Ga­bon Les hommes du pré­sident

Dans l’ad­mi­nis­tra­tion, au sein de son ca­bi­net et jusque dans les rangs du gou­ver­ne­ment, Ali Bon­go On­dim­ba a mul­ti­plié les no­mi­na­tions ces der­nières se­maines. Le chef de l’état dit vou­loir don­ner une nou­velle im­pul­sion à son se­cond man­dat, mais ses ad­ver­sa

Jeune Afrique - - SOMMAIRE - MA­THIEU OLI­VIER, en­voyé spé­cial à Li­bre­ville

Nous sommes le 30 août. À Li­bre­ville, les ru­meurs de re­ma­nie­ment vont bon train. Les postes se pro­posent, s’ac­ceptent et, par­fois, se re­fusent. Sur les ta­pis feu­trés du Pa­lais du bord de mer, les des­tins po­li­tiques se font et se dé­font, sous l’oeil vi­gi­lant des hommes du pré­sident. Par­mi eux, un nou­veau ve­nu : Brice Lac­cruche Ali­han­ga. Le 25 août, il a été nom­mé di­rec­teur de ca­bi­net d’ali Bon­go On­dim­ba (ABO), en rem­pla­ce­ment de Mar­tin Bo­gui­kou­ma, choi­si en oc­tobre 2016. « Brice » est dé­sor­mais le col­la­bo­ra­teur le plus proche du pré­sident. Il gère son agen­da, son cour­rier, ses au­diences. Un rôle d’émi­nence grise qui dé­bute par la préparation du voyage d’« Ali » à New York pour l’as­sem­blée gé­né­rale des Na­tions unies du 18 au 21 sep­tembre. Le nou­veau « dir­cab » ne se­ra pas du sé­jour. Le pré­sident a be­soin de lui à Li­bre­ville. Mais Brice Lac­cruche Ali­han­ga n’en prend pas moins le dos­sier en main. Il convoque une réunion avec les ser­vices concer­nés. L’homme aime consul­ter, jus­qu’à sur­char­ger son agen­da. Il en res­sort avec une idée en tête : ABO peut se pas­ser d’une bonne par­tie de sa dé­lé­ga­tion. Alors que les ef­fec­tifs montent ha­bi­tuel­le­ment jus­qu’à 90 ou 100 per­sonnes, il ré­duit la voi­lure à une cin­quan­taine. La « patte Lac­cruche », dé­jà ? « Il a un pro­fil aty­pique, confie l’un de ses proches. Il a été pa­tron de banque à la BGFI puis est pas­sé par le sec­teur as­so­cia­tif, ce qui lui a don­né l’ex­pé­rience du ter­rain. » « Ali Bon­go On­dim­ba lui a don­né pour mis­sion d’être plus proche du peuple que ses pré­dé­ces­seurs et de don­ner l’exemple, no­tam­ment dans l’uti­li­sa­tion des fonds de l’état », ex­plique Ike Ngouo­ni Ai­la Oyouo­mi, le nou­veau porte-pa­role de la pré­si­dence – éga­le­ment pas­sé par la BGFI, dont il a été le di­rec­teur de la com­mu­ni­ca­tion.

Dé­sor­mais « dir­cab », Brice Lac­cruche Ali­han­ga in­carne la jeu­nesse QU’ABO veut pro­mou­voir.

RI­GUEUR. ABO a-t-il sou­hai­té pla­cer le reste de son sep­ten­nat sous le signe de la ri­gueur fi­nan­cière ? Tou­jours est-il que le Ga­bon col­la­bore de près avec le FMI et que le nou­veau di­rec­teur de ca­bi­net semble avoir le bon pro­fil. Après avoir dé­cro­ché un diplôme en fi­nances en France, Brice Lac­cruche Ali­han­ga a dé­bu­té comme ana­lyste dans le groupe pé­tro­lier an­glo-néer­lan­dais Shell, avant d’in­té­grer, comme Ma­de­leine Berre, la pa­tronne des pa­trons ga­bo­nais, le ca­bi­net d’au­dit Pri­ce­wa­te­rhou­se­coo­pers (PWC), puis don­cla BGFI,

