Dé­bats

Jeune Afrique - - SOMMAIRE - Car­los Lopes

NOS ÉLITES NE DOIVENT PLUS TOUT MI­SER SUR LES RENTES TI­RÉES DES MA­TIÈRES PRE­MIÈRES.

Àl’heure où les ré­seaux so­ciaux dif­fusent des pré­ten­dues vé­ri­tés, on a tou­jours des sur­prises gê­nantes. Probablement avec les meilleures in­ten­tions, de nom­breux in­ter­nautes cherchent à re­do­rer le bla­son de l’afrique en fai­sant ré­fé­rence à des hé­ros my­thiques. Ils leur at­tri­buent des qua­li­tés ou des conquêtes qui les placent aux pre­miers rangs d’une hy­po­thé­tique his­toire uni­ver­selle. La puis­sante Cléo­pâtre, d’ori­gine ma­cé­do­nienne, est pré­sen­tée comme afri­caine, et l’homme le plus riche de tous les temps au­rait été Man­sa Mous­sa, qui a ré­gné sur l’em­pire du Ma­li au XIVE siècle. Sa ri­chesse en or ne pou­vait être éva­luée, mais son pou­voir, si : il fai­sait les lois à sa guise et sans me­sure. Cu­rieux que des ac­ti­vistes afri­cains choi­sissent de cé­lé­brer des exemples d’os­ten­ta­tion ma­té­rielle alors que les mêmes adressent de fé­roces cri­tiques à la concen­tra­tion des ri­chesses dans notre monde contem­po­rain. Concer­nant les in­éga­li­tés, deux rap­ports qui viennent d’être pu­bliés nous in­ter­pellent. Avec la par­ti­ci­pa­tion du très mé­dia­tique Tho­mas Pi­ket­ty, le La­bo­ra­toire sur les in­éga­li­tés mon­diales (World Ine­qua­li­ty Lab) a pas­sé en re­vue les sta­tis­tiques de dis­tri­bu­tion des re­ve­nus par quan­tiles, confir­mant la concen­tra­tion obs­cène de ri­chesses au pro­fit des 1 % les plus riches de la pla­nète. Il es­time que la moi­tié de la po­pu­la­tion la plus pauvre a vu ses re­ve­nus aug­men­ter de fa­çon si­gni­fi­ca­tive, grâce à une forte crois­sance en Asie. Tou­te­fois, en rai­son des in­éga­li­tés tou­jours plus éle­vées à l’in­té­rieur de la plu­part des pays, les 1 % les plus riches du monde ont vu leur for­tune aug­men­ter deux fois plus vite au cours des vingt-cinq der­nières an­nées que les 50 % les plus pauvres.

« Nou­vel ex­trême »

Le ni­veau des in­éga­li­tés au­tour du globe n’a pas été stable au cours des trois der­nières dé­cen­nies. Si la part mon­diale des re­ve­nus des 50 % les plus pauvres os­cille au­tour de 9 % de­puis 1980, celle des 1 % les plus riches est pas­sée de 16 % en 1980 à 22 % en 2000, puis a bais­sé lé­gè­re­ment par la suite, à 20 %. L’in­flé­chis­se­ment ob­ser­vé après 2000 est dû à une ré­duc­tion des in­éga­li­tés des re­ve­nus moyens entre les pays, tan­dis que les in­éga­li­tés in­tra-pays ont conti­nué d’aug­men­ter. L’afrique sub­sa­ha­rienne pré­sente plus d’in­éga­li­tés que l’eu­rope, l’amé­rique du Nord, la Rus­sie ou la Chine. La part dé­te­nue par les 1 % les plus riches – stable de­puis presque trois dé­cen­nies – at­teint en­vi­ron 54 %. C’est un scan­dale. Mais le Bré­sil, l’inde ou le Moyen-orient font encore pire. En 2016, Ox­fam avait aus­si mar­qué les es­prits avec la pu­bli­ca­tion de son rap­port à l’in­ten­tion du Fo­rum de Da­vos, en mon­trant que la for­tune des 62 mil­liar­daires les plus riches de la pla­nète équi­va­lait à la part dé­te­nue par la moi­tié la plus pauvre de la po- pu­la­tion mon­diale en com­pa­rant la liste éta­blie par le ma­ga­zine Forbes et les cal­culs de Cré­dit suisse. En 2018, Ox­fam ré­ci­dive. Cette an­née, 42 mil­liar­daires suf­fisent pour ob­te­nir une ri­chesse équi­va­lente à celle de la moi­tié de la po­pu­la­tion la plus pauvre. Ox­fam en conclut que la « crise mon­diale des in­éga­li­tés at­teint un nou­vel ex­trême ». Pour ré­pondre aux cri­tiques au­tour de cette com­pa­rai­son, le rap­port in­clut une sé­rie de sta­tis­tiques ré­vé­la­trices, fon­dées sur les tra­vaux ré­cents de Ch­ris­toph Lak­ner, de la Banque mon­diale, et de Bran­ko Mi­la­no­vic, de la Ci­ty Uni­ver­si­ty of New York. Ox­fam fait des rac­cour­cis, ad­met­tons-le, mais on com­prend que, quels que soient les in­di­ca­teurs uti­li­sés, la conclu­sion est la même: les in­éga­li­tés aug­mentent. Pour l’afrique, ce dé­bat est cru­cial. Non seule­ment le conti­nent com­prend six pays par­mi les dix les plus in­éga­li­taires de la pla­nète, mais le gouffre entre le conti­nent et les pays qui avancent le plus vite ne va ces­ser de se creu­ser du fait de l’évo­lu­tion de la struc­ture des éco­no­mies. Il s’agit de se rendre compte que la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique en cours concentre la va­leur dans le sys­tème fi­nan­cier et dans la pro­prié­té in­tel­lec­tuelle. Pour faire simple, on paie plus pour le sa­voir-faire d’in­ter­mé­dia­tion, le mar­ke­ting et la dis­tri­bu­tion du cho­co­lat que pour les fèves de ca­cao. Il est fa­cile de dire que ce­la a tou­jours été ain­si. Ce qui ex­plique d’ailleurs pour­quoi l’in­dus­tria­li­sa­tion d’un conti­nent si riche en ma­tières pre­mières n’était pas bien vue, encore moins re­com­man­dée, par les ex­perts qui nous of­fraient des stra­té­gies de

