Lit­té­ra­ture Interview de Deon Meyer, ro­man­cier sud-afri­cain

Avec L’an­née du Lion, le ro­man­cier sud-afri­cain pro­pose une fic­tion pos­ta­po­ca­lyp­tique dans une Afrique du Sud ra­va­gée par une fièvre mor­telle. Et s’at­tache à dé­crire la nais­sance d’une nou­velle so­cié­té, Aman­zi, sur les ruines de l’an­cien monde.

Jeune Afrique - - SOMMAIRE - NI­CO­LAS MI­CHEL Propos re­cueillis par L’an­née du Lion

Ben­ny Gries­sel, le dé­tec­tive ré­cur­rent des po­lars de Deon Meyer, n’ap­pa­raît pas dans L’an­née du Lion. Et pour cause. L’in­trigue se dé­roule dans le fu­tur, après qu’une épi­dé­mie mon­diale a dé­ci­mé une grande par­tie de l’hu­ma­ni­té. Nous sommes en Afrique du Sud, un père et un fils tentent de sur­vivre. Ils s’ap­pellent Ni­co et Willem Storm. Por­té par une foi in­dé­fec­tible en l’homme, Willem Storm en­tend construire une so­cié­té nou­velle, Aman­zi, avec les sur­vi­vants qui veulent le re­joindre tan­dis que des bandes de pillards écument le pays à la re­cherche d’armes, de die­sel et de nour­ri­ture. Une pa­ra­bole politique qui, par bien des as­pects, fait écho à la si­tua­tion contem­po­raine de l’afrique du Sud. Ren­contre à Pa­ris. JEUNE AFRIQUE: Vous avez com­men­cé à écrire il y a six ans. D’où est ve­nue cette idée de ro­man pos­ta­po­ca­lyp­tique ? DEON MEYER: J’ai lu une nou­velle pos­ta­po­ca­lyp­tique et, au cours de ma lec­ture, j’ai ima­gi­né que l’his­toire al­lait par­tir dans une di­rec­tion. En réa­li­té, elle par­tait dans une tout autre di­rec­tion. Mais je me suis alors dit que celle qui n’était pas em­prun­tée était sans doute la plus in­té­res­sante. Cette idée a été la pre­mière graine du ro­man. Je n’ai ces­sé d’y pen­ser par la suite. J’ai ré­di­gé les deux pre­miers cha­pitres, puis je me suis ar­rê­té.

Pour­quoi ? J’en ai par­lé à mon agent, et il m’a dit : « Tu ne peux pas écrire ce livre main­te­nant, parce que sur cer­tains mar­chés il est très im­por­tant

de pu­blier en­core deux ro­mans po­li­ciers. » J’ai ré­pon­du « d’ac­cord, je vais at­tendre ». C’était un bon con­seil, parce qu’il faut plu­sieurs livres pour s’éta­blir et construire son lec­to­rat. Et si vous dis­pa­rais­sez sou­dai­ne­ment en écri­vant quelque

C’est un fan­tasme très hu­main, tout re­com­men­cer de zé­ro pour prendre un nou­veau dé­part.

chose de dif­fé­rent, ce­la rend les choses dif­fi­ciles. Après deux nou­veaux ro­mans po­li­ciers, mo­nagent m’a don­né son ac­cord, je me suis as­sis à ma table et j’ai re­com­men­cé à écrire. Dans votre livre, une fièvre dé­vaste l’hu­ma­ni­té en­tière. Est-ce que la pro­pa­ga­tion d’ebo­la en Afrique vous a ins­pi­ré ? Tout à fait. Je sa­vais où irait le livre et j’ai étu­dié de près tout ce qui avait trait à Ebo­la.