dont il est de­ve­nu le di­rec­teur cen­tral au Ga­bon en 2012. Li­mo­gé en 2013 après des soup­çons de mal­ver­sa­tions et de mau­vaise gou­ver­nance liées à des so­cié­tés de tra­vaux pu­blics qu’il ad­mi­nis­trait, il de­vient conseiller fi­nan­cier du mi­nis­tère de la Dé­fense puis, dé­but 2016, ad­mi­nis­tra­teur di­rec­teur gé­né­ral de la Com­pa­gnie na­tio­nale de na­vi­ga­tion in­té­rieure et in­ter­na­tio­nale (CNNII). Brice Lac­cruche Ali­han­ga dis­pose sur­tout d’un autre atout, qui le dif­fé­ren­cie de Mar­tin Bo­gui­kou­ma et Maixent Ac­crom­bes­si, ses pré­dé­ces­seurs : l’as­so­cia­tion des jeunes émer­gents vo­lon­taires (Ajev). Créée dé­but 2015, elle a été très ac­tive tout au long de la cam­pagne pré­si­den­tielle de 2016. À 37 ans, Brice Lac­cruche Ali­han­ga, franc-ma­çon membre de la Grande Loge du Ga­bon, in­carne cette jeu­nesse que le pré­sident veut pro­mou­voir. Ce der­nier lui a ou­vert les portes du Pa­lais, et les deux hommes ne se quittent plus, du pe­tit dé­jeu­ner, qu’ils prennent en­semble à la pré­si­dence, au dé­brie­fing du soir, qu’ils or­ga­nisent sur une ter­rasse du Pa­lais ou dans la voi­ture du chef.

« C’est un aver­tis­se­ment », dit-on à Li­bre­ville. Ali n’a pas ap­pré­cié le peu de sou­tien ap­por­té par cer­tains de ses mi­nistres lors de la pré­si­den­tielle.

COUP POLITIQUE. Dans la « salle d’at­tente » du nou­veau dir­cab, les vi­si­teurs ont bien com­pris que la com­pli­ci­té entre les deux hommes ne lais­sait que peu de place au reste du monde. Une col­la­bo­ra­trice du ca­bi­net, or­di­na­teur por­table sur les ge­noux, avoue pas­ser plus de temps dans cette pièce que dans son propre bu­reau. En at­ten­dant son tour, une vi­si­teuse gère son en­tre­prise à dis­tance, pen­due à deux té­lé­phones. Elle ne per­dra pas sa jour­née, ob­te­nant fi­na­le­ment un en­tre­tien. Mais d’autres n’au­ront pas cette chance. Con­gé­diés et priés de re­ve­nir, ils se conten­te­ront d’un mot d’ex­cuse. « Le dir­cab m’a ex­pli­qué qu’il ne fal­lait pas son­ger à par­tir du Pa­lais avant 21 heures », confie Ike Ngouo­ni Ai­la Oyouo­mi. Se­lon Mike Jock­tane, an­cien vice-pré­sident de l’union na­tio­nale (UN, op­po­si­tion), ABO a flai­ré le bon coup politique en em­bau­chant Brice Lac­cruche Ali­han­ga. « Son ob­jec­tif est de cou­per la jeune gé­né­ra­tion de l’op­po­si­tion », ex­plique-t-il. Sans écar­ter la to­ta­li­té des membres du ca­bi­net précédent, l’in­té­res­sé a dé­jà re­cru­té huit nou­velles têtes, pour la plu­part des jeunes is­sus du monde de l’en­tre­prise, et com­po­sé un ca­bi­net dont le mem­bre­le­plus âgé a au­jourd’hui une­cin­quan­taine d’an­nées. « Ali a vu en lui une per­sonne ayant le pro­fil pour in­car­ner le sep­ten­nat de la jeu­nesse », ex­plique Ike Ngouo­ni Ai­la Oyouo­mi, 40 ans. Ar­ri­vé à la pré­si­dence dans les ba­gages du di­rec­teur de ca­bi­net, le porte-pa­role connaît d’au­tant mieux le mes­sage qu’il est char­gé de le trans­mettre aux mé­dias. Sur­tout, il est lui aus­si au centre d’une pe­tite ré­vo­lu­tion : le re­tour du por­te­pa­ro­lat au Pa­lais, alors que la com­mu­ni­ca­tion de l’exé­cu­tif ga­bo­nais était jusque-là te­nue d’une main de fer par le mi­nistre de la Com­mu­ni­ca­tion et de l’éco­no­mie nu­mé­rique, hé­raut du gou­ver­ne­ment, Alain Claude Bi­lie-by-nzé. « Ali a re­pris en main la pa­role de l’état », confie un ha­bi­tué du Pa­lais. A-t-il été aga­cé du trai­te­ment que lui a ré­ser­vé la chaîne fran­çaise France 2 dans le cadre de l’émis­sion Com­plé­ment d’en­quête en juillet ? Cer­tai­ne­ment. Au sein même des ser­vices « com » de la pré­si­dence et du gou­ver­ne­ment, on s’ac­cuse tou­jours mu­tuel­le­ment d’être res­pon­sable de cette sé­quence « dé­sas­treuse ».

