De la Bel­ga­frique.

Po­li­tique, di­plo­ma­tie, bu­si­ness, ré­seaux pa­ral­lèles… Les re­la­tions entre le royaume et son an­cienne co­lo­nie sont tu­mul­tueuses. Ra­dio­sco­pie du pe­tit mi­lieu

Jeune Afrique - - GRAND ANGLE - En­voyé spé­cial à Bruxelles

PIERRE BOISSELET,

Tout ça ne nous ren­dra pas le Con­go! » Gé­né­ra­le­ment pro­non­cé sur unair de la­men­ta­tion iro­nique, ce dic­ton po­pu­laire belge dit en creux la place qu’oc­cupe l’an­cienne co­lo­nie dans l’ima­gi­naire du royaume. An­cienne pro­prié­té per­son­nelle du roi des Belges, qui l’a ré­tro­cé­dée à l’état en 1908, le Con­go belge a été à la fois l’une des sources de sa pros­pé­ri­té et un dé­mul­ti­pli­ca­teur de son in­fluence sur la scène in­ter­na­tio­nale. Du temps des co­lo­nies et des guerres mon­diales, ce ter­ri­toire re­gor­geant de ma­tières stra­té­giques – l’ura­nium de la bombe de Hi­ro­shi­ma était, par exemple, congo­lais – a per­mis à ce pays de 11,3 mil­lions d’ha­bi­tants de se his­ser dans la cour des grands. Des sen­ti­ments pa­ra­doxaux – entre amour et haine – sont nés entre les Congo­lais – sur­tout des classes di­ri­geantes – et leurs « no­kos » (« ton­tons ») belges. « Au Con­go, j’en­tends aus­si bien “Vous, les Belges, n’avez rien fait pour ce pays, vous de­vez vous rat­tra­per” que “Vous n’avez plus rien à faire ici” », té­moigne An­dré Fla­haut, mi­nistre fran­co­phone du­bud­get, qui sé­journe fré­quem­ment dans ce pays. Chez les proches de Jo­seph Ka­bi­la, c’est plu­tôt le se­cond sen­ti­ment qui do­mine ces der­niers temps. Et ce­la rend très pé­rilleux le voyage, pro­gram­mé pour fin no­vembre, du mi­nistre belge des Af­faires étran­gères, Di­dier Reyn­ders, qui doit inau­gu­rer une nou­velle am­bas­sade sur le bou­le­vard du 30-Juin, à Kin­sha­sa. Son com­mu­ni­qué d’avril 2017 dé­non­çant le choix de Jo­seph Ka­bi­la de nom­mer Bru­no Tshi­ba­la à la pri­ma­ture, en vio­la­tion « de l’es­prit et de la lettre de l’ac­cord de la Saint-syl­vestre » entre pou­voir et op­po­si­tion, n’est tou­jours pas pas­sé. Mais Kin­sha­sa tient sur­tout la Bel­gique pour res­pon­sable des pres­sions oc­ci­den­tales crois­santes qu’il su­bit pour for­cer Jo­seph Ka­bi­la, pré­sident hors man­dat de­puis dé­cembre 2016, à or­ga­ni­ser l’élec­tion pré­si­den­tielle. Les res­pon­sables sé­cu­ri­taires, qui n’hé­sitent pas à ré­pri­mer une contes­ta­tion in­terne gran­dis­sante, ont été sanc­tion­nés par l’union eu­ro­péenne (UE) en mai der­nier. Le gou­ver­ne­ment congo­lais sur­es­time, sans doute, l’in­fluence du royaume. Mais prendre la Bel­gique pour cible est tou­jours utile : en jouant sur la culpa­bi­li­té co­lo­niale et la fibre na­tio­na­liste congo­laise, il tente de di­vi­ser le front oc­ci­den­tal (com­po­sé no­tam­ment, outre la Bel­gique, de la France et des États-unis). Kin­sha­sa a donc uni­la­té­ra­le­ment sus­pen­du sa co­opé­ra­tion mi­li­taire en avril, ce qui a don­né lieu à un épi­sode ro­cam­bo­lesque de plu­sieurs mois : les sol­dats belges étaient contraints de quit­ter le ter­ri­toire congo­lais, sans pou­voir ra­pa­trier leur ma­té­riel – es­sen­tiel­le­ment des jeeps et des ca­mions blo­qués à Kin­du. Il a fal­lu un contact té­lé­pho­nique di­rect entre le Pre­mier mi­nistre, Charles Mi­chel, et le pré­sident Jo­seph Ka­bi­la pour dé­nouer la crise. Les re­la­tions entre les deux pays n’ont pour­tant pas tou­jours été aus­si ten­dues. Elles étaient certes très dé­gra­dées sous Mo­bu­tu (1965-1997) avec la « zaï­ria­ni­sa­tion » des an­nées 1970 – na­tio­na­li­sa­tion des grandes pro­prié­tés dé­te­nues par des étran­gers –, puis le mas­sacre des étu­diants de Lu­bum­ba­shi, en 1990, qui a pré­ci­pi­té la rup­ture. Les Belges se sont alors dé­tour­nés lar­ge­ment de leur an­cienne co­lo­nie, à l’ex­cep­tion de quelques fa­milles pro­fon­dé­ment en­ra­ci­nées, comme celle de l’homme d’af­faires George For­rest. « Quels que soient les dé­boires que nous su­bis­sons, nous sommes ici chez nous, ex­plique en­core au­jourd’hui ce­lui qui fut un temps sur­nom­mé vice-roi du Ka­tan­ga. Nous avons une mo­ra­li­té : nous ne pou­vons pas aban­don­ner nos tra­vailleurs. »

Prendre la Bel­gique pour cible est tou­jours utile et per­met de di­vi­ser le front oc­ci­den­tal.

EL­DO­RA­DO. C’est à Ter­vu­ren que les pre­miers si­gnaux de dé­tente se ma­ni­festent, à la fin des an­nées 1990. Au Mu­sée royal d’afrique cen­trale, là où Her­gé a pui­sé son ins­pi­ra­tion pour Tin­tin au Con­go, le dé­par­te­ment géo­lo­gie re­çoit des de­mandes ve­nues du monde en­tier pour des cartes du sous-sol congo­lais. Après la chute de Mo­bu­tu, et en plein boom mi­nier, le ter­ri­toire re­de­vient un el­do­ra­do pour les in­ves­tis­seurs.

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