Ain­si, vous re­cons­trui­sez com­plè­te­ment une so­cié­té sur les ruines de l’an­cienne. C’est un fan­tasme d’écri­vain ? Oui ! Mais c’est aus­si un fan­tasme très hu­main, tout re­com­men­cer de zé­ro en se di­sant que les er­reurs que nous avons com­mises sont der­rière et qu’il est pos­sible de prendre un nou­veau dé­part.

Vous étiez déses­pé­ré quand vous avez com­men­cé? Nous fai­sons un vrai gâ­chis de ce monde.

Pour­tant Willem Storm, le père du hé­ros, est plu­tôt op­ti­miste quant aux ca­pa­ci­tés de l’hu­ma­ni­té à bâ­tir un monde meilleur. J’es­saie d’être hon­nête et de confron­ter plu­sieurs points de vue. Si les per­son­nages pen­saient tous de la même ma­nière, ce se­rait un livre très en­nuyeux, dé­pour­vu de conflit. Or le conflit est la mère du sus­pense, il ne peut y en avoir sans. Alors, oui, je vou­lais qu’il y ait aus­si cette vi­sion très op­ti­miste, ce rêve d’une nou­velle so­cié­té dé­mo­cra­tique.

Dans cette nou­velle so­cié­té, la prin­ci­pale op­po­si­tion concerne deux per­son­nages qui sont en réa­li­té al­liés, Willem Storm le dé­mo­crate et Do­min­go, le bras ar­mé de cette dé­mo­cra­tie. C’est ce en quoi vous croyez? Je ne sais plus vrai­ment en quoi croire ! Nous avons ob­te­nu la dé­mo­cra­tie en Afrique du Sud, et ce­la ne marche pas. Par­fois je suis d’ac­cord avec Do­min­go quand il dit qu’il faut un des­pote éclai­ré. Mais les chances d’avoir un­des­pote éclai­ré sont très minces. Alors sans doute qu’une dé­mo­cra­tie do­tée d’un bras mi­li­taire fort est la meilleure de toutes les mau­vaises op­tions que nous avons.

La phi­lo­so­phie de Do­min­go, c’est de consi­dé­rer les hommes comme des ani­maux. Vous la par­ta­gez? Ne pen­sez-vous pas qu’il y a as­sez de preuves, à tra­vers l’his­toire, pour dé­mon­trer que nous avons la ca­pa­ci­té de nous com­por­ter com­medes ani­maux?

Nous sommes 7 mil­liards et nous par­ve­nons à ne « pas trop » nous entre-tuer… Oui, mais nous sommes des ani­maux, unees­pèce par­mi d’autres. La plus in­tel­li­gente, la plus créa­tive, la plus avan­cée tech­no­lo­gi­que­ment, mais nous conser­vons des ins­tincts ani­maux. Dans ce sens, Do­min­go a to­ta­le­ment rai­son. Pre­nez en compte l’his­toire, et je ne parle mê­me­pas de l’ho­lo­causte: mê­meles ani­maux ne tuent pas les autres ani­maux de cette ma­nière. Àl’époque où les co­lons por­tu­gais en voyaient leurs pre­miers ba­teaux au­tour del’ afrique pour re­joindre l’inde, ils mas­sa­craient femmes et en­fants sur leur che­min. Toute la ques­tion du livre, c’est de se de­man­der si nous sommes l’hu­ma­ni­té dont rêve Willem Storm ou celle que Do­min­go dé­crit. Je ne dis pas au lec­teur ce qu’il doit pen­ser, j’es­saie de le faire pen­ser.

Vous avez beau­coup écrit sur le pas­sé et sur le pré­sent; est-ce qu’écrire sur l’ave­nir re­lève d’un même at­trait pour l’his­toire? Ce qui compte pour moi, c’est d’écrire des livres di­ver­tis­sants, qui ap­portent quelque chose sur les plans émo­tion­nel et in­tel­lec­tuel. Mais enef­fet, j’aime l’his­toire, je l’ai étu­diée, et c’est es­sen­tiel pour com­prendre comment nous en sommes ar­ri­vés là. En

Sans doute qu’une dé­mo­cra­tie do­tée d’un bras mi­li­taire fort est la meilleure de toutes les mau­vaises op­tions.