PI­LIERS. « Il fal­lait cla­ri­fier les rôles pour être plus ef­fi­cace, mais Alain Claude conti­nue­ra de por­ter la pa­role du gou­ver­ne­ment », glisse, tout en eu­phé­misme, un conseiller du Pa­lais. « Il n’y a pas de ri­va­li­té, as­sure Ike Ngouo­ni Ai­la Oyouo­mi. Le porte-pa­ro­lat, c’est une corde de plus à l’arc pré­si­den­tiel. La pré­si­dence s’ins­crit dans le temps

long, tan­dis que le gou­ver­ne­ment est l’ou­til de la mise en oeuvre. » Les deux re­pré­sen­tants se sont d’ailleurs ren­con­trés très vite après la prise de fonc­tions d’« Ike », et Bi­lie-by-nzé conti­nue de pro­di­guer ses conseils. Of­fi­ciel­le­ment, le pré­sident compte tou­jours sur le pi­lier de l’ex-mou­ve­ment ga­bo­nais pour Ali Bon­go On­dim­ba (Mo­ga­bo, dis­sous en 2015) pour contrer les par­ti­sans de Jean Ping dans les mé­dias, et son in­fluence se­rait donc in­tacte. ABO n’a en réa­li­té pas bou­le­ver­sé ses troupes. Il a te­nu sa pro­messe d’un re­ma­nie­ment consé­cu­tif au dia­logue politique na­tio­nal, res­pec­tant plus ou moins les ac­cords po­li­tiques qui en étaient is­sus. Pierre-cla­ver Ma­gan­ga Mous­sa­vou est de­ve­nu vice-pré­sident, un poste avant tout ho­no­ri­fique, et Re­né Nde­me­zo’o Obiang a in­té­gré le Con­seil éco­no­mique et so­cial. Mais les pi­liers, par­mi les­quels Bi­lie-by-nzé, sont res­tés les mêmes. L’an­cien se­cré­taire gé­né­ral de la pré­si­dence Étienne Mas­sard Ka­bin­da Ma­ka­ga a été re­con­duit à la Dé­fense, tan­dis que Lam­bert-noël Ma­tha, proche D’ABO alors que ce­lui-ci n’était pas en­core chef de l’état, a conser­vé son poste à l’in­té­rieur et à la Sé­cu­ri­té. Cô­té ex-mo­ga­bo, les « hommes du pré­sident », comme on les a re­bap­ti­sés, n’ont rien per­du de leur pou­voir. Ils ont ob­te­nu le dé­part de Faus­tin Bou­kou­bi du Par­ti dé­mo­cra­tique ga­bo­nais (PDG, au pou­voir) mi-août et son rem­pla­ce­ment par Éric Do­do Boun­guend­za, qui leur est plus proche. Si­mon Ntou­toume Emane n’est plus mi­nistre mais reste conseiller du chef de l’état. Pa­côme Mou­be­let Bou­beya a quit­té les Af­faires étran­gères mais a ob­te­nu le poste stra­té­gique – en ma­tière de bud­get – qu’il convoi­tait à la Fo­rêt et à l’en­vi­ron­ne­ment. Du cô­té des fi­nances, Ré­gis Im­mon­gault a été main­te­nu à l’éco­no­mie, Pros­pec­tive et Pro­gram­ma­tion du dé­ve­lop­pe­ment. En pre­mière ligne face aux re­com­man­da­tions du FMI, il tra­vaille­ra avec Jean-fi­dèle Otan­dault, élu de Port-gen­til et proche de Maixent Ac­crom­bes­si, pas­sé du poste de di­rec­teur gé­né­ral du bud­get à ce­lui de mi­nistre du Bud­get.

AVER­TIS­SE­MENT. Le chef de l’état a-t-il ce­pen­dant sen­ti le be­soin de ré­agir aux cri­tiques concer­nant la trop grande in­fluence des an­ciens du Mo­ga­bo? La re­prise en main de la com­mu­ni­ca­tion est « un aver­tis­se­ment », es­timent cer­tains ob­ser­va­teurs. « Il n’a pas ap­pré­cié le peu de sou­tien que lui ont ap­por­té cer­tains de ses mi­nistres lors de la pré­si­den­tielle, ex­plique un de ses conseillers. Les scores ob­te­nus dans cer­tains fiefs n’ont pas été à la hau­teur, et il a sou­hai­té le leur faire com­prendre à l’ap­proche des lé­gis­la­tives de 2018. » « On entre dans une nou­velle sé­quence du sep­ten­nat, af­firme Igor Si­mard, conseiller du chef de l’état. Jus­qu’ici, il fal­lait gé­rer la crise née de l’élec­tion pré­si­den­tielle, mais nous pas­sons dé­sor­mais à une nou­velle phase, dans la­quelle le pré­sident veut mieux contrô­ler l’ac­tion de ses mi­nistres et l’ef­fi­ca­ci­té de son ad­mi­nis­tra­tion. » Mi-sep­tembre, ABO s’est ain­si at­ta­qué à cette der­nière afin de la « re­mettre au tra­vail », confie un proche. La di­rec­tion des im­pôts, celles du

