Ni­ge­ria Mu­ham­ma­du Bu­ha­ri, chef désar­mé

Le pré­sident en avait fait une de ses grandes pro­messes de cam­pagne. Mais deux ans et de­mi après son élec­tion, la lutte contre la cor­rup­tion n’a pas don­né de grands ré­sul­tats…

Jeune Afrique - - SOMMAIRE - PIERRE CHERRUAU

« La cor­rup­tion n’ a pas de place dans mon ad­mi­nis­tra­tion .» Ce slo­gan de Mu­ham­ma­du Bu­ha­ri avait fait rê­ver plus d’un Ni­gé­rian. D’au­tant qu’il était ré­pé­té à lon­gueur de jour­née, comme un man­tra, du­rant sa cam­pagne pré­si­den­tielle, en 2015. « Il nous re­ce­vait chez lui pieds nus. Son hu­mi­li­té nous im­pres­sion­nait », sou­ligne un di­plo­mate. Son phy­sique d’as­cète et sa rai­deur de mi­li­taire ren­for­çaient cette im­pres­sion d’aus­té­ri­té à toute épreuve. C’est d’ailleurs cette vo­lon­té af­fi­chée de lut­ter contre la culture du bak­chich qui a fait la dif­fé­rence lors du scru­tin, tant les Ni­gé­rians étaient las­sés par les scan­dales à ré­pé­ti­tion, no­tam­ment la dis­pa­ri­tion d’une di­zaine de mil­liards de dol­lars des caisses de l’état quelques mois avant l’élec­tion. Se­lon la presse lo­cale, ils étaient sans doute « des­ti­nés en grande par­tie à fi­nan­cer la cam­pagne du pré­sident sor­tant, Goo­dluck Jo­na­than ». Les po­si­tions du vieux gé­né­ral lui ont per­mis de cap­ter des voix au-de­là de son élec­to­rat tra­di­tion­nel du Nord mu­sul­man, et no­tam­ment de s’at­ti­rer le sou­tien d’une par­tie des jeunes, no­tam­ment par­mi les chré­tiens du Sud. Mais cet élec­to­rat est au­jourd’hui désa­bu­sé. « Nous avons l’im­pres­sion d’avoir été floués », note Seun Fayinde, avo­cat, qui a vo­té pour lui en 2015. Deux ans et de­mi après son ar­ri­vée au pou­voir, Bu­ha­ri a en ef­fet connu très peu de suc­cès dans sa lutte contre la cor­rup­tion. Les mil­liards dé­tour­nés n’ont pas été ré­cu­pé­rés. « Les en­quêtes pié­tinent. Les per­son­na­li­tés ac­cu­sées dis­posent de très bons avo­cats et des moyens de cor­rompre les juges », note un de ses conseillers. Et

Le chef de l’état craint-il de s’at­ta­quer à ceux qui lui ont per­mis de conqué­rir le pou­voir ?

le pré­sident ne pos­sède plus les mêmes armes que lors de son pre­mier pas­sage au pou­voir. À la tête du pays de 1983 à 1985, il pou­vait faire je­ter en pri­son toute per­sonne soup­çon­née de cor­rup­tion sans avoir de comptes à rendre. « Il for­çait les fonc­tion­naires ar­ri­vés en re­tard à faire des pompes ou à mar­cher en ca­nard. Mais au­jourd’hui, c’est la dé­mo­cra­tie, il n’a pas en­vie d’être trai­té de dic­ta­teur », sou­ligne l’un de ses proches. Autre écueil : du fait de son état de santé, Bu­ha­ri a pas­sé près de la moi­tié de son temps à Londres de­puis le dé­but de l’an­née. Il est donc dans l’im­pos­si­bi­li­té de suivre de près les dos­siers « sen­sibles ». Par ailleurs, le coût de son élec­tion oblige peut-être le pré­sident à faire des conces­sions. « Une cam­pagne au Ni­ge­ria re­vient à près de 10 mil­liards de dol­lars [8,6 mil­liards d’eu­ros] », ex­plique un di­plo­mate. « Même si Bu­ha­ri n’est pas cor­rom­pu, l’ar­gent ayant ser­vi à le faire élire est bien ve­nu de quelque part. Au­jourd’hui, il peut dif­fi­ci­le­ment s’at­ta­quer à ceux qui lui ont per­mis de ga­gner », es­time l’un des hommes po­li­tiques ayant fait cam­pagne pour lui.

ÉPAR­GNÉS. Ce­pen­dant, dans cette lutte contre la cor­rup­tion, les proches de Bu­ha­ri sont le plus sou­vent épar­gnés. Ce sont es­sen­tiel­le­ment les di­gni­taires de l’an­cien ré­gime qui sont vi­sés. Par ailleurs, l’opi­nion es­time que les « Nor­distes mu­sul­mans » bé­né­fi­cient d’un trai­te­ment de fa­veur. Un sen­ti­ment ren­for­cé par l’af­faire Ab­dul­ra­sheed Mai­na, haut fonc­tion­naire ac­cu­sé d’avoir dé­tour­né 4,8 mil­lions d’eu­ros. Un man­dat d’ar­rêt in­ter­na­tio­nal a été lan­cé contre lui en 2015. Pour­tant, il a conti­nué à tou­cher une ré­mu­né­ra­tion de l’état. Il est revenu vivre au Ni­ge­ria et a bé­né­fi­cié d’une es­corte po­li­cière jus­qu’à ce que la presse ré­vèle cette af­faire, fin oc­tobre. Se­lon le quo­ti­dien Van­guard, les « som­mets de l’état ne pou­vaient igno­rer la si­tua­tion ». « La lutte an­ti­cor­rup­tion de Bu­ha­ri n’est-elle pas comme si Sa­tan ac­cu­sait Ju­das d’avoir pé­ché ? » a ré­agi Ayo­dele Fayose, l’un des di­ri­geants de l’op­po­si­tion, sur Twit­ter. Bu­ha­ri conserve tout de même une ré­pu­ta­tion d’in­té­gri­té. Mais l’opi­nion se de­mande s’il a vrai­ment les moyens de lut­ter contre les mal­ver­sa­tions. Une ques­tion qui sur­git au plus mau­vais mo­ment pour lui. Ses par­ti­sans ont dé­jà lan­cé une cam­pagne pour sa ré­élec­tion en 2019. Une pers­pec­tive qui laisse son­geurs bien des Ni­gé­rians, compte te­nu de son âge, 74 ans. Feyi, une en­sei­gnante qui lui avait don­né sa voix lors de la pré­si­den­tielle, s’in­ter­roge : « Si le Bu­ha­ri de 2015 n’avait pas l’éner­gie suf­fi­sante pour vaincre l’hydre de la cor­rup­tion, comment ima­gi­ner que ce­lui de 2019 en se­ra ca­pable ? »

Ma­ni­fes­ta­tion de sou­tien à Abu­ja, le 11 août.

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