Ka­nye West, l’idiot utile au grand ca­pi­tal

Jeune Afrique - - Projecteurs - Mi­chel Bam­pé­ly So­cio­logue des mondes de l’art et de la cul­ture

On as­siste à la dé­faite de la pen­sée, aux li­mites de la com­mu­ni­ca­tion.

Le rap­peur amé­ri­cain est de re­tour après plus d’un an d’ab­sence sur les ré­seaux so­ciaux. Et c’est son sou­tien au pré­sident amé­ri­cain et ses propos sur l’es­cla­vage qui ali­mentent les conver­sa­tions. Le 25 avril, il dé­cla­rait sur Twit­ter que Do­nald Trump était son « frère ». Quelques jours plus tard, sur le site TMZ, spé­cia­li­sé dans l’ac­tua­li­té des cé­lé­bri­tés, il ex­pli­quait : « On en­tend par­ler de l’es­cla­vage qui a du­ré 400 ans. Pen­dant 400 ans? Ça res­semble à un choix. »

Di­ver­tis­se­ment

Ka­nye West doit sa cé­lé­bri­té à sa mu­sique et à sa com­mu­ni­ca­tion. Il s’adapte aux mu­ta­tions de la so­cié­té mar­chande, ré­pond à la dic­ta­ture de l’im­mé­dia­te­té, de l’ir­ré­flé­chi, de la pe­tite phrase qui de­vien­dra vi­rale. Par ses prises de po­si­tion hal­lu­ci­nantes, il s’offre une tri­bune pour pro­mou­voir son nou­veau pro­jet. Ce­lui qu’oba­ma avait qua­li­fié « d’im­bé­cile » (après qu’il eut hu­mi­lié Tay­lor Swift lors des Mtv­vi­deo Mu­sic Awards de 2009) a re­çu le sou­tien d’édi­to­ria­listes ré­pu­bli­cains sa­luant le cou­rage « du libre-pen­seur. »

On as­siste là à la faillite de la pen­sée, aux li­mites de la com­mu­ni­ca­tion. Les intellectuels ont per­du de leur in­fluence face à cer­tains « bons clients » ve­nus de la chan­son, du ci­né­ma, de la té­lé­réa­li­té, qui s’agitent sur les ré­seaux so­ciaux. Les rois de l’in­dus­trie du­di­ver­tis­se­ment s’em­parent du dé­bat d’idées.

La NAACP (As­so­cia­tion na­tio­nale pour la pro­mo­tion des gens de cou­leur) a rap­pe­lé sur Twit­ter que « le peuple noir a com­bat­tu l’es­cla­vage dès le mo­ment où il a mis le pied sur ce conti­nent ». Les po­si­tions so­cié­tales de Ka­nye West posent un pro­blème à l’amé­rique. Pour un ar­tiste noir aus­si po­pu­laire, ap­prou­ver les salves iden­ti­taires de Trump, c’est re­non­cer à plus d’un de­mi-siècle de lutte pour les droits ci­viques, pié­ti­ner la di­gni­té de ses an­cêtres. C’est nier l’ap­port des femmes et des hommes ve­nus « des pays de merde » à la construc­tion de la na­tion amé­ri­caine. C’est al­lu­mer un feu de joie avec le Ku Klux Klan sur la tombe de Mar­tin Lu­ther King. Le jour vien­dra peut-être où Yee­zy se­ra moins ren­table, les mé­dias de masse lui tour­ne­ront alors le dos, et ses pi­tre­ries fi­ni­ront dans les pou­belles de l’his­toire.

Je pré­fère mille fois sa­luer le cou­rage po­li­tique de Na­ta­lie Port­man, qui ne s’est pas ren­due à Jé­ru­sa­lem pour re­voir le prix Ge­ne­sis afin de ma­ni­fes­ter son désac­cord avec la po­li­tique du­pre­mier mi­nistre is­raé­lien, Be­nya­min Ne­ta­nya­hou. Aller à l’en­contre de cet éter­nel idéal qui consiste à mi­li­ter contre la vio­lence et le ra­cisme ne fait pas de Ka­nye West un libre-pen­seur, mais plu­tôt une énième ma­rion­nette de l’ordre éco­no­mique mon­dial.

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