Mar­chés Au Sé­né­gal, An­ka­ra place ses pions

Sé­duites par son pro­gramme d’in­fra­struc­tures et ses bonnes pers­pec­tives éco­no­miques, les en­tre­prises turques ren­forcent leur pré­sence au pays de la Te­ran­ga.

Jeune Afrique - - SOMMAIRE - AMA­DOU OU­RY DIAL­LO, à Dakar

BTP, ges­tion aé­ro­por­tuaire, agroa­li­men­taire, édu­ca­tion, san­té, etc., les en­tre­prises turques marquent de plus en plus leur pré­sence au Sé­né­gal. Leurs chan­tiers les plus em­blé­ma­tiques? La fi­na­li­sa­tion des tra­vaux de l’aé­ro­port in­ter­na­tio­nal Blaise-diagne (AIBD), à Diass – dans les dé­lais contrac­tuels –, et la construc­tion du Centre in­ter­na­tio­nal de confé­rences Ab­dou-diouf (Ci­cad) de Diam­nia­dio – en un­temps re­cord –, pour les be­soins du XVE som­met de la Fran­co­pho­nie, à la fin de 2014, tous deux réa­li­sés par le consor­tium Sum­ma-li­mak. Les au­to­ri­tés de Dakar on­telles été sé­duites au point de concé­der pour vingt-cinq ans la ges­tion de l’in­fra­struc­ture aé­ro­por­tuaire au même grou­pe­ment? En tout cas, An­ka­ra et Dakar sont au­jourd’hui ré­so­lus à ac­cé­lé­rer leur coo­pé­ra­tion et la ca­dence de leurs échanges com­mer­ciaux. L’ob­jec­tif, fixé lors de la qua­trième réu­nion de la Grande Com­mis­sion mixte sé­né­ga­lo-turque, en sep­tembre 2017 à Dakar, était d’en por­ter le vo­lume à 200 mil­lions de dol­lars (167 mil­lions d’eu­ros) à la fin de l’an­née écou­lée. Tou­te­fois, aux yeux des deux par­ties, un tel vo­lume est très en de­çà des po­ten­tia­li­tés, et la balance penche net­te­ment en fa­veur de la Tur­quie. À en croire le mi­nis­tère du Com­merce sé­né­ga­lais, Dakar veut in­ver­ser la ten­dance. Mais ce ne se­ra pas chose ai­sée puisque au­jourd’hui, avec Du­baï et la Chine, Is­tan­bul est la prin­ci­pale « route du bu­si­ness » pour les im­por­ta- teurs sé­né­ga­lais. Au point qu’il existe à Dakar des centres com­mer­ciaux spé­cia­li­sés dans la vente de mar­chan­dises et de pro­duits turcs. Un mou­ve­ment por­té par la fré­quence des vols com­mer­ciaux de Tur­kish Air­lines.

Dy­na­misme in­dé­niable

Quelles sont les rai­sons d’une telle per­cée? Se­lon Ab­doun­dé­né­sall, mi­nistre dé­lé­gué au Dé­ve­lop­pe­ment du ré­seau fer­ro­viaire, elle peut s’ana­ly­ser de di­verses fa­çons : « Il y a d’abord la vi­ta­li­té de l’éco­no­mie turque, la po­li­tique ex­pan­sion­niste de son di­ri­geant et l’ef­fi­ca­ci­té de ses en­tre­prises, no­tam­ment dans la mo­bi­li­sa­tion des fonds. En­suite, la Tur­quie, faute d’avoir pu in­té­grer L’UE après avoir pro­cé­dé à la trans­for­ma­tion de son éco­no­mie, s’est na­tu­rel­le­ment tour­née vers l’afrique, dont le dy­na­misme est in­dé­niable. » De plus, grâce à sa bonne po­si­tion géo­gra­phique et à sa sta­bi­li­té so­cio­po­li­tique dans une ré­gion en proie aux troubles, le Sé­né­gal fait fi­gure de tête de pont au ser­vice de la pé­né­tra­tion turque en di­rec­tion de l’hin­ter­land ouest-afri­cain. Cette of­fen­sive a aus­si pro­fi­té des re­tom­bées de la stra­té­gie de di­ver­si­fi­ca­tion des par­te­naires éco­no­miques amor­cée par l’an­cien pré­sident Wade dans les an­nées 2000. Rai­son pour la­quelle les in­ves­tis­seurs turcs doivent aus­si se battre contre des concur­rents chi­nois, émi­ra­tis ou ma­ro­cains pour ob­te­nir des parts de mar­ché. Une po­li­tique pour­sui­vie par Ma­cky Sall, qui a re­çu à Dakar le Pre­mier mi­nistre turc, Re­cep Tayyip Er­do­gan, peu après son ac­ces­sion au pou­voir. Au­pa­ra­vant, son chef du gouvernement Ab­doul Mbaye s’était ren­du à An­ka­ra ac­com­pa­gné d’une dé­lé­ga­tion d’hommes d’af­faires.

