Par­cours Amine Me­ta­ni, DJ au car­ré

In­gé­nieur en ré­édu­ca­tion neu­ro­lo­gique à Lyon, ce Fran­co-tu­ni­sien de 34 ans est aus­si l’un des ta­lents à suivre de la scène élec­tro.

Jeune Afrique - - SOMMAIRE - JU­LIE GONNET Photo : VINCENT FOUR­NIER/JA

Amine Me­ta­ni cherche. Quand il n’ex­plore pas les pro­prié­tés du cer­veau, il sonde les méandres de l’élec­tro. Post­doc­to­rant du la­bo­ra­toire de phy­sique de l’école nor­male su­pé­rieure (ENS) de Lyon, ce Fran­co-tu­ni­sien est éga­le­ment mu­si­cien, pro­duc­teur et com­po­si­teur. « Je flirte avec le bur­nout », concède-t-il dans un sou­rire au bout d’un qua­si-mo­no­logue pas­sion­né de vingt mi­nutes, à la table d’un bar pa­ri­sien. Mais entre ses deux « mé­tiers pas­sions », il re­fuse de choi­sir. « J’al­terne entre des phases au la­bo et d’autres où je pars jouer et com­po­ser. Car dans les deux do­maines, je dois en per­ma­nence être créa­tif », ex­plique ce ta­lent double, re­le­vant sa longue che­ve­lure noire pour dé­voi­ler une tempe soi­gneu­se­ment ra­sée. Ve­nu spé­cia­le­ment à Pa­ris pour un concert, cet hy­per­ac­tif s’at­trape au vol, entre deux trains. Entre deux pro­jets. Né à Sousse, Amine se dé­couvre très tôt une vo­ca­tion pour la mu­sique : à l’école pri­maire, àtu­nis, il réus­sit à trou­ver un charme à la flûte à bec, et dans les cou­loirs du ly­cée son pre­mier Mi­ni­disc fait fu­reur. Pour­tant, son orien­ta­tion pro­fes­sion­nelle se­ra plus « ra­tion­nelle ». Après le bac, en 2001, il part étu­dier en France – comme avant lui ses pa­rents, mé­de­cins. Maths sup, maths spé à Pa­ris, la pres­ti­gieuse école cen­trale de Lyon puis une thèse à L’ENS : la voie royale des têtes bien faites.

Mais le phy­si­cien n’en ou­blie pas ses gammes: avec son ami Nes­sim Zghi­di, il or­ga­nise des con­certs dans les caves lyon­naises et dé­tourne en mu­sique des dis­cours de Bour­gui­ba. Une fois sa thèse bou­clée, Amine re­plonge. En 2013, il fonde avec son aco­lyte le la­bel Shou­ka et le col­lec­tif d’ar­tistes d’ori­gine nord-afri­caine Arabs­ta­zy, ex­plo­rant les liens entre les mu­siques élec­tro­niques et la su­per­sti­tion, entre transes tra­di­tion­nelles et ac­tuelles. De­puis, du Caire à Co­pen­hague en pas­sant par Tu­nis et Pa­ris, au Quai Bran­ly ou à l’ins­ti­tut du monde arabe, Arabs­ta­zy en­voûte ré­gu­liè­re­ment les foules lors de « soi­rées de pos­ses­sion » et autres live hyp­no­tiques. « Notre mu­sique est un contre­point à la mode orien­ta­liste, su­per­po­si­tion de fan­tasmes un peu fa­ciles », in­siste Amine. À l’exact op­po­sé des sons du duo pa­ri­sien Acid Arab, même s’ils sont « sou­vent pro­gram­més dans les mêmes évé­ne­ments », s’amuse-t-il. « Ils s’ap­pro­prient ce qui leur est exo­tique, nous fai­sons la même chose à l’en­vers. » Dé­but 2018, les sons d’arabs­ta­zy se­ront com­pi­lés dans Un­der Frus­tra­tion, au bé­né­fice des ré­fu­giés sy­riens au Li­ban. Amine joue col­lec­tif. Ces der­niers temps, il s’est aus­si beau­coup in­ves­ti au­près de la chan­teuse Emel Math­lou­thi pour ai­der la « voix du Prin­temps tu­ni­sien » à ac­cou­cher d’en­sen, un al­bum ré­so­lu­ment élec­tro. « Le pro­ces­sus a été dif­fi­cile. Pour avan­cer en­semble, il faut sa­voir ra­va­ler son ego », avouet-il. Humble, il a dé­jà rem­pi­lé pour le troi­sième disque de la chan­teuse. In­fa­ti­gable créa­teur, Amine trouve en­core le temps de com­po­ser pour

