Inde On les ap­pelle les Si­dis

Dans le Gu­ja­rat, le Kar­na­ta­ka et l’andh­ra Pra­desh, ils se­raient près de cent mille. Ren­contre avec ces drôles d’in­diens dont les an­cêtres ve­naient d’afrique.

Jeune Afrique - - SOMMAIRE - CA­ROLE DIETERICH, en­voyée spé­ciale

Les na­babs de Sa­chin sont des princes in­diens, mais dans leurs veines coule du sang afri­cain. Des cen­taines d’an­nées du­rant, ils ont ré­gné sur la ré­gion de Sa­chin, dans l’ac­tuel Gu­ja­rat, État cô­tier du nord-ouest de l’inde. Et Fa­rah Khan (52 ans) est leur fière des­cen­dante. Bien que les États prin­ciers aient dis­pa­ru lors de l’in­dé­pen­dance, cette pe­tite femme à l’al­lure im­pec­cable conti­nue d’uti­li­ser le titre de prin­cesse, ves­tige d’un pas­sé glo­rieux. « Mes an­cêtres sont ve­nus d’abys­si­nie par ba­teau, ils étaient char­gés de la sur­veillance du fort de Jan­ji­ra », ex­plique-t-elle. Il semble qu’ils pro­té­geaient aus­si les ba­teaux de l’em­pe­reur mo­ghol Au­rang­zeb (1618-1707) croi­sant entre l’inde et La Mecque. Ce que Fa­rah n’ex­plique pas, c’est dans quelles cir­cons­tances ses an­cêtres ont pris le che­min de l’exil. Sont-ils ar­ri­vés en hommes libres ? Ap­par­te­naient-ils à ce que l’his­to­rienne Syl­viane Diouf ap­pelle les « es­claves d’élite » ? « Les es­claves africains ont été ame­nés par les mar­chands arabes et in­diens à par­tir de 1300, mais leur si­tua­tion n’avait rien à voir avec celle des vic­times du tra­vail for­cé dans les plan­ta­tions amé­ri­caines », ex­plique la di­rec­trice du Centre La­pi­dus pour l’ana­lyse de l’his­toire de la traite trans­at­lan­tique. Ces es­claves ve­nus d’éthio­pie étaient in­té­grés dans les ar­mées et les cours des ma­ha­rad­jahs. Les sol­dats qui se dis­tin­guaient pou­vaient de­ve­nir gé­né­raux, ami­raux, voire… princes à leur tour, comme les an­cêtres de Fa­rah Khan. « Ils n’étaient pas as­ser­vis à vie et il était fré­quent qu’ils s’éman­cipent », pré­cise Diouf. À l’ori­gine, ces po­pu­la­tions in­diennes et pa­kis­ta­naises ve­nues d’afrique de l’est (Éthio­pie, Éry­thrée, So­ma­lie, Tan­za­nie, etc.) étaient dé­si­gnées par le terme de « Hab­shi », dé­ri­vé de l’arabe et qui si­gni­fie Abys­si­nien, le­quel s’est, avec le temps, trans­for­mé en « Si­dis ». En Inde, ils se­raient entre 70 000 et 100 000, prin­ci­pa­le­ment éta­blis dans le Gu­ja­rat, on l’a vu, mais aus­si le Ma­ha­ra­sh­tra, le Kar­na­ta­ka, le Te­lan­ga­na et l’andh­ra Pra­desh. Dans ces ré­gions mé­ri­dio­nales, la pré­sence des Si­dis est le fruit d’une autre his­toire. Là-bas, les es­claves furent ame­nés à par­tir du XVIE siècle par les Por­tu­gais du Mo­zam­bique. Beau­coup s’échap­pèrent, se ré­fu­gièrent dans les fo­rêts et de­vinrent des « mar­rons ». Mu­sul­mans dans le Gu­ja­rat, ils

sont le plus sou­vent chré­tiens ou hin­dous dans le Sud. « Leur com­mune as­so­cia­tion avec l’afrique est sur­tout sym­bo­lique et spi­ri­tuelle », com­mente Be­he­roze Sh­roff, une an­thro­po­logue in­dienne au­teure de plu­sieurs do­cu­men­taires sur la ques­tion.