En outre, les ef­forts pour ré­for­mer l’en­vi­ron­ne­ment des af­faires, les bonnes pers­pec­tives éco­no­miques du pays et sur­tout les im­por­tants tra­vaux de construc­tion d’in­fra­struc­tures en­ga­gés dans le cadre du Plan Sé­né­gal émergent (PSE), ont éga­le­ment pe­sé dans le choix des Turcs. L’as­so­cia­tion des en­tre­pre­neurs turcs (AET) confiait en oc­tobre 2016 à The Africa Re­port que de nou­velles op­por­tu­ni­tés d’af­faires sont étu­diées au Sé­né­gal, au Ca­me­roun, en RD Con­go, au Gha­na ou au Ma­li. For­te­ment im­plan­tés en Li­bye avant la guerre ci­vile, les groupes turcs braquent dé­sor­mais leur re­gard vers les autres ré­gions du conti­nent.

Im­por­ta­tions mas­sives

Pas­sée qua­si inaperçue jus­qu’ici, l’of­fen­sive turque est au­jourd’hui dé­criée par l’opi­nion pu­blique, sur­tout après la conces­sion de la ges­tion de L’AIBD au grou­pe­ment Sum­ma-li­mak. De même, l’as­sis­tance au sol a été confiée à la so­cié­té 2AS, à ca­pi­taux ma­jo­ri­tai­re­ment turcs. Une op­tion très cri­ti­quée au sein du sec­teur pri­vé lo­cal, plu­tôt fa­vo­rable à la pré­sence d’au moins deux opé­ra­teurs, comme c’était le cas sur la pla­te­forme de l’aé­ro­port in­ter­na­tio­nal Léo­pold-sé­dar-sen­ghor (AILSS). Les ré­cri­mi­na­tions ont re­dou­blé de­vant les ta­rifs pra­ti­qués par les nou­veaux opé­ra­teurs, ju­gés exor­bi­tants par dif­fé­rents ac­teurs de la pla­te­forme. À preuve, peu avant l’ou­ver­ture D’AIBD, l’union des pres­ta­taires et opé­ra­teurs des aé­ro­ports du Sé­né­gal (Upoas), af­fi­liée au Con­seil na­tio­nal du pa­tro­nat (CNP), at­ti­rait l’at­ten­tion des au­to­ri­tés, via un mé­mo­ran­dum, sur le « ni­veau ex­ces­si­ve­ment éle­vé des ta­rifs et re­de­vances pro­po­sés par la so­cié­té de ges­tion, vi­sant à écar­ter les ac­teurs pri­vés de L’AILSS de la nou­velle pla­te­forme ». Les en­tre­prises turques ali­mentent aus­si la cri­tique dans le sec­teur agroa­li­men­taire. Ameth Amar, le pa­tron du groupe Nou­velle Mi­no­te­rie afri­caine (NMA), n’avait pas hé­si­té, au cours d’une séance du Con­seil pré­si­den­tiel sur l’in­ves­tis­se­ment, en no­vembre 2017 à Dakar, à aler­ter au su­jet des risques que font pe­ser les im­por­ta­tions mas­sives, bon mar­ché et sub­ven­tion­nées par le gouvernement turc, de pâtes ali­men­taires sur la com­pé­ti­ti­vi­té de la fi­lière lo­cale. Se­lon lui, au cours des deux der­nières an­nées, les im­por­ta­tions de ce pro­duit ont at­teint 50000 tonnes, contre une pro­duc­tion na­tio­nale au­jourd’hui es­ti­mée à moins de 20000 t. Ce grand pa­tron re­con­naît néan­moins que les en­tre­prises turques se montrent sou­vent plus res­pec­tueuses que cer­tains autres concur­rents étran­gers, comme la Chine…

PAS­SÉE QUA­SI INAPERÇUE JUS­QU’ICI, L’OF­FEN­SIVE EST AU­JOURD’HUI DÉ­CRIÉE PAR L’OPI­NION PU­BLIQUE.

Centre de confé­rences Ab­dou-diouf, à Diam­nia­dio, construit par le consor­tium Sum­ma-li­mak.

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