À quoi rêvent les élèves afri­cains

La plu­part n’as­pirent qu’à de­ve­nir am­bas­sa­deur, in­gé­nieur ou pi­lote de ligne. Or les tech­ni­ciens com­pé­tents font dé­faut presque par­tout. Vous avez dit in­adé­qua­tion ?

Jeune Afrique - - L’ENQUÊTE ÉDUCATION - Propos recueillis par MI­CHAEL PAURON

Spé­cia­liste des re­li­gions, écri­vain et en­sei­gnant, il est aus­si, à 70 ans, un phi­lan­thrope très ac­tif dans le do­maine de l’édu­ca­tion, à tra­vers sa Fon­da­tion Val­let. Au­bé­nin, pays d’afrique de l’ouest qu’il sillonne trois fois l’an, plus de 12 000 bourses ont ain­si été al­louées à des étu­diants de­puis 2003. Sa fon­da­tion a éga­le­ment mis sur pied un ré­seau de six bi­blio­thèques à tra­vers le pays, et plu­sieurs la­bo­ra­toires de langues pour l’ap­pren­tis­sage de l’an­glais et de l’al­le­mand. En­sei­gne­ment pu­blic et pri­vé, fi­lières tech­niques, in­fra­struc­tures, for­ma­tion des en­sei­gnants, réus­site sco­laire, e-lear­ning… Odon Val­let nous donne ici une pho­to­gra­phie du sys­tème édu­ca­tif en Afrique fran­co­phone.

Jeu­nea­frique:le­con­ti­nent­comp­tant 54 pays, la si­tua­tion de l’édu­ca­tion y est for­cé­ment hé­té­ro­gène…

Odon Val­let : La si­tua­tion éco­no­mique a for­cé­ment une in­ci­dence sur le ni­veau de l’édu­ca­tion. L’afrique du Sud est bien sûr en avance. Et l’afrique du Nord s’en sort mieux que l’afrique sub­sa­ha­rienne. En France, il y a à l’ école po­ly­tech­nique beau­coup d’élèves ma­ro­cains et tu­ni­siens (mais peu d’al­gé­riens, l’en­sei­gne­ment dans ce pays étant en­crise de­puis les dra­ma­tiques évé­ne­ments des an­nées 1990), qui ont étu­dié en classe pré­pa­ra­toire dans des éta­blis­se­ments de leurs pays res­pec­tifs. Rap­pe­lons que le Ma­roc est, dans une large me­sure, di­ri­gé par des X-mines et des X-ponts. À Tu­nis, le col­lège Sa­di­ki est par exemple d’un ex­cellent ni­veau. Nombre de ses an­ciens élèves fré­quentent au­jourd’hui les meilleures écoles fran­çaises. En Égypte aus­si, il existe des éta­blis­se­ments re­mar­quables.

Pour­quoi ce re­tard entre le nord et le sud du­con­ti­nent?

La tra­di­tion orale joue sans nul doute un rôle. Pour ne prendre qu’un exemple, l’écri­ture n’est ar­ri­vée dans cer­taines villes d’afrique sub­sa­ha­rienne qu’en 1940. À Na­ti­tin­gou, dans le nord-ouest du Bé­nin, la pre­mière per­sonne à avoir ap­pris à lire et à écrire est tou­jours en vie. C’est un très vieux pas­teur, na­guère for­mé par des mis­sion­naires pro­tes­tants. Son pe­tit-fils vient d’ailleurs de réus­sir un doc­to­rat en éco­no­mie au Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy (MIT). L’an­thro­po­logue bri­tan­nique Jack Goo­dy, qui connais­sait bien l’afrique an­glo­phone, no­tam­ment le Gha­na, mais a aus­si beau­coup étu­dié les an­tiques ci­vi­li­sa­tions mé­so­po­ta­miennes, a mon­tré que le fait de dis­po­ser ou non de l’écri­ture change com­plè­te­ment le mode de pen­sée. L’écri­ture est d’abord un pense-bête, un aide-mé­moire. Quand on ne l’a pas, l’in­for­ma­tion est dé­for­mée. En Afrique du Nord, vous avez évi­dem­ment l’égypte, qui a cinq mille ans d’écri­ture der­rière elle – presque au­tant que la Mé­so­po­ta­mie. Les Arabes ont en­suite ap­por­té l’écri­ture – mais aus­si la lec­ture, avec le Co­ran –, le cal­cul et l’al­gèbre. Les Ber­bères ont éga­le­ment ap­por­té la lec­ture, l’écri­ture et le cal­cul, qui leur avaient probablement été trans­mis par les Phé­ni­co-pu­niques. Cette écri­ture a au moins deux mille ans. Il y a eu aus­si les Grecs et les La­tins, les pre­miers en Cy­ré­naïque, les se­conds en Tri­po­li­taine, qui ont ap­por­té la lec­ture, l’écri­ture, les ma­thé­ma­tiques, la phi­lo­so­phie.