PRIN­CESSE. Éco­no­mi­que­ment et so­cia­le­ment, en re­vanche, les des­cen­dants d’africains sont très loin de for­mer une com­mu­nau­té ho­mo­gène. À quelques heures de route du pa­lais de Sa­chin où a gran­di Fa­rah Khan, près de la ville de Va­do­da­ra, se trouve le vil­lage de Ra­tan­pur (1 500 ha­bi­tants). De pe­tites mai­sons co­lo­rées s’y alignent le long de che­mins de terre où les voi­tures sont rares. La prin­cesse rend ré­gu­liè­re­ment vi­site aux quelque qua­rante-cinq fa­milles si­dies ins­tal­lées là. Le con­traste est frap­pant. Sha­kil Si­di, l’un de ces vil­la­geois, res­semble à s’y mé­prendre à un Afri­cain d’au­jourd’hui, les ma­riages en­do­games étant ici fré­quents. Rien de tel avec Fa­rah Khan. « Dans ma fa­mille, di­telle, les unions mixtes ont tou­jours été fré­quentes, mais rares étaient les des­cen­dants d’africains dans ce cas, car il im­por­tait avant tout de se ma­rier avec quel­qu’un de son rang. » Elle-même a pour­tant dé­ro­gé à la règle : son époux est « un gar­çon d’ori­gine mo­deste ren­con­tré à l’uni­ver­si­té ». En­semble, ils di­rigent une agence de pu­bli­ci­té dont le siège est à Bom­bay. Sha­kil Si­di vend pour sa part des fleurs près du sanc­tuaire de Ba­ba Ghor, un saint sou­fi du XIVE siècle ori­gi­naire d’éthio­pie. La plu­part des Si­dis du coin sur­vivent ain­si de pe­tits com­merces liés au culte de Ba­ba Ghor. « Au moins trois en­fants sont morts au cours des der­niers mois, vrai­sem­bla­ble­ment de mal­nu­tri­tion », rap­porte Hi­man­shu Ban­ker, di­rec­teur de Vi­kalp, une ONG lo­cale. Sha­kil Si­di par­vient néan­moins à vivre, chi­che­ment, de son tra­vail, mais rêve d’un autre ave­nir pour sa pro­gé­ni­ture. « Mon propre sort est scel­lé, mais je ne veux pas

que mes quatre en­fants soient con­dam­nés à vivre dans l’or­bite de Ba­ba Ghor, je veux qu’ils fassent des études et trouvent un em­ploi à la ville. » Rares sont les jeunes Si­dis de Ra­tan­pur à al­ler jus­qu’au ly­cée. Il leur fau­drait pour ce­la avoir ac­cès à des trans­ports en com­mun ou s’ins­tal­ler dans une ville des en­vi­rons, et leurs pa­rents n’en ont gé­né­ra­le­ment pas les moyens. « Beau­coup aban­donnent alors leur sco­la­ri­té sans que per­sonne ne s’en émeuve », re­grette Fa­rah Khan, qui a ten­té de mettre en place un pro­gramme d’ac­com­pa­gne­ment sco­laire à Ra­tan­pur.

