Lit­té­ra­ture Une voix co­mo­rienne

Avec son pre­mier ro­man, Vert cru, Touh­fat Mouh­tare en­traîne ses lec­teurs dans un tour­billon nar­ra­tif par­fai­te­ment maî­tri­sé – et sub­ti­le­ment ico­no­claste.

Jeune Afrique - - Sommaire - MABROUCK RACHEDI

Troi­sième femme co­mo­rienne à avoir pu­blié un livre, en 2011, avec Âmes sus­pen­dues, re­cueil de neuf nou­velles, Touh­fat Mouh­tare re­noue avec les voix de femmes dans Vert cru. Ce ro­man inau­gu­ral d’une oeuvre qui s’an­nonce pro­met­teuse pos­sède les al­lures d’un énième opus tant il est maî­tri­sé. De la pre­mière fois il a le souffle, au sens fi­gu­ré comme au sens propre: il s’ouvre avec le crash du vol 626 Ye­me­nia au large des Co­mores en 2009. « Je vou­lais lier cette his­toire in­di­vi­duelle à l’his­toire avec un grand H, nous ra­conte la jeune au­teure avec pas­sion. Et pour moi le meilleur moyen de le faire, c’était de choi­sir un évé­ne­ment de l’ac­tua­li­té. Rhen fuit toutes les ques­tions qu’elle doit se po­ser. Le crash joue pour elle le rôle de ca­ta­ly­seur. »

Car le pi­lote de l’avion est le père adop­tif de Rhen, jeune femme qui a quit­té les Co­mores à 5 ans. La mort de ce­lui-ci la pousse à par­tir sur les traces de sa mère bio­lo­gique. L’en­quête, cou­sue de main de maître, tient en ha­leine tout au long du ro­man avec cette ques­tion qui at­tise la ten­sion dra­ma­tique: qui est cette femme mys­té­rieuse dont per­sonne ne veut par­ler ? Plus le ré­cit avance, plus il dé­noue des his­toires fa­mi­liales in­tri­quées entre elles par des se­crets. En re­mon­tant le fil du pas­sé, Rhen ren­contre Ara­fa, une jeune femme de son âge. Leurs des­tins se croisent et se re­gardent dans des mi­roirs in­ver­sés. Rhen sou­haite creu­ser sa mé­moire fa­mi­liale, Ara­fa dé­sire s’en dé­bar­ras­ser, car elle la consi­dère comme un car­can: « Ce sont deux as­pects que l’on re­trouve chez des jeunes Co­mo­riens et aus­si un peu par­tout. Pour moi, ce sont les deux faces d’une per­sonne qui es­saie de se sor­tir de la glu que peut être la mé­moire. À tra­vers leur pas­sé, les an­cêtres nous lèguent leurs dou­leurs, leurs comptes non ré­glés et, à un mo­ment don­né, ça fi­nit par nous rat­tra­per. C’est cet en­glue­ment que j’ai vou­lu tra­duire. » Et que vit d’ailleurs l’au­teure : « La mé­moire me pèse beau­coup, pas dans le sens où je dois la res­ti­tuer, mais dans le sens où je suis fa­ti­guée de l’in­jonc­tion à la trans­mettre. Dès que j’ai com­men­cé

à écrire, on m’a dit que j’al­lais être la gar­dienne de notre lit­té­ra­ture, de notre mé­moire. Pour moi, il y a aus­si des mé­moires dou­lou­reuses dont il faut se li­bé­rer. Vert cru est un rè­gle­ment de comptes avec cette mé­moire-là. »

Vic­times et bour­reaux

La sen­sa­tion d’en­glue­ment est d’au­tant plus forte que, dans Vert cru, la mé­moire est une sorte de condi­tion­ne­ment à la souf­france:

« Il y a deux sortes de trans­mis­sion, in­cons­ciente et consciente. Cette der­nière re­vient à dire : “Tu vas ré­pa­rer ma dou­leur, mon en­fant.” J’ai en­ten­du beau­coup de ber­ceuses à la ra­dio, dans des ar­chives his­to­riques, où les femmes se plaignent de leur si­tua­tion. Les pa­roles égrènent toutes sortes de mal­heurs, “j’ai été ma­riée de force”, etc., et elles pour­suivent par “mon en­fant, tu vas la­ver mon hon­neur, mon nom”. Une for­mule co­mo­rienne m’hor­ri­pile: “Tu se­ras le pal­mier.” Un pal­mier, car on mange ses fruits puis on se sert des graines pour en plan­ter un autre. Dès la nais­sance s’ins­taure un rap­port de dette per­ma­nente qui conti­nue tout au long de la vie et qui se per­pé­tue à tra­vers les gé­né­ra­tions. »

La trans­mis­sion dou­lou­reuse ouvre sur un autre thème cher à Touh­fat Mouh­tare de­puis Âmes sus­pen­dues : le conflit des gé­né­ra­tions. Rhen, jeune et muette, est celle qui va pa­ra­doxa­le­ment bous­cu­ler le si­lence par le­quel la tra­di­tion érige les femmes du ro­man à la fois en vic­times et en bour­reaux: « Il existe une for­mule co­mo­rienne consa­crée: “être une per­sonne de trois”. Ça si­gni­fie qu’une femme dé­pend de son père, de son frère, de son oncle. Ce sta­tut n’est le­vé que lors­qu’on a ma­rié sa fille aî­née. Même si les Co­mores sont en ma­jo­ri­té mu­sul­manes, le fonc­tion­ne­ment de la so­cié­té en elle-même est hé­ri­té des an­ciennes so­cié­tés ban­toues, où la femme hé­rite du do­maine fa­mi­lial. Quand on se ma­rie, l’époux vient chez sa femme dans la mai­son que le père a construite pour sa fille. En cas de di­vorce, c’est lui qui s’en va. Le pro­blème, c’est que ce toit se trans­forme en es­pèce de piège do­ré. Les femmes se trans­mettent la garde de ce piège de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion. Elles ont in­té­rêt à le faire si­non elles cassent le cycle. Il faut se taire et per­pé­tuer la tra­di­tion. Le conflit des gé­né­ra­tions, c’est aus­si le conflit du si­lence. »