Afrique du Sud tout par­ti­cu­liè­re­ment, l’his­toire per­met de com­prendre la so­cié­té d’au­jourd’hui. Le pas­sé conti­nue d’avoir un pro­fond ef­fet sur les Sud-africains. L’apar­theid dé­ploie tou­jours son ombre im­mense sur notre so­cié­té, et nous ne pou­vons l’igno­rer.

Li­sez-vous beau­coup de ro­mans pos­ta­po­ca­lyp­tiques? Quand j’avais une ving­taine d’an­nées, j’ai lu les clas­si­ques­de­san­nées1950et1960,lors­que­la­me­nace nu­cléaire ren­dait la des­truc­tion du mon­de­pos­sible d’un ins­tant à l’autre. Et je trouve in­té­res­sant de consta­ter que, ces dix der­nières an­nées, il y a eu une nou­velle éclo­sion de­fic­tions pos­ta­po­ca­lyp­tiques – ce qui­dit­beau­coup­du­mon­de­dans­le­quel­nous­vi­vons.

Nous avons par­lé de Ja­cob Zu­ma la der­nière fois que nous nous sommes ren­con­trés, et il ar­rive dé­sor­mais à la fin de son man­dat. Quel bi­lan en faites-vous? Mon­ju­ge­ment à son propos a beau­coup chan­gé. Quand il est de­ve­nu pré­sident, je me suis dit :

« Soyons justes, lais­sons-lui sa chance. » Il avait un vrai par­cours d’homme sou­cieux de son pays. J’avais par­lé avec des sol­dats de L’ANC qui avaient com­bat­tu avec lui et qui le te­naient en haute es­time, consi­dé­rant qu’il était très in­tel­li­gent même s’il n’avait guère d’édu­ca­tion. Tha­bo Mbe­ki était un homme très édu­qué qui n’avait pas réus­si à être le pré­sident que nous es­pé­rions. Mal­heu­reu­se­ment, Ja­cob Zu­ma a dra­ma­ti­que­ment échoué. C’est de­ve­nu un homme très cor­rom­pu et très mal­hon­nête, un di­ri­geant faible, alors que nous avons be­soin d’un chef fort, do­té d’une éthique so­lide, d’une grande in­té­gri­té, por­teur d’une vi­sion. Tout ce qu’il a, c’est son avi­di­té pour l’ar­gent. Sa pré­si­dence est, je le crains, un échec to­tal pour l’afrique du Sud, et les seuls Sud-africains qui n’en paient pas le prix sont ses af­fi­dés, qui en­grangent des mil­liers de dol­lars.

L’ANC a-t-il échoué à se trans­for­mer ? Tout à fait. Il y a des voix à l’in­té­rieur de L’ANC qui veulent la ré­forme. Mais la ques­tion est cel­le­ci : au­ront-ils la ma­jo­ri­té pour élire le pro­chain di­ri­geant ? Nous ne sa­vons pas. C’est une course très ser­rée. Mais si nous avons de nou­veau un di­ri­geant faible, cor­rom­pu, sans vi­sion ni lea­der­ship, notre pays court à la faillite. Il y au­ra en­core plus de pau­vre­té et de souf­france.

Vous êtes pes­si­miste… Ac­tuel­le­ment, oui. Les si­gnaux sont vrai­ment ter­ribles. J’étais au­tre­fois tel­le­ment op­ti­miste ! Nous avions tel­le­ment de pos­si­bi­li­tés mer­veilleuses !

