Nigeria Ter­reur sur les cam­pus

Cer­taines uni­ver­si­tés du pays sont mises en coupe ré­glée par les « cultistes », de vé­ri­tables ma­fias ul­tra­vio­lentes qui mul­ti­plient les exac­tions en toute im­pu­ni­té.

Jeune Afrique - - L’ENQUÊTE ÉDUCATION - PIERRE CHERRUAU, en­voyé spé­cial à Lagos

Quand Wole Soyin­ka (83 ans) se rend à Port Har­court, l’une des villes les plus dan­ge­reuses du Nigeria, sa pro­tec­tion est d’abord as­su­rée par des « Py­rates », des étu­diants ap­par­te­nant à la confré­rie qui porte ce nom étrange. Ses cer­bères le suivent jusque dans l’as­cen­seur qui conduit à sa chambre, n’hé­si­tant pas à bous­cu­ler au pas­sage d’autres clients de l’hô­tel. « De New York à Los An­geles, ils le suivent par­tout », confie une proche de l’écri­vain. Cette pro­tec­tion lui a sans nul doute été fort utile à l’époque où le Prix No­bel de lit­té­ra­ture était condam­né à mort par le ré­gime de Sa­ni Aba­cha (1993-1998). Soyin­ka en­tre­tient des liens d’au­tant plus étroits avec cette confré­rie qu’il en est l’un des fon­da­teurs. En 1952, étu­diant à l’uni­ver­si­té d’iba­dan, il sou­hai­tait lut­ter contre « l’es­prit co­lo­nial » qui, se­lon lui, per­du­rait à l’uni­ver­si­té. Les Py­rates ac­cu­saient les autres étu­diants de re­pro­duire les sché­mas de pen­sée des Oc­ci­den­taux. Bien en­ten­du, des confré­ries ri­vales firent vite leur ap­pa­ri­tion, no­tam­ment les Buc­ca­neers (« bou­ca­niers »). Le dif­fé­rend n’est pas res­té long­temps phi­lo­so­phique et a vite dé­gé­né­ré en af­fron­te­ments: plu­sieurs cen­taines de morts, au to­tal, sur­tout dans le Sud. Peu à peu, ces confré­ries se sont muées en so­cié­tés se­crètes, des « cultes », comme l’on dit ici, qui mul­ti­plient en­lè­ve­ments, viols, meurtres et autres exac­tions. On as­siste dé- sor­mais à une vé­ri­table « guerre des cultes » pour le contrôle des tra­fics qui ont cours sur les cam­pus: ra­ckets, tra­fic de drogue, pros­ti­tu­tion… Chaque bande a son « par­rain » po­li­tique qu’il s’ef­force de dé­fendre par tous les moyens. Sur­tout les pires. Les rè­gle­ments de comptes se font à coups de ma­chettes et D’AK-47. Les cultes sont de­ve­nus si puis­sants qu’ils dictent sou­vent leur loi aux en­sei­gnants. « Ils dé­cident de qui va ob­te­nir une bonne note ou de qui va réus­sir ses exa­mens. S’op­po­ser à eux, c’est ris­quer sa vie », s’in­digne Stella, en­sei­gnante à Port Har­court. Les étu­diants cultistes sont d’au­tant plus in­tou­chables qu’ils sont sou­vent ar­més et fi­nan­cés par des hommes po­li­tiques qui les uti­lisent pour se dé­bar­ras­ser de ri­vaux en­com­brants. Les cultistes im­posent aus­si leurs can­di­dats aux postes de di­rec­tion dans les ins­ti­tu­tions étu­diantes. Fon­da­teur du site Sa­ha­ra Re­por­ters, Omoyele So­wore était dans les an­nées 1990 étu­diant à Uni­lag, l’uni­ver­si­té de Lagos. Ayant com­mis l’im­pru- dence de s’op­po­ser à eux, il fut bat­tu, tor­tu­ré et contraint de quit­ter le pays. « Ils consi­dèrent que toutes les filles leur ap­par­tiennent et qu’il leur re­vient de dé­ci­der avec qui elles doivent cou­cher », ra­conte une étu­diante.

Mas­sacres

Lorsque les af­fron­te­ments tournent au mas­sacre, l’ar­mée dé­barque sur les cam­pus. Mais les au­to­ri­tés fé­dé­rales ont d’au­tant plus de mal à éra­di­quer le phé­no­mène que, de­puis vingt ans, elles se dés­in­té­ressent des condi­tions de vie des en­sei­gnants. Les re­tards dans le paie­ment des sa­laires peuvent at­teindre plu­sieurs an­nées. Fi­nan­ciè­re­ment pris à la gorge, les profs ont ten­dance à bais­ser les bras et à lais­ser des pou­voirs pa­ral­lèles s’ins­tal­ler. C’est d’ailleurs l’un des thèmes fa­vo­ris de l’écri­vaine Chi­ma­man­da Ngo­zi Adi­chie. Il était tel­le­ment dif­fi­cile d’ac­cé­der à un en­sei­gne­ment de qua­li­té qu’après une an­née de fac elle est par­tie étu­dier aux États-unis. Un exemple qu’à l’ins­tar de l’hé­roïne d’ame­ri­ca­nah, le der­nier ro­man de Chi­ma­man­da Ngo­zi Adi­chie, des mil­lions de Ni­gé­rians rêvent de suivre. « Oui, je rêve moi aus­si d’al­ler aux États-unis ou au Royaume-uni, no­tam­ment pour échap­per aux cultistes, re­con­naît une jeune femme. Encore faut-il avoir les moyens de le faire et d’ob­te­nir un vi­sa, ce qui n’est pas mon cas. Pour l’ins­tant, je reste donc à Lagos et m’ef­force de me mon­trer bien po­lie avec les cultistes pour évi­ter qu’ils ne s’en prennent à moi! »

« ILS ES­TIMENT QUE TOUTES LES FILLES LEUR AP­PAR­TIENNENT », S’IN­DIGNE UNE ÉTU­DIANTE.

Abeo­ku­ta, 11 juillet 2014. Py­rates ren­dant hom­mage à Wole Soyin­ka, l’un des fon­da­teurs de la confré­rie pour son 80e an­ni­ver­saire.

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