Dji­bou­tiens, en­core un ef­fort!

Jeune Afrique - - LE PLUS DE JEUNE AFRIQUE - Fran­çois Sou­dan

Pen­dant qua­rante-huit heures, à la mi-sep­tembre, l’avion char­gé de qat at­ten­du chaque jour par des di­zaines de mil­liers de Dji­bou­tiens ne s’est pas po­sé sur l’aé­ro­port d’am­bou­li. « Ce fut une jour­née co­lo­rée, joyeuse, agréable et per­sonne n’en est mort », écrit le quo­ti­dien La Na­tion, avant d’ajou­ter : « Et s’il en était ain­si tous les jours ? » Pour les ac­cros à cette plante – 70 % des hommes, 20 % des femmes, di­ton – que compte la Ré­pu­blique de Dji­bou­ti, cette pers­pec­tive re­lève de l’im­pen­sable tant la mas­ti­ca­tion de ses feuilles bour­rées de prin­cipes ac­tifs aux ef­fets proches de ceux des am­phé­ta­mines re­lève du lien so­cial, de l’iden­ti­té com­mune et de la convi­via­li­té as­su­mée. Im­por­tées d’éthio­pie par vol ma­ti­nal et mises en vente à la mi­jour­née sur des cen­taines d’étals entre 400 et 5 000 francs dji­bou­tiens (de 2 à 26 eu­ros) la botte, se­lon la qua­li­té et la fraî­cheur, les dix à douze tonnes quo­ti­diennes de qat as­sou­pissent lit­té­ra­le­ment l’éco­no­mie na­tio­nale, à par­tir de 15 heures jus­qu’au cou­cher du so­leil. Dans les « ma­brazes », ces sa­lons qui sont aux Dji­bou­tiens ce que les « grains » sont aux Ma­liens, on broute en groupe, loin des grands vents de la mon­dia­li­sa­tion et des cli­vages po­li­ti­co-eth­niques in­ternes.

In­ter­dire l’im­por­ta­tion et la consom­ma­tion du­qat? L’ex-pré­sident Has­san Gou­led Ap­ti­don s’y est es­sayé au len­de­main de l’in­dé­pen­dance, avant de se rendre compte que cette me­sure n’avait fait qu’ali­men­ter une contre­bande fé­roce. Plus ré­cem­ment, en sep­tembre 2016, le gou­ver­ne­ment so­ma­lien a cru bon­de­faire de­même: la me­sure a te­nu une se­maine ! C’est que les en­jeux éco­no­miques de l’em­pire du qat sont consi­dé­rables, non seule­ment en Éthio­pie, où cet ar­buste rap­porte à l’état presque au­tant d’ar­gent que le ca­fé, mais aus­si au Yé­men, dont il est la prin­ci­pale culture, au Ke­nya, qui ali­mente le mar­ché so­ma­lien, et à Dji­bou­ti même, où sa dis­tri­bu­tion fait vivre des cen­taines de re­ven­deuses et re­pré­sente, sous forme de taxes, 15 % des re­cettes fis­cales du Tré­sor. Pour­tant avé­rés, les ef­fets né­ga­tifs sur la santé des consom­ma­teurs, le bud­get des

Le qat as­sou­pit lit­té­ra­le­ment l’éco­no­mie na­tio­nale, à par­tir de 15 heures jus­qu’au soir.

mé­nages, les équi­libres familiaux et l’en­vi­ron­ne­ment pèsent ap­pa­rem­ment de peu de poids par rap­port à ce qu’il faut bien ap­pe­ler une dé­pen­dance na­tio­nale.

À l’heure où Dji­bou­ti s’af­firme en hub in­con­tour­nable sur l’une des plus grandes voies ma­ri­times de la pla­nète, force est pour­tant de consta­ter que cette ha­bi­tude phy­sio­lo­gique et cultu­relle est un obs­tacle et une ob­so­les­cence. S’en­gour­dir chaque après-mi­di que Dieu fait et les ven­dre­dis en prime sous l’ef­fet d’un nar­co­tique, même lé­ger, pose un pro­blème et de­vrait sus­ci­ter un dé­bat qui trans­cende les af­fron­te­ments po­li­tiques – il est d’ailleurs in­té­res­sant de consta­ter que l’op­po­si­tion ne le pose pas. Si dé­cré­ter l’in­ter­dic­tion du qat n’est sans doute pas la so­lu­tion, c’est par l’édu­ca­tion et la pé­da­go­gie que passe le se­vrage. Et le constat ré­pé­té qu’une « jour­née sans » peut être une « jour­née agréable ». Dji­bou­tiens, en­core un ef­fort !

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