Post-scrip­tum

Jeune Afrique - - SOMMAIRE - Tshi­tenge Lu­ba­bu M.K. @tshi­ten­ge­lu­ba­bu

Qu’est-ce que les Afri­cains pensent des Blancs ? Beau­coup de choses…

« Les pré­ju­gés sont les pi­lo­tis de la ci­vi­li­sa­tion. » Cette ci­ta­tion d’an­dré Gide ex­traite des Faux-mon­nayeurs est une ré­mi­nis­cence de mes lec­tures d’ado­les­cent. Si cette ph­rase me re­vient en mé­moire, il y a bien une rai­son: nous avons tous, quelle que soit la cou­leur de notre épi­derme, cette fâ­cheuse ha­bi­tude de­por­ter des ju­ge­ments de va­leur sur l’autre. L’autre, c’est ce­lui qui n’est pas nous, bien que nous ap­par­te­nions tous à ce que j’ose qua­li­fier de tri­bu hu­maine. Nous sommes per­sua­dés que ce­lui qui n’est pas nous­ne­peu­tê­tre­qu’in­fé­rieur. Un sous-homme, sans plus. En la ma­tière, le bouf­fon Do­nald Trump, du haut de son ar­ro­gance, de son mé­pris de ceux qui ne sont pas lui, n’a rien in­ven­té. Rap­pe­lez-vous que c’est l’église ca­tho­lique qui avait dé­cré­té, à l’oc­ca­sion de la fa­meuse contro­verse de Val­la­do­lid, en 1550, que les Noirs, du fait de leur noir­ceur, n’avaient pas d’âme et pou­vaient par consé­quent être ven­dus com­mees­claves. Si le pape de l’époque avait dé­fen­du cette thèse, c’est que, sans au­cun doute, dans sa « sain­te­té » il sa­vait à quoi res­semble une âme. En sep­tembre 1988, lors d’un sé­jour lin­guis­tique à Prien am Chiem­see, pe­tite ville de Ba­vière, non loin de Mu­nich, dans le sud-est de l’al­le­magne, un de mes ca­ma­rades sé­né­ga­lais, « noir comme du char­bon », comme di­rait ma mère, as­siste à un of­fice re­li­gieux dans une église. À un mo­ment du rite, les fi­dèles se serrent la main. Le Sé­né­ga­lais tend la main à un pe­tit gar­çon. Ce der­nier la prend. Mais, une minute après, il l’es­suie sur la manche de sa che­mise comme si elle avait été souillée. Et la fra­ter­ni­té chré­tienne? Zé­ro. Dans la même ville, je me re­trouve dans une su­pé­rette pour ef­fec­tuer quelques pe­tits achats. Un couple, ac­com­pa­gné d’un pe­tit gar­çon, entre à son tour. Dès que l’en­fant me voit, il de­vient hys­té­rique et se met à crier: « Nig­ger, Nig­ger! » Ses pa­rents ne disent rien. Or il y a une dif­fé­rence entre Sch­warz, pour dé­si­gner un « Noir », et Nig­ger qui si­gni­fie « nègre ». Qui avait ap­pris à cet en­fant à uti­li­ser ce terme ju­gé of­fen­sant?

In­vi­sible

Mais qu’est-ce que les Afri­cains pensent des Blancs? Beau­coup de choses… Un exemple ? Une jeune femme ayant épou­sé un Eu­ro­péen s’en­tend de­man­der par sa fa­mille si elle voit son ma­ri dans l’obs­cu­ri­té. « Non », ré­pond-elle. « Men­teuse! Com­ment veux-tu qu’un Blanc soit in­vi­sible dans le noir? » Al­lez sa­voir. Après Prien am Chiem­see, je me suis ren­du à Mu­nich pour par­ti­ci­per à un col­loque sur les lit­té­ra­tures afri­caines. Par­mi les têtes d’af­fiche, il y avait le Ké­nyan Ngu­gi wa Thiong’o, qui avait re­non­cé à écrire en an­glais et op­té pour sa langue ma­ter­nelle, le ki­kuyu. Et il par­lait un swa­hi­li par­fait qui char­mait mes oreilles. Quand le col­loque s’ache­va tard la nuit, je pris un taxi pour al­ler à mon­hô­tel. Le conduc­teur était turc. Nous en­ga­geâmes une conver­sa­tion et l’homme me de­man­da d’où je ve­nais. Je lui ré­pon­dis que je ve­nais du Zaïre. Le chauf­feur ju­bi- la: « Mais je connais le Zaïre! N’est-ce pas ce pays où les gens se pro­mènent nus tous les jours ? » Ma ré­ponse fut im­mé­diate: « Bra­vo, cher Mon­sieur! Vous êtes un par­fait connais­seur de mon pays. Ef­fec­ti­ve­ment, nous nous pro­me­nons tou­jours nus, faute de vê­te­ments. Toutes mes fé­li­ci­ta­tions! » Le chauf­feur turc était aux anges. Je ne vous parle pas de ce mon­sieur, pro­prié­taire d’une mai­son que je vou­lais louer dans une ban­lieue proche de Pa­ris. Au­pre­mier­con­tact, il me­si­gni­fia qu’il ap­par­te­nait à la branche tra­di­tio­na­liste del’église ca­tho­lique proche de l’ex­trême droite que di­ri­geait Mon­sei­gneur Le­febvre, unan­cien ar­che­vêque de Dakar. L’homme me de­man­da, pince-sans-rire, si ma carte de presse fran­çaise était la même que celle qui est don­née aux jour­na­listes fran­çais. Si ma carte de sé­cu­ri­té so­ciale res­sem­blait àcelle de­tous les ha­bi­tants de l’hexa­gone. Der­nière de­mande: « Puis-je al­ler voir où­vous ha­bi­tez ac­tuel­le­ment ? » « Non, Mon­sieur, vous avez dé­pas­sé les li­mites de l’ac­cep­table », lui dis-je. Les pré­ju­gés, « pi­lo­tis de la ci­vi­li­sa­tion » ? Je re­fuse de parler de cette connais­sance ori­gi­naire du­sud­du­con­go-braz­za­ville à qui j’avais osé parler en lin­ga­la et qui s’était sen­tie in­sul­tée parce que c’est « la langue des gens du Nord ». Quelle lar­gesse d’es­prit!

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