Tri­bune Tu­ni­siens au bord de la crise de nerfs

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Les ma­ni­fes­ta­tions qui agitent la Tu­ni­sie de­puis le 3 jan­vier au­ront pris de court le gouvernement. Elles étaient pour­tant pré­vi­sibles et ont même été an­non­cées par les cen­trales syn­di­cales et pa­tro­nales. Pour cer­tains, il ne s’agit que de la sem­pi­ter­nelle passe d’armes du mois de jan­vier, à la date an­ni­ver­saire de la ré­vo­lu­tion, sans qu’il y ait ni vain­queur ni vain­cu et qui abou­tit tou­jours à un ar­mis­tice. Seule­ment voi­là, la mo­bi­li­sa­tion so­ciale de 2018 risque de ne pas en res­ter là. En cause, la loi de fi­nances 2018 – la­quelle ne fait que peu de place à l’in­ves­tis­se­ment mais aug­mente les im­pôts et la TVA –, que les Tu­ni­siens tra­duisent par « tout va aug­men­ter ». De fait, les prix flambent de ma­nière in­quié­tante. Les ci­toyens au­raient pu le com­prendre, voire l’ac­cep­ter, si le gouvernement avait com­mu­ni­qué et fé­dé­ré au­tour d’un pro­jet clair. Mais son mu­tisme, pour ne pas dire son au­tisme, rap­pelle à cer­tains la po­li­tique du fait ac­com­pli pra­ti­quée en d’autres temps. La loi a été lar­ge­ment cri­ti­quée et com­men­tée, sans que le gouvernement ne songe à re­voir sa co­pie, en­dos­sant sans cil­ler l’aus­té­ri­té qu’elle in­duit après son adop­tion par l’assemblée des re­pré­sen­tants du peuple (ARP). Mais le Tu­ni­sien moyen, to­ta­le­ment étran­ger aux dé­bats d’ex­perts, ne re­tient qu’une chose : l’al­lè­ge­ment inexo­rable de son couf­fin. Sous l’ef­fet de l’in­fla­tion, qui flirte avec les 6,4 %, et de la dé­pré­cia­tion du di­nar (DT), à hau­teur de 30 %, les ci­toyens ont vu leur ni­veau de vie et leur pou­voir d’achat lar­ge­ment ro­gnés. Mais le pire est le dé­ni des au­to­ri­tés ; chaque mi­nistre y va de sa va­ria­tion sur le thème « les prix des pro­duits de base n’ont pas aug­men­té ». Au­cun d’entre eux ne re­con­naît que 1 % de plus sur chaque in­trant re­pré­sente un cu­mul d’aug­men­ta­tions, sans comp­ter celles de l’éner­gie et du car­bu­rant. Cer­tains se per­mettent même quelques saillies fri­sant le cy­nisme : « Et le reste ? On ne vit pas que d’huile, de sucre et de pâtes. » Le chef du gouvernement, Yous­sef Cha­hed, qui am­bi­tionne de ra­me­ner le chô­mage de 15 % à 12,5 %, as­sure que « c’est la der­nière an­née de sa­cri­fices », mais per­sonne n’est dupe. Dé­sor­mais, les Tu­ni­siens savent dé­co­der les prin­ci­paux in­di­ca- teurs éco­no­miques : une dette qui avoi­sine les 70 % du PIB, un dé­fi­cit de la balance com­mer­ciale de 15,5 mil­liards de di­nars en 2017, contre 11,6 mil­liards en 2016, une crois­sance in­suf­fi­sante, es­ti­mée à 2,3 % par la Banque mon­diale, et un sec­teur in­for­mel qui ca­ra­cole à 57 % du PIB. Dans de telles condi­tions, il est dif­fi­cile de ré­sor­ber ra­pi­de­ment les dés­équi­libres et de re­lan­cer l’in­ves­tis­se­ment. L’éco­no­mie de rente de­meure bien en­ra­ci­née, et la crise ne fait que dé­bu­ter. « Sus­pendre la loi de fi­nances 2018 se­rait ca­tas­tro­phique pour le pays, mais une loi de fi­nances com­plé­men­taire est tou­jours en­vi­sa­geable », a concé­dé Taou­fik Ra­j­hi, mi­nistre dé­lé­gué char­gé des Grandes Ré­formes. En une ph­rase, il ré­sume toutes les contra­dic­tions du gouvernement, qui sait per­ti­nem­ment que la com­plé­men­taire, qui ne se­ra du reste que la sei­zième loi de fi­nances en sept ans, n’est pas fa­cul­ta­tive mais né­ces­saire, d’au­tant que celle de 2018 pré­voit un ba­ril de pé­trole à 54 dol­lars, alors qu’il est au­jourd’hui à 64. L’exé­cu­tif avait été aver­ti – dif­fé­rentes so­lu­tions lui ont même été sou­mises par des par­tis, des éco­no­mistes et des or­ga­ni­sa­tions na­tio­nales –, mais il n’est pas pire sourd que ce­lui qui ne veut pas en­tendre, échéances élec­to­rales obligent.

Pour­tant,

à son i nves­ti­ture, en sep­tembre 2016, Yous­sef Cha­hed avait su se mon­trer ras­sem­bleur et ap­por­ter un nou­veau souffle. Il a ga­gné en po­pu­la­ri­té avec sa cam­pagne an­ti­cor­rup­tion, mais ce­la ne suf­fit plus, d’au­tant que la lutte contre l’in­for­mel et la cor­rup­tion pa­tine, et que la jeu­nesse, fer de lance de la contes­ta­tion, n’a plus rien à perdre après sept an­nées de pro­messes non te­nues. Elle at­ten­dait de l’exé­cu­tif à tout le moins l’ex­pres­sion d’une em­pa­thie. Elle a eu droit à la ho­gra (« mé­pris ») ou au dé­ni, qui ont confor­té sa mo­bi­li­sa­tion. Ces mêmes in­gré­dients ont fait chu­ter le ré­gime Ben Ali. Faute d’avoir chan­gé le sys­tème et le mo­dèle éco­no­mique, le pou­voir cultive encore l’ex­clu­sion et se cla­que­mure sans ti­rer les le­çons d’un pas­sé proche. À cet égard, l’ave­nir, dont ce­lui de la dé­mo­cra­tie, est in­cer­tain. Une chose est sûre : la Tu­ni­sie a plus que ja­mais be­soin de cou­rage et d’au­dace.

Frida Dah­ma­ni Jeune Afrique Jour­na­liste à

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