Côte d’ivoire Ja­mais sans Gbag­bo

Près de cin­quante ans après leur ren­contre, Abou­dra­mane San­ga­ré reste fi­dèle à l’ex-pré­sident. Lea­der de la branche la plus ra­di­cale du FPI, il re­fuse de voir le par­ti tour­ner la page.

Jeune Afrique - - SOMMAIRE - AN­DRÉ SIL­VER KONAN, à Abid­jan

Abou­dra­mane San­ga­ré est un per­son­nage dis­cret qui pré­fère le si­lence de sa vaste ré­si­dence pri­vée de Co­co­dy aux tu­multes des ras­sem­ble­ments pu­blics – il n’a d’ailleurs pas sou­hai­té ré­pondre aux sol­li­ci­ta­tions de Jeune Afrique. Mais, à 71 ans, cet en­sei­gnant ti­tu­laire d’un doc­to­rat d’état en droit in­ter­na­tio­nal pu­blic ob­te­nu à l’ins­ti­tut du droit de la paix et du dé­ve­lop­pe­ment (IDPD) de Nice n’a pas re­non­cé : ni à ob­te­nir la li­bé­ra­tion de l’ex-pré­sident ivoi­rien, ju­gé à La Haye, ni à te­nir les rênes du Front po­pu­laire ivoi­rien (FPI, par­ti d’op­po­si­tion), dont il se pré­sente comme le pré­sident, dé­fiant la branche di­ri­gée par son grand ri­val, Pas­cal Af­fi N’gues­san. Sa ren­contre avec Laurent Gbag­bo re­monte à 1970, sur le cam­pus de l’uni­ver­si­té d’abid­jan. Néd’un père mu­sul­man ma­lin­ké d’odien­né (Nord) et d’une mère chré­tienne baou­lée de Bo­do­kro (Centre), San­ga­ré est ins­crit en deuxième an­née de droit et Gbag­bo pour­suit ses études tout en com­men­çant à en­sei­gner l’his­toire au ly­cée clas­sique d’abid­jan. Ils ont un même maître à pen­ser : le pro­fes­seur Ber­nard Za­di Zaou­rou, l’un des pre­miers op­po­sants à Fé­lix Hou­phouët-boi­gny, qui recrute de jeunes cadres et étu­diants de gauche pour for­mer une élite mi­li­tante contre l’idéo­lo­gie dé­fen­due par le Par­ti dé­mo­cra­tique de Côte d’ivoire (PDCI, ex-par­ti unique). Très vite, San­ga­ré, ti­mide et ef­fa­cé, s’at­tache à Gbag­bo, homme vif et au verbe haut. Il ne le quit­te­ra plus. « Nous avons tra­ver­sé la vie en­semble », confie-t-il un jour à l’un de ses proches. « Le pré­sident Laurent Gbag­bo l’a dit : “San­ga­ré, c’est un autre moi-même, c’est mon frère ju­meau.” Je crois que c’est flat­teur pour moi », ré­pète-t-il à l’en­vi à ses vi­si­teurs. L’ami­tié entre les deux hommes se ren­force en­core en France, où ils ob­tiennent leurs doc­to­rats en 1979. Si leurs routes se sé­parent du­rant quelques an­nées (de 1982 à 1988, du fait de l’exil de Gbag­bo), leurs rap­ports ne font que se conso­li­der.

OB­SES­SION. Un lien qua­si mys­tique se tisse entre eux, au­tour de ce que San­ga­ré ap­pelle « le ser­ment de Stras­bourg », une sorte de pacte se­cret tis­sé dans l’hexa­gone au sein d’un pe­tit noyau de res­pon­sables de gauche me­nés par Za­di. La phi­lo­so­phie du­groupes’ins­pire de­la lé­gende del’hydre de Lerne, dont la tête am­pu­tée se ré­gé­nère sans cesse. Le pos­tu­lat est simple. « Si ja­mais l’un de nous meurt, com­mente San­ga­ré dans une interview vi­déo en­re­gis­trée par l’un de ses proches, ce­lui qui reste en vie doit tout faire pour prendre le pou­voir et chan­ger la Côte d’ivoire. » Ses dé­trac­teurs aiment à rap­pe­ler l’en­ga­ge­ment qu’il avait pris pour mieux dé­non­cer son ob­ses­sion à de­meu­rer dans l’ombre de l’ex-pré­sident. « San­ga­ré re­fuse de conti­nuer le com­bat pour le chan­ge­ment en Côte d’ivoire alors que Gbag­bo est tom­bé », mar­tèle un proche de Pas­cal Af­fi N’gues­san, ac­cu­sé de vou­loir tour­ner cette page au sein du par­ti. Mais San­ga­ré a une lec­ture bien dif­fé­rente de la si­tua­tion. Il mi­lite ou­ver­te­ment pour que le mou­ve­ment se consacre ex­clu­si­ve­ment à la lutte en fa­veur de la li­bé­ra­tion de ce­lui qui, à ses yeux, « est pris en otage par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale à la Cour pé­nale in­ter­na­tio­nale [CPI] ». Pour lui, pas de chan­ge­ment pos­sible en Côte d’ivoire sans Laurent Gbag­bo. Droit dans ses bottes mi­li­tantes, sou­te­nu par cer­tains ca­ciques, ce­lui qui a pré­si­dé le congrès consti­tu­tif du FPI en no­vembre 1988 à