Le taux de réus­site des élèves en Afrique fran­co­phone est-il vrai­ment plus mau­vais qu’ailleurs?

Les re­dou­ble­ments y sont en ef­fet as­sez nom­breux. Dans le meilleur éta­blis­se­ment du Nord-bé­nin, le ly­cée Ma­thieu-bou­ké, à Pa­ra­kou, un pro­vi­seur m’a com­mu­ni­qué les vrais chiffres. Sur 100 élèves ad­mis en sixième, 50 passent en cin­quième, 25 re­doublent et 25 re­noncent faute de pou­voir ac­quit­ter les frais de sco­la­ri­té. Sur les 50 ad­mis en cin­quième, 25 re­doublent ou partent. En­suite, ça s’amé­liore un­peu, mais pen­dant long­temps seul un élève sur cent ob­te­nait son bac sans avoir ja­mais re­dou­blé. En Afrique fran­co­phone, le taux de réus­site aux exa­mens os­cille entre

NON, L’USAGE DE LA LANGUE DE L’AN­CIEN COLONISATEUR N’EST PAS UN OBS­TACLE À L’AP­PREN­TIS­SAGE.

25 % et 50 %, ce qui est as­sez proche de la si­tua­tion en France, en 1960, au mo­ment de l’in­dé­pen­dance.

Se­lon cer­tains in­tel­lec­tuels, l’un des obs­ta­clesàl’ap­pren­tis­sa­ge­se­raitl’uti­li­sa­tion de la langue de l’ex-co­lon…

C’est une er­reur, ne se­rait-ce que parce que le nombre des langues en Afrique sub­sa­ha­rienne est consi­dé­rable : une cin­quan­taine au Bé­nin, en­vi­ron 400 au Con­go… Bien sûr, cer­taines langues se res­semblent, mais vous ne trou­ve­rez ja­mais des ins­ti­tu­teurs ca­pables de les parler toutes. En Afrique du Nord, le dé­bat est le même entre l’arabe et le fran­çais à l’école. Au Ma­roc, ils ont trou­vé une so­lu­tion : les études lit­té­raires sont en arabe, et les études scien­ti­fiques, en fran­çais. La grande dif­fé­rence est que l’arabe est la troi­sième langue la plus par­lée dans le monde! D’ailleurs, je conseille tou­jours aux ara­bo­phones de n’aban­don­ner l’arabe sous au­cun pré­texte ; il faut tou­jours une grande langue. Conser­ver l’usage d’un dia­lecte lo­cal n’a en re­vanche que peu d’in­té­rêt.

Les études sont-elles trop longues?

Mieux vaut des études plus courtes, mais de meilleure qua­li­té. On com­mence à y ve­nir en France, où l’on s’est aper­çu que les bac + 2 trouvent plus fa­ci­le­ment du tra­vail que cer­tains ti­tu­laires d’un mas­ter ou d’un doc­to­rat. En Afrique, c’est la même chose, mais quand un homme po­li­tique se ha­sarde à le dire, il se fait très mal voir. Le pré­sident bé­ni­nois, Patrice Ta­lon, avait dit: « Nous man­quons de com­pé­tences. » Et il a été très critiqué. Ce­qu’il vou­lait dire, c’est que son pays man­quait de com­pé­tences tech­niques. Oh! certes, il ne manque pas d’in­gé­nieurs, mais les tech­ni­ciens sa­chant po­ser cor­rec­te­ment un comp­teur élec­trique sont beau­coup plus rares. De même, les can­ton­niers ca­pables de ré­pa­rer des routes ne sont pas lé­gion, alors que des mil­lions d’élèves rêvent de de­ve­nir am­bas­sa­deur ou pi­lote de ligne. On pré­fère sou­vent le rêve à la réa­li­té!

Dans son pro­gramme élec­to­ral, Ma­ha­ma­dou Is­sou­fou, le pré­sident ni­gé­rien, avait pré­vu d’orien­ter 25 % des élèves vers l’en­sei­gne­ment tech­nique…

C’est à l’évi­dence plus fa­cile à dire qu’à faire. L’en­sei­gne­ment tech­nique coûte très cher. En France, dans cer­taines spé­cia­li­tés pro­fes­sion­nelles, du bâ­ti­ment à la mi­cro­mé­ca­nique, le prix de re­vient dé­passe les 20 000 eu­ros par élève et par an. Plus du double du prix d’un élève dans un grand ly­cée pa­ri­sien comme Louis-le-grand. En Afrique, il faut donc trou­ver des so­lu­tions pro­gres­sives.