dé­ve­lop­pe­ment. Mais le pro­blème est que la ten­dance s’ac­cé­lère. L’homme le plus riche de la pla­nète est un dis­tri­bu­teur : Jeff Be­zos, fon­da­teur d’ama­zon. Sa for­tune, at­tei­gnant 100 mil­liards de dol­lars, est plus im­por­tante que le PIB de 50 pays Afri­cains réunis. En Chine, Jack Ma a ven­du via son site Ali­ba­ba pour plus de 4 mil­liards de dol­lars en une seule jour­née l’an­née der­nière, plus que le PIB de 15 pays afri­cains. Sa com­pa­triote Yang Huiyan, sixième sur la liste des Chi­nois les plus riches éta­blie par Forbes, a réus­si à pla­cer 6 mil­liards de dol­lars en sept jours dans le sec­teur de l’im­mo­bi­lier, plus que le PIB de 19 pays du conti­nent.

Fe­nêtres d’op­por­tu­ni­tés

Si l’on ne peut com­pa­rer ces cé­lé­bri­tés avec nos pré­ten­dus riches afri­cains, comme cer­tains le font sur les ré­seaux so­ciaux, nos élites creusent elles aus­si les in­éga­li­tés en conti­nuant de cen­trer les éco­no­mies afri­caines sur les rentes ti­rées de la vente des ma­tières pre­mières. La pour­suite de ce mo­dèle ne fe­ra qu’agran­dir le fos­sé entre l’afrique et les autres ré­gions du monde, et ces élites ne main­tien­dront leur train de vie que si elles ac­ca­parent une part tou­jours plus im­por­tante de cette rente, au dé­tri­ment de la ma­jo­ri­té, au lieu de trans­for­mer les éco­no­mies de leurs pays. Avec l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, la ro­bo­ti­sa­tion, l’im­pres­sion 3D, nous al­lons as­sis­ter à une plus grande al­té­ra­tion de la va­leur tra­vail. L’afrique a encore quelques chances de réus­sir son saut d’im­pa­la, à condi­tion de faire vite et de pro­fi­ter des fe­nêtres d’op­por­tu­ni­tés dé­mo­gra­phiques (jeu­nesse, ur­ba­ni­sa­tion), cli­ma­tiques (po­ten­tiel im­mense en éner­gies re­nou­ve­lables) et tech­no­lo­giques (in­no­va­tion fru­gale) qui s’offrent à elles. Le temps est ve­nu d’agir pour le conti­nent où ont com­men­cé l’ex­pan­sion hu­maine et l’uti­li­sa­tion du lan­gage, où sont nés les hié­ro­glyphes, l’écri­ture et les ma­thé­ma­tiques. Voi­là des réa­li­sa­tions plus ex­ci­tantes et ins­pi­rantes que la fier­té liée à la ri­chesse de Man­sa Mous­sa.

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