lui-même, sous le nom de scène de Met­ta­ni. Son pre­mier EP de­vrait aus­si sor­tir dans quelques mois. Presque un ex­ploit. Car il y a deux ans dé­jà, l’ar­tiste ti­raillé a fi­ni par re­ve­nir sur la pla­nète sciences. Par ac­ci­dent – au sens pre­mier du terme. En 2013, son an­cien di­rec­teur de thèse, Vance Ber­ge­ron, perd bru­ta­le­ment l’usage de ses jambes dans un ac­ci­dent de vé­lo. Loin de se lais­ser abattre, ce cher­cheur fran­co-amé­ri­cain s’en­gage sur une nou­velle voie : la ré­édu­ca­tion neu­ro­lo­gique. Amine dé­cide de le suivre. En 2016, tous deux signent une belle vic­toire au Cy­bath­lon de Zu­rich, les JO des ath­lètes bio­niques. En in­ven­tant un pro­cé­dé mé­ca­nique fon­dé sur la sti­mu­la­tion élec­trique des muscles, le jeune in­gé­nieur per­met à son men­tor d’évo­luer seul sur une piste de 750 m. Pa­ral­lè­le­ment, l’équipe tra­vaille sur une in­no­va­tion qui semble te­nir de la science-fic­tion : l’interface cer­veau-ma­chine, qui per­met à une per­sonne pa­ra­ly­sée d’ef­fec­tuer un mou­ve­ment rien qu’en l’ima­gi­nant.

Les mains d’amine s’agitent et les pen­sées fusent, plus ou moins or­ga­ni­sées, dans son com­plexe cor­tex. Mais pour lui, tout re­vêt un sens. Il y a bien une fi­na­li­té, un ordre dans ce désordre. S’il est in­gé­nieur, c’est avant tout pour mettre sa science au ser­vice de l’hu­main. « À Cen­trale, on nous ré­pé­tait “vous êtes l’élite”.mais peu se pré­oc­cu­paient de l’im­pact qu’ils au­raient sur la so­cié­té. » Pas ques­tion pour lui de tra­vailler pour un fa­bri­cant d’armes ou pour le monde de la fi­nance. S’il est pro­duc­teur, c’est pour re­do­rer le cô­té afri­cain de la culture tu­ni­sienne, « sou­vent né­gli­gée au dé­tri­ment d’une iden­ti­té arabe », et sur­tout le stam­be­li, un rituel mu­si­cal thé­ra­peu­tique tu­ni­sien ve­nu d’afrique subsaharienne. « Mu­sique de Noirs » liée aux su­per­sti­tions – donc contraire à l’is­lam –, elle est « comme le can­na­bis en France : to­lé­rée mais mal vue », re­grette-t-il. Amine aime flir­ter avec les in­ter­dits : il pré­voit très sé­rieu­se­ment de par­tir réa­li­ser des en­re­gis­tre­ments d’un autre rituel mu­si­cal, le zâr, en Iran. Un pays peu en­clin à en­trer dans la transe.

Le com­po­si­teur-cher­cheur planche sur une ma­nière de trans­for­mer une pen­sée en mou­ve­ment mé­ca­nique.

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