Cy­ril Ra­ma­pho­sa peut-il faire un bon pré­sident ? J’ai tou­jours pen­sé qu’il était un homme in­tel­li­gent, un bon po­li­ti­cien qui fait le né­ces­saire pour ex­pri­mer ce qu’il es­père pour le pays. De nou­veau, j’ai un peu d’es­poir…

Ah, quand même! Ce qui est sûr, avec l’afrique du Sud, c’est qu’il est im­pos­sible de pré­voir l’ave­nir. Quelle que soit la pré­dic­tion que vous faites, vous vous trom­pez. Les dom­mages que Zu­ma et ses af­fi­dés ont cau­sés sont tels qu’il fau­dra beau­coup de temps pour les ré­pa­rer. Ce n’est pas im­pos­sible. Ce qui est beau avec l’afrique du Sud, c’est que les gens sont prêts à être di­ri­gés, ils at­tendent qu’un chef émerge du chaos. Nous vou­lons tra­vailler dur, nous sommes prêts à nous in­ves­tir, et même à souf­frir, si nous avons un di­ri­geant in­tègre. Mais si le pré­sident vole, tout le monde peut vo­ler.

Pou­vez-vous ima­gi­ner quel­qu’un d’autre que Cy­ril Ra­ma­pho­sa? Pas vrai­ment. Les seuls que je connaisse sont trop vieux pour être pré­si­dents. Il y a l’an­cien gou­ver­neur du Gau­teng, Paul Ma­sha­tile, qui est un can­di­dat sur le­quel il fau­dra comp­ter à l’ave­nir. Ma­thews Pho­sa pro­met­tait éga­le­ment beau­coup, mais il a été en quelque sorte ex­com­mu­nié par L’ANC.

Croyez-vous en­core en l’idée de na­tion Arc-en-ciel? C’est com­pli­qué… Avez-vous lu les livres de Yu­val Noah Ha­ra­ri? Se­lon lui, les gens s’unissent der­rière un ré­cit spé­ci­fique, et je crois que l’idée de na­tion Arc-en-ciel re­pré­sente une co­lonne ver­té­brale pour l’afrique du Sud. Car comment unir des gens qui parlent 11 langues dif­fé­rentes ? En Afrique du Sud, nous avons plu­sieurs ré­cits is­sus de notre pas­sé, se­lon que nous sommes afri­ka­ner, xho­sa, etc. Nous de­vons faire ce que les Amé­ri­cains ont fait quand ils ont ré­di­gé leur dé­cla­ra­tion d’in­dé­pen­dance. Ils ont créé leur propre ré­cit na­tio­nal en af­fir­mant : nous ve­nons d’ir­lande, d’al­le­magne, d’ita­lie, de Scan­di­na­vie, mais voi­là qui nous sommes dé­sor­mais. Bon, ci­ter l’amé­rique comme exemple à l’heure de Do­nald Trump n’est pas for­cé­ment une bonne idée, mais ils ont réus­si à créer ce nou­veau ré­cit. Ena­frique du­sud, nou­sa­vons­be­soin d’in­clure tout le monde. Nous pou­vons de­ve­nir la na­tion Arc-en-ciel. La ma­nière dont les Sud-africains or­di­naires tra­vaillent en­semble tous les jours, le pe­tit monde dans le­quel je vis où Noirs, Blancs et mé­tis s’en­traident et vivent en­semble, ce­la donne de l’es­poir. Je ne parle pas des po­li­ti­ciens ou des ex­tré­mistes des deux bords. Je parle de cette masse si­len­cieuse, de tous ces gens qui en­tre­tiennent de saines re­la­tions hu­maines. Il y a quelques cen­taines d’an­nées, l’eu­rope était un puzzle de pe­tits du­chés; c’est de­ve­nu l’union eu­ro­péenne.

Une heure de té­nèbres, de Mi­chèle Rowe, Al­bin Mi­chel, 562 pages, 24 eu­ros

Un si­lence de mort, de Paul Men­del­son, tra­duit de l’an­glais par Paul Dott, édi­tions du Masque, 432 pages, 22 eu­ros

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