Da­bou, près d’abid­jan, se dresse comme un rem­part contre ceux qui ne pour­suivent pas le même ob­jec­tif. « Gbag­bo m’a don­né son onc­tion comme gar­dien du temple, sou­ligne-t-il dans un autre mes­sage en­re­gis­tré. Il a fait de moi l’un des membres fon­da­teurs avec Si­mone Gbag­bo. J’ai quand même les clés de la fon­da­tion, je connais les fon­da­men­taux. » Dans son camp, San­ga­ré est ap­pré­cié pour ce ra­di­ca­lisme. Mais, en cou­lisses, cer­tains membres de son bu­reau cri­tiquent sa len­teur dans les prises de dé­ci­sion. « Il n’a pas ap­pris à com­man­der, ad­met une connais­sance de longue date. Toute sa vie, il a été un exé­cu­tant, il est donc nor­mal qu’il prenne son temps avant d’ar­rê­ter une dé­ci­sion. » Consé­quence: la branche du FPI qu’il di­rige suit une ligne par­fois peu li­sible. En 2015, il avait ap­pe­lé à boy­cot­ter le re­cen­se­ment élec­to­ral, mais avait sou­te­nu Charles Konan Ban­ny, alors dis­si­dent du PDCI, qui se pré­sen­tait à la pré­si­den­tielle. En oc­tobre 2016, il a ap­pe­lé au « boy­cott ac­tif » du ré­fé­ren­dum consti­tu­tion­nel or­ga­ni­sé par Alas­sane Ouat­ta­ra. Et voi­là que cer­tains, au sein de

À ses yeux, son ami dé­te­nu à La Haye est « pris en otage par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale ».

la mou­vance qu’il in­carne, n’ex­cluent plus de par­ti­ci­per aux élec­tions mu­ni­ci­pales, voire de pré­sen­ter un can­di­dat FPI à la pré­si­den­tielle de 2020.

DU­PLI­CI­TÉ. « La ligne dé­fen­due par San­ga­ré s’ins­crit dans la conti­nui­té de la stra­té­gie, faite de du­pli­ci­té, de Gbag­bo », com­mente un ob­ser­va­teur de la vie politique. De fait, lors de la crise pos­té­lec­to­rale de 2011, les plans jus­qu’au-bou­tistes de l’an­cien pré­sident re­po­saient sur deux per­sonnes : Si­mone Gbag­bo et San­ga­ré. Ar­rê­té le 11 avril 2011 en com­pa­gnie de l’ex-couple pré­si­den­tiel, ce der­nier a été conduit à la mai­son d’ar­rêt et de cor­rec­tion d’abid­jan (Ma­ca), une pri­son qu’il connaît dé­jà bien. Entre avril et dé­cembre 1994, il y a séjourné pour « in­ci­ta­tion à la vio­lence » dans une sé­rie d’ar­ticles par­ti­cu­liè­re­ment vi­ru­lents contre le pré­sident d’alors, Hen­ri Konan Bé­dié, et pu­bliés dans le jour­nal of­fi­ciel et quo­ti­dien du FPI, La Voie (de­ve­nu Notre Voie), dont il a été le pre­mier di­rec­teur de pu­bli­ca­tion. Fi­na­le­ment, les pro­jets po­li­tiques de San­ga­ré se ré­sument en quelques mots : comme Es­tra­gon et Vla­di­mir, qui, sous la plume de Sa­muel Be­ckett, at­tendent obs­ti­né­ment Go­dot, San­ga­ré n’en fi­nit pas d’es­pé­rer le re­tour de Gbag­bo. Et, comme eux, il se donne des rai­sons d’y croire. « Le FPI que je connais ne peut pas tour­ner la page Laurent Gbag­bo, ré­pète-t-il à son en­tou­rage. Il le pour­rait si les choses ne s’étaient pas pas­sées ain­si. S’il avait dé­mis­sion­né ou s’il avait quit­té le pou­voir sous la pres­sion, alors peu­têtre que le FPI au­rait pu dire que Gbag­bo n’était pas le chef qu’il vou­lait avoir. » L’an­cien pré­sident de l’ins­pec­tion gé­né­rale d’état, qui aime le théâtre au­tant que son ami dé­te­nu par la CPI, sait pour­tant qu’à la fin Go­dot n’est ja­mais ve­nu.

Lors d’un mee­ting de l’op­po­si­tion à Kou­mas­si, en juin 2015.

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