« Mon­sieur le pré­sident, don­nez-moi votre job! »

Jeune Afrique - - ÉDITORIAL - Fran­çois Sou­dan

Grace, Nko­sa­za­na, El­len, Joyce, Isa­bel : elles sont cinq femmes puis­santes ni­chées au coeur du pou­voir, de ses for­tunes et de ses in­for­tunes, dans le col­li­ma­teur im­pi­toyable des mé­dias en cette fin d’an­née 2017. À 52 ans, la Zim­babwéenne Grace Mu­gabe rêve de suc­cé­der à son époux de quatre dé­cen­nies son aî­né : elle ne s’en cache pas et ne né­glige rien pour ce­la. Le 6 no­vembre, elle a ob­te­nu de ce­lui dont elle fut la se­cré­taire la peau du der­nier cro­co­dile qui lui te­nait tête : le vice-pré­sident Mnan­gag­wa, li­mo­gé comme le fut son pré­dé­ces­seur, Mu­ju­ru, il y a trois ans. En août, le même Mnan­gag­wa, qua­li­fié par elle de « ser­pent », avait dû être hos­pi­ta­li­sé d’ur­gence en Afrique du Sud après avoir consom­mé une crème gla­cée pro­ve­nant d’une lai­te­rie ap­par­te­nant à la La­dy Mac­beth de Ha­rare. De cette trouble coïn­ci­dence, il était sor­ti phy­si­que­ment af­fai­bli. Cette fois, contraint de fuir le pays, ce­lui qui fut pen­dant trente-sept ans l’un des­pi­liers­du­ré­gime vient d’ap­pe­ler à son ren­ver­se­ment. Pour Grace et ses trois re­je­tons, trois bom­besà­re­tar­de­men­tà­hau­te­te­neu­rens­can­dales bling-bling, la voie est dé­sor­mais ou­verte. À une condi­tion ce­pen­dant: que Ro­bert Mu­gabe, 93 ans, cède son fau­teuil de son vi­vant, à l’is­sue d’un congrès du par­ti ar­ran­gé d’avance. Car lui mort, rares sont les Zim­babwéens à ac­cor­der la moindre chance de sur­vie politique à sa veuve. D’où l’ap­pel pres­sant et in­croya­ble­ment ex­pli­cite qu’elle lui a lan­cé le 5 no­vembre lors d’un mee­ting: « Je dis au pré­sident : vous de­vriez me lais­ser prendre votre place. N’ayez pas peur. Si vous vou­lez me don­ner votre poste, don­nez-le-moi, je fe­rai très bien le job parce que je suis la meilleure ! » Qu’en pense le prin­ci­pal in­té­res­sé? Ap­pa­rem­ment, le « ca­ma­rade Bob » fait tout pour fa­vo­ri­ser le scé­na­rio Grace, mais une autre par­tie de lui conti­nue de ré­sis­ter. Le par­ti au pou­voir a d’ores et dé­jà an­non­cé sa can­di­da­ture à la pré­si­den­tielle de juillet 2018 et le des­pote éter­nel s’est même fen­du, dé­but sep­tembre, d’un com­men­taire pour le moins am­bi­gu: « Je ne peux pas lais­ser ma femme au pou­voir comme ça se passe dans cer­tains pays fran­co­phones [sic]. Nous ne man­geons pas de ce pain-là ! » La scène de mé­nage volcanique qui a sui­vi a fait ja­ser tout Ha­rare.

