Co­rée du Nord-magh­reb Les af­faires sont les af­faires

D’al­ger au Caire en pas­sant par Tri­po­li… De­puis la guerre froide, Pyon­gyang soigne ses re­la­tions, et no­tam­ment sa co­opé­ra­tion mi­li­taire, avec les pays arabes. Les États-unis par­vien­dront-ils à les tor­piller ?

Jeune Afrique - - SOMMAIRE - JU­LIETTE MORILLOT, en­voyée spé­ciale à Pyon­gyang

« De­puis notre es­sai nu­cléaire de j an­vier 2016, les ÉtatsU­nis es­saient plus que ja­mais de con­vaincre le monde arabe de cou­per les ponts avec nous. » Ren­con­tré à Pyon­gyang, cet homme d’af­faires nord-co­réen qui connaît le Magh­reb comme sa poche ne mâche pas ses mots: « La pres­sion des Amé­ri­cains est aus­si forte qu’un bull­do­zer. Pour­tant, les ré­sul­tats de cette politique sont mi­ti­gés, car Wa­shing­ton n’a rien com­pris à ce qui nous rap­proche de l’égypte, de l’algérie ou de la Li­bye. Les peuples arabes sont, comme nous, hos­tiles à l’im­pé­ria­lisme amé­ri­cain. » Ce sen­ti­ment re­monte à l’époque de la guerre froide, du­rant la­quelle la re­la­tive au­to­no­mie de la Co­rée du Nord vis-à-vis de son al­lié so­vié­tique fut ob­ser­vée avec at­ten­tion par les pays arabes qui sou­hai­taient prendre leurs dis­tances avec Mos­cou. Le Moyen-orient of­frait alors des pers­pec­tives pro­met­teuses dans le do­maine de la dé­fense. La guerre des Six-jours, en 1967, puis celle du Kip­pour, en 1973, don­nèrent l’oc­ca­sion à Pyon­gyang de s’ im­po­ser comme un par­te­naire fiable qui, au-de­là de l’idéo­lo­gie, pro­po­sait armes, sa­voir-faire et ex­per­tise mi­li­taires à des prix im­bat­tables. En 1973, la Co­rée du­nord­fut ain­si char­gée de l’en­traî­ne­ment des cadres de l’ar­mée égyp­tienne, à la­quelle elle four­nit aus­si trente pi­lotes, une es­cadre de Mig-21 et des in­gé­nieurs en ba­lis­tique. En re­mer­cie­ment, l’égypte lui en­voya des Scud-b russes. Cette en­tente cor­diale fut tou­te­fois ra­pi­de­ment mise à l’épreuve par la concur­rence ve­nue d’une

Co­rée du Sud à l’éco­no­mie flo­ris­sante et plus di­ver­si­fiée. Autre coup de ca­nif dans les re­la­tions entre les pays arabes et la Co­rée du Nord : le sou­tien que cette der­nière, sé­duite par les propos an­ti­amé­ri­cains de Kho­mey­ni, ap­por­ta à Té­hé­ran du­rant la guerre Iran-irak (1980-1988). « Ce­la pro­vo­qua une onde de choc dans la ré­gion », confirme notre homme d’af­faires, qui, à l’époque, tra­vaillait en Égypte. « Mais ce­la n’em­pê­cha pas Mou­ba­rak de se rendre quatre fois à Pyon­gyang entre 1983 et 1990. » Les échanges avec Le Caire ne se li­mitent pas à l’ar­me­ment. C’est par exemple au géant égyp­tien Oras­com Te­le­com que la Co­rée du Nord doit son ré­seau de té­lé­pho­nie mo­bile, grâce au joint-ven­ture Ko­ryo­link, dont le ré­seau 3G, créé en 2008, compte 3 mil­lions d’abon­nés. Mais, en 2015, Oras­com a per­du ses 75 % de par­ti­ci­pa­tion au sein de sa fi­liale après un bras de fer avec les au­to­ri­tés nord-co­réennes, lors du lan­ce­ment de Byol, leur propre opé­ra­teur té­lé­pho­nique. Mal­gré de nom­breux voyages à Pyon­gyang, Na­guib Sa­wi­ris, pro­prié­taire du groupe, n’a ja­mais pu ra­pa­trier les 344 mil­lions de dol­lars de pro­fit qu’avait réa­li­sé Ko­ryo­link l’an­née pré­cé­dente.

FEU ROU­LANT. Au­jourd’hui, sou­mises au feu rou­lant de Wa­shing­ton, les re­la­tions du Caire avec Pyon­gyang ont flé­chi. En août 2017, les États-unis ont an­non­cé qu’ils ré­dui­saient leur aide fi­nan­cière à l’égypte au mo­tif que cette der­nière ne res­pec­tait pas les droits de l’homme. Et, comme par ha­sard, le 11 sep­tembre, Le Caire a rom­pu toute co­opé­ra­tion mi­li­taire avec Pyon­gyang… au pro­fit de Séoul. D’après une source proche du mi­nis­tère al­gé­rien des Af­faires étran­gères, « un point de non-re­tour » a même été at­teint entre l’égypte et la Co­rée du Nord.

