur des ques­tions cru­ciales (dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique, lutte an­ti­ter­ro­riste) – s’est au contraire en­kys­té. Et on ne voit guère au­jourd’hui ce qui pour­rait le ré­sor­ber. D’au­tant qu’il est im­pos­sible d’im­pu­ter la res­pon­sa­bi­li­té de la si­tua­tion ac­tuelle à une seule par­tie. Les torts sont très lar­ge­ment par­ta­gés, comme les saillies ver­bales et les coups bas. Chaque ca­pi­tale pose ses préa­lables à une nor­ma­li­sa­tion des re­la­tions. Pour Ra­bat, c’est la ré­ou­ver­ture de la fron­tière. Pour Al­ger, c’est le rè­gle­ment glo­bal du conflit au Sa­ha­ra, l’un des plus vieux du monde. La vi­père à cornes se mord la queue…

Seule so­lu­tion pour sor­tir de cette im­passe : construire une re­la­tion pu­re­ment éco­no­mique en lais­sant – com­me­ce­la a tou­jours été ex­pri­mé mais ja­mais ap­pli­qué – le dos­sier sah­raoui entre les mains des Na­tions unies. Et ces­ser de re­muer les sables du pas­sé pour dé­ter­mi­ner, comme dans les in­ter­mi­nables ven­det­tas corses ou sardes, qui a of­fen­sé l’autre en pre­mier. Il y a tant à faire et tant à ga­gner. Le Ma­roc et l’algérie par­tagent la même langue, la même re­li­gion et les mêmes us et cou­tumes. Ils sont sur­tout par­fai­te­ment com­plé­men­taires. Sur le plan éner­gé­tique, le royaume ché­ri­fien se contente au­jourd’hui de per­ce­voir des droits de pas­sage sur le pi­pe­line qui tra­verse son ter­ri­toire vers l’eu­rope, alors qu’il pour­rait bé­né­fi­cier des res­sources

al­gé­riennes en hy­dro­car­bures. Rê­vons un peu : un par­te­na­riat stra­té­gique entre l’of­fice ché­ri­fien des phos­phates (OCP), nu­mé­ro un mon­dial dans l’ex­trac­tion, et l’al­gé­rien So­na­trach, pre­mière en­tre­prise afri­caine en ma­tière de chiffre d’af­faires, pour­rait abou­tir à la nais­sance d’une in­dus­trie pé­tro­chi­mique d’en­ver­gure et, soyons fous, à celle d’un lea­der mon­dial dans le do­maine de la pro­duc­tion d’en­grais. Avec des dé­bou­chés co­los­saux en Inde, en Chine ou au Bré­sil. Autre do­maine où la com­plé­men­ta­ri­té est criante : l’agroa­li­men­taire. L’algérie est le pre­mier im­por­ta­teur de la rive sud de la Mé­di­ter­ra­née, alors que son voi­sin pro­duit mas­si­ve­ment agrumes, cé­réales, to­mates ou huile d’olive en quan­ti­té. La liste des aber­ra­tions, no­tam­ment dans l’in­dus­trie, est tel­le­ment longue qu’elle pren­drait plu­sieurs pages de cet heb­do­ma­daire. Des Re­nault Lo­gan im­por­tées de Rou­ma­nie par l’algérie alors qu’elles sont as­sem­blées à Tan­ger. Des en­tre­prises contraintes de faire des trans­bor­de­ments via l’eu­rope pour s’ap­pro­vi­sion­ner entre elles. Des billets d’avion Al­ger-ca­sa­blan­ca 60 % plus chers que ceux à des­ti­na­tion de Pa­ris. Par la mer, c’est car­ré­ment ubuesque : un voya­geur sou­hai­tant se rendre à Oran de­puis Tan­ger doit tran­si­ter par Al­mería ou Ali­cante et chan­ger de com­pa­gnie de fer­ry… Consé­quence de ce grand gâ­chis pour les cinq pays du Magh­reb : un manque à ga­gner an­nuel es­ti­mé entre 2 % et 3 % de leurs PIB cu­mu­lés. Aveu­glées par un res­sen­ti­ment pav­lo­vien, les élites po­li­tiques, éco­no­miques et in­tel­lec­tuelles des deux pays per­pé­tuent un conflit sur­an­né qui ne concerne guère leurs po­pu­la­tions, en par­ti­cu­lier les jeunes, ma­jo­ri­taires, dont les prio­ri­tés sont ailleurs. Un jour, peut-être, ces nou­velles gé­né­ra­tions exi­ge­ront de leurs di­ri­geants qu’ils se pré­oc­cupent en­fin de leurs in­té­rêts en met­tant fin à cette triste mas­ca­rade…

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