Dans un pays voi­sin, une (ex-)épouse de chef d’état fait au même mo­ment le même rêve. À 68 ans, Nko­sa­za­na Dla­mi­ni-zu­ma ( NDZ) sau­ra fin dé­cembre, à l’is­sue du congrès de L’ANC, si son pro­jet mû­ri de longue date de suc­cé­der à Ja­cob Zu­ma a des chances de se réa­li­ser. À la dif­fé­rence de Grace Mu­gabe, dont l’as­cen­sion doit tout à la pro­mo­tion ca­na­pé, Mme Zu­ma a un pas­sé plus qu’ho­no­rable de ré­sis­tante an­ti­apar­theid. Certes, ses quatre ans à la tête de la com­mis­sion de l’union afri­caine se sont sol­dés par un échec. À la fois cli­vante et ab­sente, sans vi­sion ni com­mu­ni­ca­tion, vo­lon­tiers cla­nique et in­au­dible sur les grandes crises – d’ebo­la au Dar­four en pas­sant par la RD Con­go –, elle n’est ja­mais par­ve­nue à se his­ser sur le toit de l’afrique, ob­sé­dée par son ave­nir politique dans son propre pays. Il faut dire que les Sud-africains en gé­né­ral se sou­cient peu du reste du conti­nent et que les contre-per­for­mances de Ndzàad­dis-abe­ba sont lar­ge­ment pas­sées in­aper­çues au­sud­du­lim­po­po. En re­vanche, les toutes ré­centes ré­vé­la­tions sur le fi­nan­ce­ment pré­su­mé de sa cam­pagne par de sul­fu­reux hommes d’af­faires ita­liens et grecs soup­çon­nés de se li­vrer à la contre­bande de ci­ga­rettes risquent fort de plom­ber sa tra­jec­toire à quelques se­maines du but. Mme Zu­ma, qui at­tri­bue ces im­pu­ta­tions à un com­plot du « ca­pi­ta­lisme blanc » contre sa can­di­da­ture, fait front contre The Pre­sident’s Kee­pers, le livre-en­quête à l’ori­gine dus­can­dale, dont elle exige l’in­ter­dic­tion. Il est vrai qu’en Afrique du Sud on peut être visé par 783 plaintes pour cor­rup­tion et de­meu­rer chef de l’état. Joyce Ban­da, elle, ne l’est plus, pré­si­dente. Mais, à 67 ans, son pas­sé la rat­trape. De­puis trois mois, celle qui di­ri­gea le Ma­la­wi pen­dant deux ans, de 2012 à 2014, avant de s’in­cli­ner non sans

En Afrique aus­si, les femmes de pou­voir sont des hommes comme les autres.

hé­si­ta­tion de­vant le ver­dict des urnes, est sous le coup d’un man­dat d’ar­rêt in­ter­na­tio­nal dé­li­vré par la jus­tice de son pays. En cause : la vente dans des condi­tions opaques du jet pré­si­den­tiel, mais sur­tout le scan­dale du « ca­sh­gate », 250 mil­lions de dol­lars éva­po­rés alors que mme ban­da ca­ra­co­lait en tête du pe­tit pe­lo­ton des Afri­caines au clas­se­ment Forbes des femmes in­fluentes, dé­jeu­nait avec Hilla­ry Clin­ton et dî­nait avec Ma­don­na. L’ob­jec­tif qu’elle s’était fixé – re­ve­nir au pou­voir en 2019 – semble donc hors d’at­teinte. Sur­tout de­puis les États-unis, où elle se mor­fond dans l’in­cer­ti­tude des len­de­mains qui dé­chantent.

Des­len­de­mains­don­tel­len­john­son- Sir­leaf, 79 ans, ne sait plus de quoi ils se­ront faits. La pré­si­dente du Li­be­ria est en passe de ra­ter une sortie que la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale s’ap­prê­tait à sa­luer. Ac­cu­sée par son vice-pré­sident Jo­seph Boa­kai, qua­li­fié pour le se­cond tour, de sou­te­nir en sous-main son concur­rent George Weah, « Ma­man El­len » a confié aux pré­si­dents gui­néen et to­go­lais, ac­cou­rus à Mon­ro­via dé­but no­vembre pour une mé­dia­tion, com­bien elle était « pei­née » de se voir ain­si soup­çon­née de dé­loyau­té. Mais elle n’a pas convain­cu, et de lourdes in­cer­ti­tudes pèsent sur le dé­rou­le­ment de la pre­mière tran­si­tion dé­mo­cra­tique de­puis trois gé­né­ra­tions. Comme quoi on peut être Prix No­bel et rendre une co­pie im­par­faite. Tout comme on peut être fille à pa­pa, at­tri­buer sa réus­site à son seul ta­lent – au de­meu­rant in­dé­niable –, au point d’oc­cul­ter un bo­nus hé­ré­di­taire qui pour­tant crève les yeux, puis se re­trou­ver dé­mu­nieu­ne­fois que­pa­pan’est plus le chef. Tel est sans doute le des­tin qui guette la cin­quième fem­me­de­notre quin­tet, l’afri­caine la plus riche, Isa­bel dos San­tos, 44 ans. Quel An­go­lais pa­rie­rait un kwan­za sur sa pé­ren­ni­té à la tête de la com­pa­gnie na­tio­nale pé­tro­lière So­nan­gol, main­te­nant que João Lou­ren­ço place peu à peu ses hommes, im­prime son au­to­ri­té et s’ap­prête à lan­cer des au­dits sur tous les sec­teurs où ré­gnait la « Prin­ce­sa » ? Heurs et mal­heurs, puis­sance, ar­gent, fa­mille, une conclu­sion s’im­pose : en Afrique aus­si, les fem­mes­de­pou­voir sont des hommes comme les autres.

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