Livre Du mau­vais cô­té de l’his­toire

À tra­vers le ré­cit du fils d’un pro­prié­taire ter­rien – blanc – de Rho­dé­sie du Sud, l’écri­vain bri­tan­nique Alexan­der Les­ter pro­pose une in­cur­sion dans le pas­sé politique mou­ve­men­té du Zimbabwe, dans les an­nées 1970 et 1980.

Jeune Afrique - - SOMMAIRE - NELLY FUALDES

Rho­dé­sie du Sud, dé­but des an­nées 1970. Deux frères, Pa­trick et Wayne, gran­dissent à Msa­sa, dans la ferme de leur père. Leur quo­ti­dien, en ap­pa­rence im­muable, se passe entre jour­nées de dur la­beur en com­pa­gnie des ou­vriers agri­coles et soi­rées au Sham­va Club avec les autres Blancs des en­vi­rons. Si Pa­trick pré­fère les livres au tra­vail de la terre et s’in­ter­roge sur la lé­gi­ti­mi­té de la do­mi­na­tion des Blancs, pour Wayne, comme pour son père, seule la ferme compte. Mais ils ne res­te­ront pas long­temps éloi­gnés de la politique et de la ré­volte qui gagne les cam­pagnes. La peur puis la vio­lence s’in­vitent à Msa­sa. Après la mort bru­tale de leur père et l’en­lè­ve­ment de Pa­trick par un com­man­do de la Zimbabwe Afri­can Na­tio­nal Li­be­ra­tion Ar­my (Zanla), Wayne in­tègre la Rho­de­sian Light In­fan­try (RLI), « l’en­droit idéal pour qui veut tuer des terrs », bien dé­ci­dé à re­trou­ver sa ferme une fois sa ven­geance ac­com­plie. Simple pion dans une his­toire politique com­plexe, Wayne se­ra bal­lot­té d’un ré­gi­ment à un autre, d’un com­bat à unautre, avant de re­trou­ver son frère. Pre­mier ro­man d’alexan­der Les­ter, Le Pays des hommes bles­sés cap­tive. Ra­con­té à la pre­mière per­sonne, par la voix de Wayne, le frère aî­né, il in­vite à une plon­gée au coeur du « mau­vais cô­té de l’his­toire ». « Je ne fais pas l’apo­lo­gie de la Rho­dé­sie. Qui­conque pense que ce pays a pu jouer un rôle lé­gi­time dans le monde mo­derne a per­du la tête », tient à ex­pli­quer l’au­teur dans une note fi­nale. Une précision qui n’était pas in­dis­pen­sable, à la lec­ture du ro­man. Alexan­der Les­ter n’ex­cuse rien – il a d’ailleurs choi­si des per­son­nages si­tués des deux cô­tés de l’échi­quier. Il dé­crit le par­cours in­di­vi­duel de per­son­nages nés dans un contexte pré­cis. Il est vrai que l’image qu’il donne du Zimbabwe de Mu­gabe, entre cor­rup­tion, vio­lence et né­po­tisme, n’est pas non plus re­lui­sante. « Mais ce­la ne change rien à l’af­faire. C’est une tra­gé­die, pas une jus­ti­fi­ca­tion », tranche Alexan­der Les­ter. Bien que le contexte his­to­rique et politique y soit om­ni­pré­sent, Le Pays des hommes bles­sés est aus­si un ré­cit ini­tia­tique. Le lec­teur y suit l’évo­lu­tion de Wayne à tra­vers son rap­port au monde et aux autres.

PRO­PA­GANDE. Ci­toyen bri­tan­nique, l’au­teur parle d’une tranche d’his­toire qu’il connaît bien. Né en 1967, il a sui­vi ses pa­rents en Rho­dé­sie à l’âge de 4 ans et y a tra­ver­sé cette époque tour­men­tée. « J’étais trop jeune pour être en­rô­lé dans l’ar­mée, mais j’étais confron­té à la guerre par le ca­rac­tère im­pla­cable du gou­ver­ne­ment d’ian Smith et le fait que mon père, comme tous les autres pères, a été ap­pe­lé en tant que ré­ser­viste. Le père de ma femme, quant à lui, était un sol­dat pro­fes­sion­nel. Il a été membre des Se­lous Scouts, les forces spé­ciales de l’ar­mée rho­dé­sienne. C’est une ex­pé­rience qui l’a ra­va­gé mais dont il par­lait très peu. Jus­qu’à sa mort, en 2008, il a ce­pen­dant tou­jours af­fir­mé que les vraies vic­times de la guerre n’étaient ni les sol­dats rho­dé­siens ni les in­sur­gés, mais les pay­sans noirs. C’est un point de vue au­quel j’adhère to­ta­le­ment », confie Alexan­der Les­ter. Lui a été tour à tour jour­na­liste, ré­dac­teur pu­bli­ci­taire, di­rec­teur de pro­duc­tion de films, sé­ri­graphe, cher­cheur d’or, la­veur de vitres, at­ta­ché de presse, peintre et, pen­dant douze ans, dé­tec­tive pour le Re­gistre des au­teurs d’actes de vio­lences et de dé­lits à ca­rac­tère sexuel du Kent (Royaume-Uni). Il se consacre dé­sor­mais à l’écri­ture. Ren­tré en Grande-bre­tagne en 2000, il as­sure qu’il ne re­met­tra plus ja­mais les pieds au Zimbabwe. « Quand j’ai quit­té le pays, la pro­pa­gande hai­neuse du gou­ver­ne­ment de Mu­gabe était tel­le­ment ter­ri­fiante que ma seule pré­oc­cu­pa­tion était de m’échap­per avec mes proches et de re­com­men­cer une autre vie ailleurs. Le Pays des hommes bles­sés est mon der­nier re­gard sur le pas­sé, et j’y ai mis tout ce qui me han­tait. Main­te­nant, il faut que les che­mins d’alexan­der Les­ter et de l’afrique se sé­parent. » L’écri­vain pré­pare un ro­man de science-fic­tion.

Le Pays des hommes bles­sés, d’alexan­der Les­ter, De­noël, 496 pages, 22,90 eu­ros

Des étu­diants pro­tes­tant contre la sé­gré­ga­tion ra­ciale, en 1969.

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