Au nom du père

Pour sor­tir du si­lence, l’amour est un cri qui fait ex­plo­ser les bar­rières entre les per­sonnes et qui se dif­fuse dans la so­cié­té. Sen­ti­ment exa­cer­bé, c’est un in­trus qui bou­le­verse les ordres éta­blis: « Pour moi l’amour est un lan­gage uni­ver­sel, qui se passe de toute ins­ti­tu­tion. J’aime in­fu­ser des as­pects cultu­rels dans les­quels j’ai pu bai­gner. Cet ha­billage, c’est pour mieux mon­trer la pu­re­té une fois qu’on l’en­lève. C’est im­por­tant de dire que, par­tout sur la terre, on aime certes de ma­nière dif­fé­rente mais on aime quand même. Quand j’ai dé­cou­vert Les Mille et Une Nuits après le ro­man­tisme oc­ci­den­tal, je me suis dit que l’on re­cherche constam­ment la même chose. J’ai aus­si dé­cou­vert que les trou­ba­dours oc­ci­den­taux et les poètes ot­to­mans s’échan­geaient des vers, s’af­fron­taient à coups de joutes ro­man­tiques dans des veillées. C’est ma­gni­fique. L’amour, c’est comme si le so­leil ve­nait se po­ser par­mi des com­plo­tistes pour leur dire de se taire et de l’ac­cep­ter. »

Si Touh­fat Mouh­tare avoue qu’elle a été ini­tiée à la lec­ture par sa mère, ama­trice de ro­mans d’amour, sa fa­çon d’écrire porte une com­plexi­té qui dé­passe l’in­gé­nui­té du sen­ti­ment et se dé­cline en des formes mul­tiples et com­plexes.

Les lettres sont une affaire de fa­mille puisque le père de Touh­fat Mouh­tare a été l’un de ses dé­to­na­teurs vers l’écri­ture : « Quand j’étais ado­les­cente, j’écri­vais des ro­mans en ca­rac­tères d’im­pri­me­rie, avec des des­sins à cô­té. Mon père est tom­bé des­sus et il m’a dit de gar­der mes écrits, car un jour j’en fe­rais quelque chose. » Une pré­mo­ni­tion que l’au­teure nous ra­conte avec

« Une for­mule co­mo­rienne m’hor­ri­pile : “Tu se­ras le pal­mier.” Un pal­mier, car on mange ses fruits puis on se sert des graines pour en plan­ter un autre… »

les in­flexions de l’ad­mi­ra­tion et du res­pect qui ac­com­pagnent chaque mot à propos de ses pa­rents. C’est avec ces ac­cents qu’elle évoque le sort de son père sous les man­dats d’ali Soi­li­hi à la tête des Co­mores. Ces an­nées 1976-1978 sont d’ailleurs abor­dées en ar­rière-plan du ro­man, où grande et pe­tite his­toire dia­loguent : « J’ai des sen­ti­ments mê­lés, car j’ai un rap­port ob­jec­tif et un rap­port sub­jec­tif à l’ac­tion d’ali Soi­li­hi parce qu’à un mo­ment son ré­gime a em­pri­son­né mon père. Il est ar­ri­vé avec des idées com­mu­nistes très belles en di­sant : “On est jeunes, on va prendre le pays en main, vous n’avez pas le choix.” Ce­la a d’abord pro­vo­qué un conflit de gé­né­ra­tions car, pour nous, le chef, c’est for­cé­ment quel­qu’un d’âgé. Il a fait par­ti­ci­per tout le monde aux tra­vaux de ré­ha­bi­li­ta­tion du pays, il a abo­li la no­ta­bi­li­té liée à la re­li­gion et beau­coup de ce que j’ap­pelle les idoles men­tales qu’on a fa­bri­quées à par­tir de nos tra­di­tions, notre cul­ture. Le sou­ci, c’est que le peuple n’était pas prêt et que Soi­li­hi vou­lait faire les choses très vite. Mon père était dans le camp du chan­ge­ment, mais il vou­lait que ce soit pro­gres­sif. Les mi­lices sont ar­ri­vées pour que sa belle-mère par­ti­cipe aux tra­vaux. Il a re­fu­sé que ma grand-mère y aille. Il a été em­pri­son­né à la suite de ça et d’autres désac­cords. »

Encre de vé­ri­té

Touh­fat Mouh­tare a choi­si le titre Vert cru en ré­fé­rence à une plante, mais aus­si parce qu’elle a vou­lu don­ner une to­na­li­té crue à son ro­man: « Je suis plu­tôt du genre à en­ro­ber mes propos. Je me suis dit que j’al­lais ar­rê­ter d’être di­plo­mate. J’avais be­soin d’être au clair, d’être crue avec moi-même. C’est une forme de pro­messe que je me suis faite. » Une pro­messe te­nue aus­si vis-à-vis de ses lec­teurs, qu’elle en­traîne dans un tour­billon lit­té­raire trem­pé dans une encre de vé­ri­té.

La ro­man­cière à Pa­ris, en avril 2018.

Vert cru, de Touh­fat Mouh­tare, KOMEDDIT,

300 pages, 18 eu­ros

Cé­ré­mo­nie tra­di­tion­nelle aux Co­mores.

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