DIS­CRI­MI­NA­TION PO­SI­TIVE. Dans le sud du Gu­ja­rat, les Si­dis ne passent gé­né­ra­le­ment pas pour les plus dé­fa­vo­ri­sés, seul un pe­tit nombre de « tri­bus » et de « castes » dû­ment « ré­per­to­riées » par la Cons­ti­tu­tion pou­vant bé­né­fi­cier de po­li­tiques de dis­cri­mi­na­tion po­si­tive, no­tam­ment en ma­tière d’édu­ca­tion et d’em­ploi dans la fonc­tion pu­blique. Mais ceux de la pé­nin­sule de Sau­ra­sh­tra, si. « Cer­tains ont ob­te­nu des postes dans l’ad­mi­nis­tra­tion ou la police ; ce­la a ser­vi de ca­ta­ly­seur pour toute la com­mu­nau­té », es­time So­nal Meh­ta, qui di­rige deux ONG tra­vaillant dans les zones tri­bales. Les Si­dis du Gu­ja­rat qui ne fi­gurent pas par­mi les heu­reux élus ont es­sayé de plai­der leur cause au­près des au­to­ri­tés, en vain. Dans le Kar­na­ta­ka, la plu­part des des­cen­dants d’africains sont chré­tiens. Eux ont réus­si à in­té­grer la fa­meuse liste, grâce no­tam­ment à l’aide de di­verses ins­ti­tu­tions ca­tho­liques. « Il faut pour ce­la avoir une forte ca­pa­ci­té de lobbying. Or notre com­mu­nau­té est si pe­tite qu’elle a du mal à se faire en­tendre », re­grette Meh­ta. Mais les Si­dis ne se contentent pas de te­nir des échoppes à proxi­mi­té du sanc­tuaire de Ba­ba Ghor. Ils ont aus­si trou­vé dans la mu­sique et la danse un moyen de sub­sis­tance. Au dé­part, c’était sur­tout une pra­tique spi­ri­tuelle sou­fie. Des per­for­mances que les Si­dis ap­pellent « Go­ma » ou « Da­mal ». Le pre­mier mot vient du ban­tou ngo­ma. Le se­cond ren­voie à la tra­di­tion sou­fie. Les Si­dis dansent en groupe au rythme des tam­bours et des mai mish­ra – des sortes de ma­ra­cas. De­puis les an­nées 1980, plu­sieurs groupes col­lec­ti­ve­ment dé­si­gnés sous le vo­cable de « Si­di Go­ma » sont in­vi­tés dans des fes­ti­vals en Inde et à l’étran­ger. « Le chant et la danse coulent dans nos veines ; dès l’en­fance, nous par­ti­ci­pons à des per­for­mances au sanc­tuaire de Ba­ba Ghor, cet art nous a été trans­mis par nos pa­rents et nos grands-pa­rents », ex­plique Sab­bir Si­di, des Si­di Go­ma de Ra­tan­pur. Ru­ma­na Bin Si­di ap­par­tient, pour sa part, aux Si­di Go­ma d’ah­me­da­bad. Quand elle ne voyage pas à tra­vers le monde, elle ha­bite un mo­deste stu­dio où elle conserve cou­pures de jour­naux et tro­phées ga­gnés avec sa troupe. Son vi­sage s’est au­jourd’hui creu­sé, ses che­veux ont blan­chi, mais elle s’obs­tine à ap­prendre à ses ne­veux d’an­tiques chan­sons évo­quant le dé­part d’afrique. Les pa­roles mé­langent hin­di et gu­ja­ra­ti avec, çà et là, quelques mots en swa­hi­li. « Quand nous sommes al­lés en tour­née en Afrique, on nous a ex­pli­qué que ces mots ve­naient d’une forme ar­chaïque du swa­hi­li », se sou­vient Sab­bir Si­di. Le phy­sique très afri­cain de nombre d’entre eux a ten­dance à les faire pas­ser pour des étran­gers dans leur propre pays. Pour­tant, au­cune am­bi­guï­té à leurs yeux : ils sont in­diens et fiers de l’être.

PLUMES DE PAON. En ce di­manche d’oc­tobre, Sab­bir Si­di et les quinze membres de son groupe s’ap­prêtent à don­ner une re­pré­sen­ta­tion lors d’un fes­ti­val cé­lé­brant la di­ver­si­té de la na­tion in­dienne. Dans les ves­tiaires, ils se pré­parent aux cô­tés d’autres ar­tistes folk­lo­riques ve­nus de tout le pays. Les cos­tumes qu’ils en­filent n’ont rien à voir avec la tra­di­tion sou­fie ou avec les modes ves­ti­men­taires de leurs an­cêtres africains. Leur ma­quillage et leurs coiffes en plumes de paon, pas da­van­tage. « Ces cos­tumes nous ont été don­nés par le gou­ver­ne­ment afin de sug­gé­rer un pré­ten­du “style afri­cain”, s’amuse Sab­bir. » Mais au­cun ar­tiste ne peut es­pé­rer vivre de ces per­for­mances. « Nous avons tous des pe­tits bou­lots à cô­té. Moi, par exemple, je ré­pare des voi­tures avec mon cou­sin. C’est très im­por­tant de main­te­nir ces tra­di­tions, de conti­nuer à chan­ter et à dan­ser », ex­plique Fa­rooq Si­di, le ne­veu de Ru­ma­na. Et So­nal Meh­ta d’in­ter­ro­ger : « À quoi bon dan­ser et chan­ter si on ne peut pas man­ger ? » Bonne ques­tion.

La troupe Si­di Go­ma en ré­pé­ti­tion, le 8 oc­tobre, à Ah­me­da­bad.

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