Se­lon ce même di­plo­mate, les pres­sions amé­ri­caines font aus­si sen­tir leurs ef­fets à Al­ger. Ses liens avec Pyon­gyang n’en sont pas moins so­lides et por­teurs d’un sym­bo­lisme qu’af­fec­tionnent les Algériens. Dès le 16 mars 1976, le ré­gime nord­co­réen re­con­nut la Ré­pu­blique arabe sah­raouie dé­mo­cra­tique (RASD), trois se­maines à peine après sa pro­cla­ma­tion. Une dé­ci­sion qui n’en­traî­na pas d’éta­blis­se­ment de re­la­tions di­plo­ma­tiques, mais en par­faite co­hé­rence avec la par­ti­ci­pa­tion de la Co­rée du Nord au mou­ve­ment des non-ali­gnés et avec le sou­tien que Kim Il-sung ap­por­ta aux mou­ve­ments de li­bé­ra­tion, du FLN à L’OLP. La Co­rée du Nord fut ain­si le pre­mier État non afri­cain à re­con­naître le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire en 1958. En dé­pit de sa re­con­nais­sance de la RASD, elle en­tre­tient des re­la­tions di­plo­ma­tiques avec le Ma­roc de­puis 1989, par le tru­che­ment d’une am­bas­sade non ré­si­dente si­tuée au Caire. So­nen­tente cor­diale avec l’algérie a été ré­af­fir­mée en­avril 2017, àl’oc­ca­sion de­la vi­site du­vice-mi­nistre nord-co­réen des Af­faires étran­gères. De grandes avan­cées au­raient alors été ac­com­plies en ma­tière de co­opé­ra­tion, avec la si­gna­ture d’un pro­gramme d’échanges entre les uni­ver­si­tés Kim-il-sung, à Pyon­gyang, et El-dja­zaïr-1, à Al­ger. La Co­rée du Nord au­rait aus­si de­man­dé à l’algérie de l’ai­der à ex­ploi­ter ses ré­serves de pé­trole off­shore, à la li­mite de l’es­pace ma­ri­time chi­nois. En échange de quoi Pyon­gyang met­trait à sa dis­po­si­tion son sa­voir-faire en ma­tière de trans­for­ma­tion des hy­dro­car­bures. Un­tel par­te­na­riat per­met­trait à la Co­rée du Nord de s’éman­ci­per du car­can des sanc­tions onu­siennes et de l’em­bar­go sur les im­por­ta­tions de pé­trole. Cô­té di­plo­ma­tique, l’algérie se se­rait – en vain – pro­po­sée comme mé­dia­teur dans le dos­sier du nu­cléaire qui op­pose au­jourd’hui Wa­shing­ton à Pyon­gyang.

CHAOS. Entre Co­réens et Li­byens, en­fin, la co­opé­ra­tion ne semble guère près de fai­blir. En 2004, sous la pres­sion amé­ri­caine, Mouam­mar Kadha­fi avait dé­ci­dé de cou­per tout lien avec la Co­rée du Nord. Une dé­ci­sion que le gou­ver­ne­ment ac­tuel s’est em­pres­sé d’ou­blier, met­tant fin aux es­poirs amé­ri­cains et sud-co­réens de voir cette al­liance vo­ler en éclats à la fa­veur du chaos ré­gio­nal. En fé­vrier der­nier, en vio­la­tion de la ré­so­lu­tion 2270 des Na­tions unies, de mars 2016, Tri­po­li et Pyon­gyang ont ré­af­fir­mé leur vo­lon­té de co­opé­rer dans des do­maines tech­niques liés à la dé­fense (in­for­ma­tion, com­mu­ni­ca­tions), mar­quant le re­nou­veau de leurs re­la­tions, qui furent long­temps flo­ris­santes en ma­tière ba­lis­tique et nu­cléaire. Les liens avec Tri­po­li, qui re­montent à la prise du pou­voir de Kadha­fi, en 1969, ont connu leur apo­gée dans les an­nées 1970-1980. Des do­cu­ments au­jourd’hui dé­clas­si­fiés men­tionnent une réunion qui se tint en 1978 dans les lo­caux de l’am­bas­sade nord-co­réenne en Rou­ma­nie et qui scel­la une très étroite co­opé­ra­tion mi­li­taire entre les deux pays (for­ma­tion de cadres, as­sis­tance tech­nique, vente d’armes), fai­sant de la Co­rée du Nord (avec L’URSS) l’un des prin­ci­paux four­nis­seurs de la Ja­ma­hi­riya. Mais si au­jourd’hui on parle beau­coup de Tri­po­li à Pyon­gyang, c’est plu­tôt pour rap­pe­ler que la Li­bye au­rait dû conser­ver son pro­gramme nu­cléaire et que le dé­man­tè­le­ment de son ar­se­nal a li­vré le pays à l’avi­di­té im­pé­ria­liste des États-unis. Un des­tin tra­gique que notre homme d’af­faires nord­co­réen évoque vo­lon­tiers: « Le tis­su de men­songes amé­ri­cain lors de la crise li­byenne comme lors de la guerre d’irak, la fin dra­ma­tique de Kadha­fi et de Sad­dam Hus­sein nous ren­forcent dans notre convic­tion : il est im­pos­sible d’avoir confiance en Wa­shing­ton. Seule l’arme nu­cléaire per­met­tra de ga­ran­tir notre exis­tence pa­ci­fique. »

Al­ger, juillet 2007. Ab­de­la­ziz Bou­te­fli­ka re­çoit Kim Yong-nam, nu­mé­ro deux du ré­gime nord-co­réen.

Pyon­gyang, juillet 2013. Kim Jong-un, le lea­der nord-co­réen, avec une dé­lé­ga­tion sy­rienne.

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