L’en­sei­gne­men­tà­dis­tan­ce­peut-ilêtre une so­lu­tion?

L’e-lear­ning, il ne faut pas y comp­ter pour l’ins­tant, sauf dans quelques pays où la connexion est cor­recte. Et encore, seule­ment dans la ca­pi­tale!

La­qua­li­té­del’en­sei­gne­ments’est-elle dé­gra­dée de­puis trente ans?

Il est très dif­fi­cile de faire des com­pa­rai­sons avec les an­nées 1980, à cause de l’in­fla­tion et parce que l’en­sei­gne­ment coû­tait à l’époque trois fois moins cher qu’au­jourd’hui. Une étude réa­li­sée par l’uni­cef montre que l’une des rai­sons qui ont conduit à l’in­fla­tion du coût des études est liée à l’or­di­na­teur. Ceux qui s’ima­ginent que l’in­for­ma­tique va sau­ver l’afrique se trompent. Au­tre­fois, pour ou­vrir une salle de classe, il suf­fi­sait de quelques bancs, d’une table pour le maître, d’un ta­bleau noir et d’un stock de craies. Au­jourd’hui, ce n’est évi­dem­ment plus suf­fi­sant. Ré­sul­tat: l’afrique sub­sa­ha­rienne compte très peu de la­bo­ra­toires de langues, de phy­sique, de bio­lo­gie ou de chi­mie. L’en­sei­gne­ment est de­ve­nu­beau­coup­trop cher. Quand on voit le coût de la construc­tion d’un ly­cée en France, c’est ef­frayant. En mon­naie constante, il a dou­blé en une

gé­né­ra­tion. Les Afri­cains ont des dif­fi­cul­tés à fi­nan­cer l’école, mais on peut dif­fi­ci­le­ment le leur re­pro­cher.

Les­bud­get­sal­louésàl’édu­ca­tion­son­tils suf­fi­sants?

Ils ne sont pas si faibles que ça. En re­vanche, compte te­nu de l’aug­men­ta­tion ex­po­nen­tielle du nombre des élèves et des étu­diants, ils sont for­cé­ment trop mo­destes. Pre­nons le cas de Djou­gou, au Bé­nin. Le taux de na­ta­li­té y at­teint six en­fants par femme, et l’âge moyen n’y dé­passe pas 15,5 ans. On re­cense, dans cette ville de 350 000 ha­bi­tants, un peu plus de 300 écoles pri­maires – au­tant qu’à Pa­ris, qui compte 2,2 mil­lions d’ha­bi­tants. Vous com­pre­nez le pro­blème… Em­ma­nuel­ma­cro­na­dit un­jour que le dé­ve­lop­pe­ment n’est pas com­pa­tible avec des fa­milles de huit en­fants, ce qui lui a va­lu d’être trai­té de ra­ciste, mais il n’avait pas tort. Et le pape Fran­çois se trompe quand il dit le contraire dans son en­cy­clique Lau­da­to si’. En Afrique sub­sa­ha­rienne, où la na­ta­li­té est forte, l’en­sei­gne­ment est mé­diocre. Il est meilleur en Afrique du Nord, où le nombre d’en­fants par femme est net­te­ment plus faible.

Les cours sup­plé­men­taires et le sec­teur­pri­vé­per­mettent-ils de­pal­lier les ca­rences de l’état?

Les en­sei­gnants ga­gnant peu, les cours sup­plé­men­taires leur ap­portent un com­plé­ment de re­ve­nu bien­ve­nu. Les in­ter­dire se­rait mieux pour la justice so­ciale, mais qu’est-ce que les élèves ont à y ga­gner? On­sait bien que ce qu’ils ap­prennent en classe n’est pas suf­fi­sant… D’un autre cô­té, le pri­vé est hors de prix. Et les études su­pé­rieures sont in­abor­dables pour une large par­tie de la po­pu­la­tion, en Afrique comme en Eu­rope. On peut ac­cep­ter un sec­teur pri­vé, à condi­tion qu’il y ait pa­ral­lè­le­ment un en­sei­gne­ment pu­blic de qua­li­té. Ceux qui font l’apo­lo­gie du pri­vé dé­fendent presque tou­jours leurs propres in­té­rêts. Ce­la main­tient une sé­gré­ga­tion so­ciale, ce qui rend dif­fi­cile, si­non im­pos­sible, tout es­poir d’as­cen­sion so­ciale.

Newspapers in French

Newspapers from Benin

© PressReader. All rights reserved.