Rand­gold

Grâce à la maî­trise de ses coûts, le pre­mier pro­duc­teur d’or d’afrique fran­co­phone a pour­sui­vi sa crois­sance. Mais il doit sou­vent ba­tailler avec les gou­ver­ne­ments pour pré­ser­ver ses in­té­rêts.

Jeune Afrique - - DÉBATS - CH­RIS­TOPHE LE BEC

Le 12 no­vembre 2017, lors du dé­jeu­ner pa­ri­sien an­nuel de pré­sen­ta­tion de ses ré­sul­tats au luxueux Hô­tel de Crillon, Mark Bris­tow avait l’as­su­rance de ce­lui qui a fait de son groupe, Rand­gold, fon­dé il y a vingt-deux ans, le pre­mier pro­duc­teur d’or d’afrique fran­co­phone, avec 1,25 mil­lion d’onces ex­traites en 2016. Du fait d’un cours du pré­cieux mé­tal qui a re­pris des couleurs de­puis un an – 1 339 dol­lars l’once le 15 jan­vier –, son groupe en­re­gistre 202,6 mil­lions de dol­lars (171 mil­lions d’eu­ros en­vi­ron) de bé­né­fices pour les neuf pre­miers mois de l’an­née 2017, un chiffre en hausse de 22 % par rap­port à la même pé­riode en 2016. Grâce à une maî­trise de ses coûts de pro­duc­tion, pas­sés de 698 dol­lars l’once en 2014 à 618 dol­lars au­jourd’hui, le groupe mi­nier a pour­sui­vi sa crois­sance pen­dant la chute des cours qui, entre 2013 et 2016, a dé­ci­mé nombre de ses concur­rents plus pe­tits… et créé des pos­si­bi­li­tés de ra­chat à prix cas­sés pour le pa­tron sud-afri­cain : au dé­but de 2016, il a re­pris les ac­ti­vi­tés de Ki­lo Gold­mines en RD Con­go, si­tuées à proxi­mi­té de sa mine de Ki­ba­li, et noué une co­en­tre­prise avec Alec­to Mi­ne­rals au Ma­li, près de son com­plexe ex­trac­tif de Lou­lo-goun­ko­to. Bris­tow se targue aus­si d’une per­for­mance bour­sière de long terme bien au-des­sus de l’évo­lu­tion du cours de l’or, qui, se­lon lui, n’est pas le seul élé­ment dé­ter­mi­nant du sort de la com­pa­gnie.

Li­gnée de géo­logues

Pour ex­pli­quer le che­min par­cou­ru de­puis 1995, Mark Bris­tow es­time que le plus im­por­tant n’est pas ce que lui et ses équipes ont fait, mais ce qu’ils n’ont pas fait : « Nous n’avons pas in­ves­ti dans des mines qui ont per­du de l’ar­gent ; et nous n’avons ja­mais ces­sé d’ex­plo­rer le sous-sol afri­cain, ni de re­gar­der les oc­ca­sions d’ac­qui­si­tion de gi­se­ment. » Ma­gnus Erics­son, pro­fes­seur d’éco­no­mie mi­nière à l’uni­ver­si­té de Lu­lea, en Suède, et consul­tant ac­tif sur le conti­nent, rap­pelle que « pour com­prendre la réus­site de Rand­gold il faut se sou­ve­nir que son fon­da­teur est l’hé­ri­tier d’une

li­gnée de géo­logues et d’in­gé­nieurs miniers sud-afri­cains, les plus ex­pé­ri­men­tés du conti­nent dans l’or – la na­tion Arc-en-ciel fut pen­dant des dé­cen­nies le pre­mier pro­duc­teur mon­dial – et les pre­miers à ex­plo­rer l’afrique aus­trale et l’afrique cen­trale. Il a été l’un des di­ri­geants de Rand Mines, la plus im­por­tante com­pa­gnie d’ex­trac­tion d’or sud-afri­caine dé­man­te­lée, alors que les Sud-afri­cains blancs s’in­ter­ro­geaient sur leur ave­nir dans l’in­dus­trie de la nou­velle na­tion Arc-en-ciel. »

