La femme de la se­maine Ma­rieMa­de­leine Mbo­rant­suo

La pré­si­dente de la Cour consti­tu­tion­nelle a dis­sous l’as­sem­blée na­tio­nale et congé­dié le gou­ver­ne­ment. Un coup de force qui lui vaut l’ini­mi­tié d’une par­tie de la classe po­li­tique ga­bo­naise.

Jeune Afrique - - Sommaire - GEORGES DOUGUELI

Le 30 avril, la Cour consti­tu­tion­nelle a re­fu­sé de pro­ro­ger le man­dat des dé­pu­tés, dis­sol­vant du même coup l’as­sem­blée na­tio­nale. Elle avait dé­jà pro­lon­gé leur bail à deux re­prises à la de­mande d’un gou­ver­ne­ment in­ca­pable d’or­ga­ni­ser les élec­tions lé­gis­la­tives dans les dé­lais lé­gaux.

Dans une pos­ture d’au­to­ri­té in­édite, la pré­si­dente de la Cour, Ma­rieMa­de­leine Mbo­rant­suo (« 3M »), a éga­le­ment congé­dié le­dit gou­ver­ne­ment, même si le chef de l’état a re­con­duit le Pre­mier mi­nistre, Em­ma­nue­lis­soze Ngon­det, le 3 mai.

Pas­sé la stu­peur, les po­li­ti­ciens ont lais­sé écla­ter leur co­lère : « De quel droit ? » se sont-ils in­sur­gés. Il s’agit d’un « coup d’état ins­ti­tu­tion­nel », ont pro­tes­té les dé­trac­teurs de Mbo­rant­suo. Dans une dé­cla­ra­tion pu­bliée le 3 mai, l’union na­tio­nale (op­po­si­tion) a ac­cu­sé la haute ma­gis­trate de 63 ans, pas­sée par la Cour des comptes, de col­lu­sion avec le pou­voir, lui-même soup­çon­né d’ajour­ner in­dé­fi­ni­ment un scru­tin qui se­rait per­du d’avance.

Im­bro­glio

Au coeur de cet i mbro­glio, « Ma­dame la pré­si­dente » s’ex­plique sans se jus­ti­fier. « Il n’y a pas de coup d’état ni de vide ins­ti­tu­tion­nel. La deuxième chambre exer­ce­ra dé­sor­mais les pou­voirs re­ti­rés à l’as­sem­blée na­tio­nale. »

Se­reine pour les uns, dé­dai­gneuse pour les autres, « 3M » s’est en­core fait des en­ne­mis.

Peu mon­daine mais ayant le goût des belles toi­lettes, la sil­houette frêle mais le ca­rac­tère bien trem­pé, Mbo­rant­suo sa­voure sa re­vanche sur cette classe po­li­tique qui lui a long­temps dé­nié com­pé­tence et ta­lent. Le nombre de ceux qui at­tri­buaient sa no­mi­na­tion et sa lon­gé­vi­té à la tête de la Cour – vingt­sept ans – au seul mé­rite d’avoir été proche d’omar Bon­go On­dim­ba (l’an­cien pré­sident est le père de ses deux en­fants) s’est consi­dé­ra­ble­ment ré­duit. Ceux qui mo­quaient les ori­gines mo­destes de cette fille d’un char­pen­tier du Haut-ogooué et raillaient sa cou­ronne de Miss Fran­ce­ville in­sistent dé s o r mais s ur s a par­tia­li­té sup­po­sée. Cri­tique qu’elle ba­laie d’un re­vers de main, ré­tor­quant que les op­po­sants sont gé­né­ra­le­ment dé­bou­tés à cause de l’in­com­pé­tence de leurs conseils et avo­cats. Re­vanche aus­si contre ceux qui, au sein même du Pa­lais du bord de mer, étaient prêts à l’of­frir en sa­cri­fice lors du dialogue po­li­tique d’an­gond­jé en avril-mai 2017. « Je suis la Ma­rie-ma­de­leine du Gabon, nous avait-elle confié avec amer­tume à l’époque. Dans la li­gnée de la pé­che­resse de la Bible sur la­quelle on je­tait des pierres il y a deux mille ans. À les en­tendre, je suis res­pon­sable de tout ce qui va de tra­vers dans ce pays. »

Cas d’école

Quoi qu’il en soit, la pré­émi­nence de cette femme à poigne sur la vie po­li­tique de son pays est une cu­rio­si­té en Afrique cen­trale, où les ré­gimes au­to­ri­taires laissent peu de pou­voirs échap­per à leur contrôle. De ce point de vue, la Cour consti­tu­tion­nelle ga­bo­naise est un cas d’école dans la ré­gion. Est-elle de­ve­nue un qua­trième pou­voir aux cô­tés des trois pre­miers ? Du fait de son au­to­ri­té, de la fa­çon dont elle ac­com­plit ses mis­sions et de la per­son­na­li­té de sa pré­si­dente, tout porte à le croire. Sous d’autres cieux, une ins­ti­tu­tion agis­sant en toute in­dé­pen­dance ne se­rait pas long­temps to­lé­rée. Pas plus que ces juges nom­més en par­tie par le chef de l’état mais qui se montrent in­grats à l’égard de leur « créa­teur »!

L’op­po­si­tion n’est pas de cet avis. Elle ne croit pas que ces der­niers aient ren­du leur dé­ci­sion en leur âme et conscience. « Per­sonne n’est dupe. Il s’agit d’un scé­na­rio concoc­té à l’avance et dont la Cour consti­tu­tion­nelle connaît les dé­tails et les ob­jec­tifs. Il se trouve que [le pré­sident] est le prin­ci­pal bé­né­fi­ciaire de cette si­tua­tion qu’il en­tre­tient », conteste l’union na­tio­nale.

Contre-pou­voir

À moins que la Cour ne soit de­ve­nue un contre-pou­voir au­point de ren­voyer d’un trait de plume les dé­pu­tés chez eux. « La Cour n’a pas vo­ca­tion à se sub­sti­tuer au peuple sou­ve­rain en per­met­tant à ces fonc­tions [de dé­pu­té] de se main­te­nir sur des pé­riodes qui pour­raient s’as­si­mi­ler à la du­rée nor­male d’un man­dat », ar­gu­mente Ma­rie-ma­de­leine Mbo­rant­suo.

La suite est moins claire. In­quiète de voir le pré­sident pro­fi­ter de la si­tua­tion pour exer­cer un « pou­voir mo­nar­chique sans contrôle ni par­tage », l’op­po­si­tion exige que le Centre ga­bo­nais des élec­tions (CGE), dont les membres ont en­fin prê­té ser­ment le 2 mai, or­ga­nise les lé­gis­la­tives en sep­tembre au plus tard. Le tout sous le re­gard at­ten­tif de la « ré­gente ». C’est de­vant elle, qui di­sait dé­jà avoir mal vé­cu d’être de­ve­nue le bouc émis­saire dé­si­gné de la confron­ta­tion élec­to­rale de­puis août 2016, que se ju­ge­ra de nou­veauu­né­ven­tuel conten­tieux.

Peu mon­daine, la sil­houette frêle, « 3M » a un ca­rac­tère bien trem­pé.

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