bud­get (qu’a quit­tée Jean-fi­dèle Otan­dault), des douanes, de la dette, la Caisse des dé­pôts et consi­gna­tions ont chan­gé de tête. « C’était le bon mo­ment pour pro­mou­voir de nou­velles vo­ca­tions et ex­pli­quer que l’en­ri­chis­se­ment per­son­nel était moins im­por­tant que le dé­ve­lop­pe­ment du pays », as­sure Ike Ngouo­ni Ai­la Oyouo­mi. Joël Ogou­ma, Ri­go­bert Ikam­bouayat Nde­ka et Paul Ma­pes­si ont ain­si quit­té des postes qu’ils oc­cu­paient de longue date. Le pre­mier, après dix ans à la Di­rec­tion gé­né­rale des im­pôts, a été nom­mé di­rec­teur gé­né­ral ad­joint du ca­bi­net du pré­sident, où il vient ren­for­cer le poids des fi­nan­ciers. Le se­cond, res­té huit ans à l’of­fice des ports et rades du Ga­bon (Oprag), a re­joint la di­rec­tion gé­né­rale de la So­cié­té équa­to­riale des mines, qui reste une place de choix. Quant au troi­sième, il a été évin­cé pour rai­sons ju­di­ciaires de la So­cié­té na­tio­nale des lo­ge­ments so­ciaux. Da­van­tage de jeunes, de femmes, de so­cié­té ci­vile… La nou­velle com­mu­ni­ca­tion d’ali a mar­te­lé le slo­gan mais a par­fois pei­né à con­vaincre. « C’est de la poudre aux yeux, es­time Serge Abes­so­lo, an­cien di­rec­teur des cérémonies à la pré­si­dence. La fa­çon de faire reste la même: on nom­meles gens par co­op­ta­tion, voire en fonc­tion de liens familiaux. »

COURTISANS. « On a sur­tout dé­pla­cé des gens et pro­cé­dé à de nou­velles no­mi­na­tions fa­mi­liales tout en conser­vant des courtisans in­ter­chan­geables qui n’ont qu’un but : que rien n’évo­lue », re­grette Jean Gas­pard Ntou­toume Ayi, porte-pa­role de la Coa­li­tion pour une nou­velle ré­pu­blique (CNR). Par­ti­cu­liè­re­ment visé : Al­bert Fa­brice And­joua Bon­go On­dim­ba, de­mi-frère du chef de l’état. Le fils d’omar Bon­goon­dim­baet­de­ma­rie-ma­de­leine Mbo­rant­suo, pré­si­dente de la Cour consti­tu­tion­nelle, a été nom­mé à la Di­rec­tion gé­né­rale du bud­get et des fi­nances pu­bliques, où son doc­to­rat en mé­de­cine en­cou­rage les sus­pi­cions. « Au­tant en 2009 il y avait eu un vrai bou­le­ver­se­ment, même si ce­la n’a rien don­né en­suite, au­tant je ne suis pas sûr que ce soit le cas au­jourd’hui », pour­suit Ntou­toume Ayi. « C’est l’échec du “tsu­na­li” de 2009 qui a conduit à l’élec­tion dé­sas­treuse de 2016, conclut un ha­bi­tué du Pa­lais. L’im­por­tant est donc de ne pas ré­ser­ver le même scé­na­rio au deuxième épi­sode. » Gou­ver­ne­ment en ordre de marche sous la di­rec­tion de la pré­si­dence, con­ci­lia­tion avec la frange mo­dé­rée de l’op­po­si­tion, ad­mi­nis­tra­tion au tra­vail, ré­duc­tion des dé­penses… ABO es­père in­suf­fler l’am­bi­tion qui a ca­rac­té­ri­sé la pé­riode 2009-2012 tout en évi­tant l’en­li­se­ment. Mais le temps presse, alors que se pro­filent des lé­gis­la­tives qui de­vront clore dé­fi­ni­ti­ve­ment la crise pos­té­lec­to­rale. « De­main se­ra meilleur qu’au­jourd’hui », di­sait en son temps Omar Bon­go On­dim­ba. Avec son « tsu­na­li II », son fils et suc­ces­seur n’a qu’une obli­ga­tion : le prou­ver.

Lors de l’inau­gu­ra­tion du stade d’oyem, le 9 jan­vier 2017.

Pour mieux contrer les par­ti­sans de son grand ri­val Jean Ping (ici à Li­bre­ville, en juillet) dans les mé­dias, ABO a re­pris en main la pa­role de l’état.

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