His­toire dou­lou­reuse

De fait, Mark Bris­tow le re­con­naît, son parcours sud-afri­cain pré­cé­dant la fon­da­tion de Rand­gold a été es­sen­tiel pour bâ­tir sa stra­té­gie en Afrique de l’ouest, puis en Afrique cen­trale. « J’ai eu à pi­lo­ter treize mines sou­ter­raines en Afrique du Sud, ce­la a été un ap­pren­tis­sage es­sen­tiel sur les plans tech­nique mais sur­tout ma­na­gé­rial et so­cial, dans les né­go­cia­tions avec le syn­di­cat mi­nier sud-afri­cain NUM. Ce­la m’a convain­cu qu’on pou­vait tra­vailler de ma­nière construc­tive avec les syn­di­cats, dont les re­pré­sen­tants siègent au­jourd’hui dans cha­cun des conseils d’ad­mi­nis­tra­tion de nos sites miniers », ex­plique-t-il. Reste que si le Sud-afri­cain est par­ti cher­cher des op­por­tu­ni­tés hors des fron­tières de son pays, c’est aus­si parce qu’il es­time qu’il est im­pos­sible de tra­vailler de ma­nière dé­pas­sion­née et ef­fi­cace dans son pays d’ori­gine, mar­qué par une his­toire mi­nière, ra­ciale et co­lo­niale dou­lou­reuse. Bris­tow, par ailleurs pro­prié­taire de la com­pa­gnie sud-afri­caine Ro­ckwell Dia­monds, consi­dère que les ré­gle­men­ta­tions mi­nières de Pre­to­ria sont au­jourd’hui des­ti­nées à « en­ri­chir une nou­velle élite » – proche du pou­voir et de L’ANC – et non pas les mi­neurs et leurs fa­milles. Si Rand­gold a dé­mar­ré ses ac­ti­vi­tés en de­hors de la na­tion Arc-enCiel, c’est d’abord sur l’in­tui­tion que le sous-sol des pays fran­co­phones d’afrique de l’ouest si­tués à proxi­mi­té du Gha­na – ap­pe­lé la Gold Coast sous la co­lo­ni­sa­tion bri- tan­nique – re­ce­lait, lui aus­si, des quan­ti­tés im­por­tantes d’or. « Il a été l’un des pre­miers à mi­ser sur cette ré­gion, peu étu­diée jus­qu’alors, sauf par le Bu­reau de re­cherches géo­lo­giques et mi­nières (BRGM) fran­çais », re­con­naît Ma­gnus Erics­son, qui rap­pelle tou­te­fois que ses dé­buts au Ma­li, après avoir ra­che­té des li­cences de BHP Billi­ton, ont été chao­tiques. Après l’ouest du conti­nent, la com­pa­gnie s’est pen­chée une di­zaine d’an­nées plus tard sur l’afrique cen­trale, avec l’ac­qui­si­tion des permis de Ki­ba­li, en RD Con­go, site en­tré en pro­duc­tion en 2013. « Nous conti­nuons d’être à l’af­fût d’oc­ca­sions dans deux zones géo­lo­giques : celle du pla­teau bi­ri­mien ouest-afri­cain, vieux de 2,1 mil­liards d’an­nées, qui va de la Mau­ri­ta­nie jus­qu’au Ni­ger et à la Côte d’ivoire ; et celle du cra­ton con­go­lais, avec ses roches de 2,7 mil­liards d’an­nées, qui part du sud du lac Vic­to­ria, en Tan­za­nie, jus­qu’au nord-est de la RD Con­go », confie Bris­tow. Sur ces deux zones im­menses du conti­nent, Rand­gold s’in­té­resse aux permis en vente dans les pays où il se trouve dé­jà – Côte d’ivoire, RD Con­go, Ma­li et Sé­né­gal – et reste en veille sur la Gui­née, le Bur­ki­na Fa­so et, dans une moindre me­sure, la Mau­ri­ta­nie et la Tan­za­nie. Mais il n’est pas prêt à al­ler par­tout. « L’ac­qui­si­tion de li­cences au Sou­dan du Sud ou en Centrafrique n’est guère à l’ordre du jour, du fait des ques­tions sé­cu­ri­taires », in­dique Mark Bris­tow. Pour Ma­gnus Erics­son, ce qui fait la force de Rand­gold n’est pas d’être une ju­nior d’ex­plo­ra­tion, mais l’un

LE GROUPE A PROU­VÉ QUE « DES AFRI­CAINS PEUVENT GÉ­RER DES MINES AU NI­VEAU DES MEILLEURS STAN­DARDS IN­TER­NA­TIO­NAUX », AF­FIRME SON PA­TRON.

des rares vrais « dé­ve­lop­peurs de mines » du sec­teur. « Rand­gold achète des gi­se­ments à un stade d’ex­plo­ra­tion avan­cé, quand il est sûr du ni­veau des ré­serves, ce qui li­mite ses risques de dé­con­ve­nues. Mais c’est lui qui ins­talle l’ou­til ex­trac­tif et in­dus­triel. Le groupe n’a pas son pa­reil pour trans­for­mer un gi­se­ment en mine, c’est là qu’il crée le plus de va­leur, et il n’a pas peur de le faire dans des pays ré­pu­tés com­pli­qués tels que la RD Con­go », ob­serve le spé­cia­liste sué­dois.

Cadres lo­caux

Pour ce­la, Rand­gold s’ap­puie avant tout sur ses équipes afri­caines. « Qua­si­ment toutes nos opé­ra­tions sont ma­na­gées par des cadres lo­caux que nous avons for­més : tous nos di­rec­teurs pays – comme N’go­lo Sa­no­go, au Ma­li – et la ma­jo­ri­té de nos pa­trons de site mi­nier – comme Tahirou Bal- lo, di­rec­teur gé­né­ral de Lou­lo-goun­ko­to – sont ori­gi­naires du pays (lire en­ca­dré ci-contre). Ce sont des per­sonnes ex­trê­me­ment brillantes, que nous avons en­voyées se for­mer en Afrique du Sud, au Royaume-uni et en France », pré­cise le fon­da­teur de la com­pa­gnie, an­cien pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té du Kwa­zu­lu-na­tal, qui suit de près les parcours aca­dé­miques de ses ad­joints. Bris­tow af­firme que cette po­li­tique lui vaut une fi­dé­li­té de ses cadres, avec un faible taux de ro­ta­tion de ses équipes, ce qui est loin d’être le cas avec des ex­pa­triés oc­ci­den­taux. Et qu’elle coûte aus­si moins cher. Le di­ri­geant, qui ne manque pas de faire va­loir sa propre ori­gine afri­caine, af­firme, un brin gran­di­lo­quent, que sa com­pa­gnie est la pre­mière à avoir prou­vé que « des Afri­cains peuvent gé­rer des mines au ni­veau des meilleurs stan­dards in­ter­na­tio­naux ».

Chez Rand­gold, les cadres lo­caux sont les pre­miers à gé­rer la re­la­tion du groupe avec les mi­nistres des Mines et au­to­ri­tés de tu­telle, aux an­ti­podes de ce qui se fait chez les concur­rents Aca­cia Mi­ning ou Kin­ross, dont les né­go­cia­tions sont pi­lo­tées par des Oc­ci­den­taux qui ne passent que quelques an­nées dans le pays. Pour mettre de l’huile dans ses rouages, le groupe a éga­le­ment in­vi­té dans son con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion deux an­ciennes mi­nistres, l’ivoi­rienne Sa­fia­tou Ba-n’daw et la Congo­laise Jea­nine Ma­bun­da Lio­ko. Et en­tre­tient avec les au­to­ri­tés un dia­logue di­rect – qua­li­fié de « bru­tal » par ses dé­trac­teurs – qui con­traste avec le po­li­ti­que­ment cor­rect et le goût du se­cret pri­sés par les grands groupes miniers comme Rio Tin­to, An­glo Ame­ri­can ou An­glo­gold Ashan­ti.

100 mil­lions d’eu­ros de li­tige

La mé­thode di­recte ne marche pas à tous les coups. En RD Con­go, Mark Bris­tow et ses équipes, membres ac­tifs de la Chambre des mines du pays, ont fait cam­pagne de­puis 2013 contre le nou­veau code mi­nier, dont l’adop­tion, pré­vue ini­tia­le­ment en 2015, a été re­tar­dée de deux ans du fait de cette mo­bi­li­sa­tion. Le texte a fi­na­le­ment été vo­té en pre­mière lec­ture par l’assemblée na­tio­nale au dé­but de dé­cembre 2017, mais le groupe veut pe­ser de tout son poids, en s’al­liant no­tam­ment avec le géant suisse Glen­core, pré­sent dans le sud du pays, pour em­pê­cher son adop­tion au Sé­nat. En Côte d’ivoire, où le code mi­nier est au contraire consi­dé­ré par Mark Bris­tow comme « le meilleur du conti­nent », la so­cié­té mi­lite pour pou­voir ache­ter plus de dix li­cences d’ex­plo­ra­tion (la li­mite ac­tuelle) et en fa­veur d’une ac­cé­lé­ra­tion des pro­cé­dures ad­mi­nis­tra­tives, ju­gées trop longues, pour les com­pa­gnies dé­jà en ex­ploi­ta­tion. C’est au Ma­li que la com­pa­gnie fait face au li­tige le plus im­por­tant avec les au­to­ri­tés. Ba­ma­ko conti­nue de ré­cla­mer des ar­rié­rés de taxes et royal­ties de plus de 100 mil­lions d’eu­ros, contes­tés par Bris­tow. Le contact n’est pas pour au­tant rom­pu avec les au­to­ri­tés. Rand­gold, dont les ac­ti­vi­tés re­pré­sentent près de 7 % du PIB ma­lien, es­père un ar­ran­ge­ment à l’amiable pour évi­ter un ar­bi­trage in­ter­na­tio­nal. En at­ten­dant, si le bu­reau de re­pré­sen­ta­tion de Rand­gold à Ba­ma­ko a tem­po­rai­re­ment été fer­mé en 2016, les ex­ploi­ta­tions mi­nières de Mo­ri­la et de Lou­lo-goun­ko­to n’ont, elles, ja­mais ces­sé d’ex­traire l’or ma­lien.

RAND­GOLD EN­TRE­TIENT AVEC LES AU­TO­RI­TÉS UN DIA­LOGUE DI­RECT QUI CON­TRASTE AVEC LE PO­LI­TI­QUE­MENT COR­RECT PRI­SÉ PAR LES GRANDS GROUPES DU SEC­TEUR.

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